lundi 19 mars 2012

L’appui-feu et la guerre moderne: un entretien avec Elie Tenebaum

Merci à Elie Tenenbaum, agrégé d'Histoire, doctorant et assistant de recherche auLaboratoire de recherche sur la Défense de l'IFRI, d'avoir bien voulu répondre à quelques questions suite à la parution de son dernier Focus Stratégique (téléchargeable ici) consacré à l'appui-feu. Vous pouvez consulter cet entretien aussi sur l'incontournable Ultima Ratio.


Fruit d’un lent et long mouvement historique et, bien qu’il soit source de nombreuses innovations, le « modèle afghan » de l’appui-feu représente-t-il toujours un optimum ?


Le « modèle afghan », selon l’expression que Stephen Biddle a employé (pour le critiquer) repose sur trois piliers : des forces locales aguerries, un appui aérien rapproché (Close Air Support ou CAS) mais délivré à distance de sécurité par l’aviation, et des forces spéciales qui assurent la coordination du tout. Préfiguré au Kosovo (1999), introduit lors d’Enduring Freedom (2001), ce schéma opérationnel a aussi été appliqué, peu ou prou, en Libye lors de l’opération Harmattan (2011). Les progrès considérables réalisés par le CAS depuis une décennie, tant en matière de procédures de contrôle que de technologie de guidage terminal, permettent au « modèle afghan » d’atteindre aujourd’hui une efficacité militaire et une efficience – au regard des moyens déployés – sans précédent. Mais son intérêt, il faut le souligner, est d’abord d’ordre politique : l’absence de troupes au sol nombreuses permet de minimiser les risques liés aux pertes, de réduire l’exposition médiatique et de maximiser la vitesse d’intervention. Par ailleurs, l’opération Iraqi Freedom (2003) a plus généralement démontré à quel point le CAS pouvait agir, de concert avec des forces terrestres plus conséquentes, comme un multiplicateur de forces et permettre un tempo opérationnel optimal.

Il faut cependant nuancer cette vision panégyrique. Dix années d’opérations extérieures ont montré que si le CAS était un outil admirable et indispensable, il ne permettait pas de se dispenser d’un appui-feu terrestre, notamment d’artillerie de campagne, en particulier dans la partie élevée du spectre de la conflictualité. L’expérience afghane a montré qu’une intervention initialement « désengagée » peut très vite muter vers un conflit dans lequel il est nécessaire de contrôler le terrain face à un adversaire à la fois évanescent et agressif. La persistance du canon, et sa capacité de frappe de saturation deviennent vite indispensables.

Enfin, il faut rappeler l’exceptionnalité des conflits récents au regard de l’histoire. Si l’on étudie, sur un plan prospectif, les caractéristiques d’une guerre majeure face à un adversaire, sinon symétrique, du moins doté de moyens de défense aérienne efficaces, il apparaît vite que la permanence CAS ne peut être tenue pour acquise. Comme la Seconde Guerre mondiale ou la guerre de Kippour l’ont démontrées, les missions de supériorité aérienne (SEAD notamment) et de frappes stratégiques sont des prérequis à l’appui aérien, et doivent avoir donc la priorité sur celui-ci. Des forces terrestres trop habituées au soutien de la « cavalerie de l’air » pourraient ainsi se retrouver fort dépourvues le jour où le ciel ne sera plus vide au-dessus d’elles.

L’appui-feu est par essence interarmées (air, terre, mer), la culture propre à chaque armée jouant néanmoins un rôle dans les choix et les habitudes. Aujourd’hui, quels sont les facteurs qui déterminent les équilibres entre ces composantes ?

Il en existe plusieurs. Toutes les armées du monde proclament aujourd’hui haut et fort la complémentarité des appuis et la fin des rivalités interarmées – portées à leur pinacle au lendemain de l’Opération Anaconda en mars 2002. Le concept fondamental dont est censé procéder la répartition des rôles est celui de l’effet. En fonction de l’effet souhaité par le commandant opérationnel, telle ou telle forme d’appui doit être favorisée. Ainsi, si l’on cherche à détruire un bunker enterré, une bombe perforante à guidage laser sera probablement la meilleure option, en revanche s’il s’agit de neutraliser une mitrailleuse protégée par des sacs de sable, un simple obus de mortier devrait pouvoir faire l’affaire. Ajoutons que si cette règle de l’effet s’applique en priorité à l’interarmées, elle doit aussi jouer au sein d’une même arme : ainsi, le type de munitions employées en CAS (bombe GPS, bombe laser, passe au canon, etc.) devrait être dictée là aussi par une culture de l’effet et non du « plus aisé » ou du « plus pressé » comme c’est encore souvent le cas.

La pratique est cependant assez différente de cet idéal-type, et ce, pour deux raisons. La première est la culture d’armes qui évolue moins vite que la doctrine : souvent les troupes au contact tendent à rechercher l’appui « le plus proche », non pas dans la réalité tactique, mais dans la culture opérationnelle : le mortier d’abord, puis l’artillerie, suivis de l’hélicoptère et enfin seulement de l’aviation à voilure fixe. Cette mentalité est en train d’évoluer mais reste présente comme réflexe opérationnel. La seconde limite à la philosophie de l’effet est la disponibilité des moyens : nous nous sommes habitués en Afghanistan à disposer des moyens américains, considérables, qui garantissent une « quasi-permanence à l’air », ainsi qu’à des stocks de munitions suffisants, et, dans le cas de la Kapisa, à une artillerie toujours à portée – les deux batteries de CAESAR couvrant toute la province. Il faut être conscient des spécificités de cette situation et savoir que sur d’autres théâtres, la gamme d’appuis à disposition pourrait être considérablement réduite.

