jeudi 7 juin 2012

Un plan Power 8 pour l'armée de Terre : pour que revivent les régiments interarmes

Alors que beaucoup a déjà été fait récemment pour améliorer l’efficacité de l’armée de Terre via le processus de retour d'expérience institutionnel ou non, les marges de manœuvre les plus importantes peuvent aujourd'hui ne pas se situer dans les moyens, les hommes ou les pratiques. Une réflexion sur les structures pourrait déboucher sur des améliorations notables. Avec la fin d'un cycle (Afghanistan, réduction budgétaire, Livre Blanc, etc.), le contexte peut se prêter à lancer ou relancer des propositions de restructuration.


La fin d’une époque ?

À la fin des années 70 et au début des années 80, le 21ème régiment d’Infanterie de marine (RIMa), appartenant à partir de 1981 à la 31ème brigade puis à partir de 1984 à la 6ème brigade légère blindée, ressemble fortement, dans sa composition organique, à nos actuels GTIA (Groupement Tactique InterArmes). Et cela, même si, la répartition entre les armes (quel est le plus bas niveau insécable d’emploi du Génie ? De l’ABC ? etc.) ne répond pas parfaitement aux canons doctrinaux et équilibres énumérés dans les différents TTA.

Il se compose alors d’une compagnie de commandement et de soutien (CCS) ayant une section de Matériel, de deux compagnies de combat sur VAB (blindés de transport de troupes remplaçant à partir de 1979 les AMX 13 VTT), dotées de missiles antichar filoguidés Milan et de mortiers de 81 mm, de deux escadrons d’AML 60 et 90 puis à partir de 1981 des premiers engins blindés AMX 10-RC, d’une batterie de 6 pièces d’obusiers tractés BF 50 en 155 mm, d’une compagnie d’éclairage et d’appui (CEA) avec une section de 6 mortiers de 120 mm, une section anti-char sur jeeps avec 4 pièces Milan, une section à 3 groupes de pionniers et une section d’éclairage régimentaire, qualifiée « Amphibie ».


Durant les quelques années d’existence sous ce format, le régiment est déployé au Liban en 1982 dans le cadre de l’opération Diodon III et lors de l’opération Manta au Tchad en 1983 (opération dont la continuité est aujourd’hui l’opération Épervier). En 1985, la structure du régiment est revue (trop coûteuse du fait des micro parcs de matériels pour certains, trop inédite pour d’autres, trop « les Troupes de Marine ne font rien comme les autres », etc.). La batterie régimentaire est mutée au 68ème régiment d’Artillerie et les deux escadrons de chars sont versés dans des régiments de Cavalerie (sans certitude, au 1er RIMa), après avoir tout de même étaient projetés en partie au Tchad (cf. galerie).

Fin d’une époque ? Pas vraiment si on pense à l’existence, hors de métropole, d’unités comme le 5ème RIAOM (Régiment InterArmes d'Outre-Mer) depuis 1969 à Djibouti ou, jusqu’à peu au même endroit, la 13ème DBLE (Demi-Brigade de la Légion Étrangère) aujourd’hui à Abu Dhabi aux Émirats Arabes Unis. Le 5ème RIAOM a été composé d’un État-major, de 1 à 3 compagnies d’infanterie motorisée, d’un escadron blindé, d’une compagnie de commandement et de logistique (CCL) et d’une batterie mixte sol/sol et sol/air. Les compagnies de la 13ème DBLE (composées de permanents et de tournants) ont eu des structures extrêmement variées, comme à la 2ème CAT (Compagnie d’Appuis et de Travaux) avec des sections de mortiers, de Milan, de tireurs d’élite, etc.