En abordant cette question de l’appui-feu, difficile de ne pas traiter des questions des matériels : plate-formes et munitions. Pour répondre aux besoins d’application du feu quelles sont les pistes techniques et technologiques de demain ?

Pour l’aviation, la grande révolution à venir est d’ores et déjà fixée : les drones armés, voire les drones de combat (UCAV), aptes à assurer un appui aérien permanent au profit des forces. Cette fonctionnalité, lorsqu’elle verra le jour, permettra au CAS de pallier son principal défaut : le manque de persistance sur le théâtre. Avec une autonomie de plus de 24 heures, des troupes infiltrées pourraient ainsi nomadiser pendant plusieurs jours en conservant toujours cet « ange-gardien » mécanique au-dessus de leurs têtes. Cela dit, des problèmes persistent : la vitesse du drone et sa vulnérabilité à l’égard des défenses sol-air (MANPADs notamment), un choix et une charge d’armement encore limités (à quoi sert une si longue autonomie s’il ne peut tirer que deux missiles ?), et, enfin, l’extrême rareté des flottes actuelles du fait du coût encore prohibitif des appareils.

En attendant l’arrivée de ces futurs « anges-gardiens », la question du CAS reste en suspens : non contente de ne pas assurer le remplacement de l’A-10 (le seul appareil de CAS des flottes occidentales), l’US Air Force vient de diviser son parc par deux dans le cadre des récentes réductions budgétaires. Certains se tournent dès lors vers des solutions low cost de type avion de contre-guérilla (c’est le sens du programme LAAR de l’USAF) qui consisterait à disposer d’appareils faiblement motorisés mais à même d’assurer les missions d’appui-feu en contre-insurrection. Cependant, il n’est pas certain que son intégration à la connectique moderne (C4ISTAR) n’annule pas vite l’avantage économique dont il est la raison.

Pour ce qui est de l’artillerie, les choses sont plus complexes : la frappe en profondeur, via le LRU (70 km de portée), a largement concentré les efforts en R&D, délaissant ainsi un peu plus la problématique de l’appui direct aux forces. Et pour cause, la mobilité du feu a parfois primé sur la mobilité des canons eux-mêmes. Si les systèmes d’armes d’artillerie (CAESAR, Archer) sont relativement mobiles et autonomes, ils ne sont ni aérotransportables ni tout-terrain. L’expérience afghane a montré que l’artillerie légère de type 105mm, démontable et transportable, à dos d’homme s’il le faut, n’était pas nécessairement une technologie vétuste – le bilan du L118 Light Gun britannique en est un bon exemple. Enfin, il est clair que l’avancée technologique majeure à venir – et, à vrai dire, déjà largement déclenchée – pour l’artillerie est celle de la précision. Dans le contexte politique et médiatique des conflits contemporains les dommages collatéraux sont devenus un poids considérable sur les appareils opérationnels, et l’appui-feu terrestre ne peut que difficilement être employé en contexte urbain – ce fut le cas lors de la seconde bataille de Falloujah (2004) mais parce que la ville avait été préalablement vidée de sa population. La précision pourrait donc être un véritable « game changer » pour l’artillerie. Cependant elle se heurte actuellement à des coûts prohibitifs, comme ce fut d’ailleurs le cas pour l’aviation dans les années 1980 et 1990 avant que les PGM [Precision Guided Munitions] ne voient leur prix se réduire. Aujourd’hui un obus Excalibur coûte près de 10 fois plus qu’une JDAM à guidage GPS. A ce prix-là, le « tout-précision » ne pourrait se faire qu’à la condition d’une réduction considérable des stocks, et donc de la perte partielle du principal atout de l’artillerie, c’est-à-dire la capacité d’appliquer un volume de feu massif dans la durée.


Enfin, pour ne pas oublier l’anniversaire des 70 ans de la création de l’arme des Transmissions, quelle est l’importance dans l’appui-feu des transmissions (et peut-être plus globalement du C2) ?

Les transmissions sont naturellement un maillon indispensable de la chaîne d’appui, ce sont elles qui ont permis l’émergence du tir indirect au début du XXe siècle et le découplage entre batterie et observateur. Aujourd’hui, pratiquement tout tir d’appui utilise des coordonnées satellites transmises au centre de direction des tirs automatisé. Mais la sphère informationnelle dépasse le simple domaine de l’acquisition des cibles. Ce savoir est donc primordial, mais il doit aussi se démocratiser au sein des armées pour répondre aux besoins de décentralisation des demandes d’appui. Alors que le groupe de combat est bien souvent l’unité au contact, l’arme des transmissions ne peut pas toujours assurer la présence d’un opérateur pleinement formé aux procédures et aux technologies de contrôle. A travers la déconstruction du contrôle terminal – possibilité pour de nouveaux observateurs de guider des tirs en interarmées – c’est aussi la fonction de transmetteur qui évolue. Celle-ci joue très certainement son rôle le plus central dans une autre tâche de prime importance : la déconfliction 3D, tâche ardue qui consiste à éviter la collision entre vecteurs, ou entre vecteurs et projectiles opérant simultanément dans l’espace de bataille. En effet, dans une opération complexe l’ensemble des moyens d’appui peuvent se combiner (mortier, artillerie, hélicoptères, aviation) en une même action. La déconfliction est alors un enjeu vital et, à terme, ne pourra être assurée que grâce à des transmetteurs aiguisés, capables de maîtriser une gestion dynamique de l’espace de bataille.

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