Des brigades non déployables mais interarmes…

La localisation outre-mer de ces unités suffit-elle à justifier leur existence sous ses structures interarmes et leur caractère inédit ? Pourquoi ne pas rendre permanent à toutes les unités (à part, peut-être, certaines unités spécialisées) ce caractère « interarmes » au niveau 4, celui inférieur aux actuelles brigades ? Les permanents comme les tournants sont d’accord pour reconnaître l’apport de ce caractère interarmes. Cette permanence généralisée ne pourrait-elle pas permettre de gagner un cran de cette efficacité et efficience tactique si nécessaire actuellement dans le domaine terrestre ?

Si la finalité première des armées, en général, et des forces armées terrestres en particulier, est la capacité à mener des actions de combat contre un ennemi, ne serait-il pas alors nécessaire d’adopter un modèle de forces répondant réellement à cette finalité ? Une fois cette finalité qualifiée de « première », les autres considérations ne deviendraient-elles pas secondaires, bien que non négligeables ?

Or, les opérations terrestres se déroulent et devraient se dérouler dans un environnement interarmes. C’est à dire qu’elles nécessitent et nécessiteront un emploi simultané ou synchronisé de plusieurs armes dites de mêlée, d’appui ou de soutien. Bien que cette catégorisation pour définir et regrouper l’Infanterie, le Génie, l’Artillerie, l’ABC, les SIC, l’ALAT, Matériel, etc. rend compte maladroitement des effets produits, en premier lieu, sur l’ennemi, mais aussi sur l’environnement, la population, etc.


Les actuelles BIA, unités d’ailleurs trop imposantes pour être, jusqu’à présent, déployées comme telles, sont déjà interarmes. Elles gardent néanmoins leurs spécificités : par milieu (infanterie de montagne ou parachutiste, par exemple), du fait des matériels opérés (légère ou blindée, par exemple), de leur mission ou situation d’engagement de « prédilection » (urgence, décision, multirôle, spécialisée). Bien que cette dernière reste toute théorique : des unités de l’une pouvant être aussi projetées en « urgence », etc. Certains « lissages » ont eu lieu depuis les temps d’une armée de Terre à deux vitesses entre la FAR (Force d’Action Rapide) et « le reste » jusqu’en 1999, puis les anciennes unités de la FAR et « le reste » ensuite. Malgré les pertes et les efforts, la claque afghane a été salutaire en n’étant pas étrangère à ce rattrapage bénéfique pour tous.

De l’interarmes au juste niveau ?

Ne répondant pas plus que les brigades à une logique opérationnelle, si ce n’est via une importante modularité, les structures régimentaires n’ont jamais été déployées comme unité constituée (avec toutes les compagnies de combat, la compagnie d’éclairage et d’appui, la composante commandement, etc.) depuis des années. Un tel cas doit remonter au minimum à la Bosnie, plus sûrement à la guerre d’Algérie (si un lecteur détient la réponse, qu’il n’hésite pas à l’indiquer dans les commentaires). Ces régiments s’apparenteraient aujourd’hui plus à une autre strate administrative, couche supplémentaire à celle des si mal-aimées « bases de défense ». Ne serait-il pas possible d’affirmer que le régiment n’a plus aujourd’hui d’intérêt opérationnel (à part pour une guerre qui n’a pas encore eu lieu et qui n’aura peut-être jamais lieu) ? Cette structure temps de paix, mais non temps de guerre, serait-elle appelée à mourir ?


De l'interarmes en interalliés...

Rien de révolutionnaire, puisque ces réalités sont déjà appréhendées avec la mise sur pied depuis quelques années de groupements de circonstance, les GTIA (Groupement Tactique InterArmes), avec une dominante (infanterie, blindée, etc.) et des apports complémentaires. Néanmoins, ne nous voilons pas la face, en Afghanistan, et alors même que la montée en puissance des unités projetées se fait pour un théâtre relativement connu et de manière répétitive depuis au moins 2008, la mise sur pied d’un GTIA prend quasiment autant de temps que le mandat qu’il remplit. Pour le GTIA Hermès (autour du 21è RIMa), les compagnies sont désignées en septembre 2009, la MCP (mise en condition avant projection) commence début 2010 avec le 1er rassemblement du GTIA au complet en janvier et un déploiement en juin 2010.

Aurons-nous dans le futur encore des opérations expéditionnaires dans la durée nous permettant une telle latitude temporelle ? Alors même que la tendance actuelle semble être aux déploiements plus courts, aux objectifs limités, avec des effets maximaux dans un temps contraint. Qu’en serait-il pour des opérations en urgence ? Faudrait-il s’en remettre uniquement à la débrouillardise toute franchouillarde ou au génie ? Et cela, alors même, que l’Afghanistan ne peut représenter, pour les militaires français, l’alpha et l’oméga de la complexité tactique, tant la supériorité tactique (et nous pouvons que nous en réjouir) n’est pas réellement disputée par l’adversaire (à part dans de très rares situations). L’appui aérien est là en quelques minutes, l’adversaire s’enfuit, sa puissance de feu ne dépasse la nôtre, etc.

Pour gagner ce cran, qui sans nous apporter la victoire sur un plateau dans toutes les situations, ne peut-être que bénéfique tactiquement, ne serait-il pas plus pertinent de miser sur un modèle de forces reposant d’emblée sur des GTIA permanents ? Ces unités auraient un degré élevé d’intégration interarmes au niveau tactique et micro-tactique du fait d’une vraie habitude à opérer ensemble. Et cela, non pas uniquement durant quelques périodes sur des camps de manœuvre en MCP mais bien tout au long de l’année. L’expérience sera partagée et accumulée, sur le terrain, en entraînement, comme en garnison à la popote. Des expérimentations pourraient être tentées pour atteindre un niveau maximum d’efficacité et tirer les enseignements nécessaires. Des compagnies renforcées ou S/GTIA pourraient bénéficier pour chaque exercice de l’appui d’éléments d’autres armes : une groupe du Génie par ici, une pièce d’artillerie par là, une patrouille de chars, une section d’infanterie.

MAJ : le nombre d'emprises sera ainsi réduit (via ses bases où plusieurs unités, de différentes armes, cohabiteront) permettant des économies importantes dans le budget "infrastructures" qui aujourd'hui doit entretenir un nombre important de bâtiments et terrains pas vraiment en bon état.

Une balance risques / opportunités à réétudier ?

Et les coûts de maintien en condition opérationnelle (MCO) des parcs ? Et les coûts de formation ? Et quid des armes qui perdraient des régiments constitués (et donc des commandements) ? Par une généralisation de cette structure aux forces terrestres, des économies devraient pouvoir être faites dans le soutien des matériels. Les formats des unités de soutien seraient en effet similaires. De plus, il ne s’agit pas forcément de micro-parcs puisque ces unités (vraiment à 4 pions de manœuvre, du groupe au S/GTIA ?) auraient une taille plus importante que les actuels régiments. Par comparaison, ils s'approcheraient plus de la logique des Combat Command de la 5ème Division Blindée (DB) en 1944, voir des groupements de la 2ème DB mais pas des Kampfgruppen allemand. Cette structure de régiment interarmes n’est d’ailleurs pas en opposition à l’actuelle PEGP (Politique d’Emploi et de Gestion des Parcs) ni aux efforts souhaités au sein du système Scorpion de simulation et d’entraînement en garnison.

Ensuite, ces GTIA ou régiments interarmes (ce dernier qualificatif a plus « de gueule » pour bâtir le socle commun social de ces unités : traditions, dénomination, etc.) pourraient garder des spécialités : léger, lourd, médian ou reconnaissance, blindée, mécanisée ou amphibie, montagne, urbain, etc. Pour la formation, il s’agira de donner aux écoles d’armes les compétences et les moyens de formation des spécialistes (pour les officiers, comme  aujourd’hui, mais aussi à une échelle plus importante pour les sous-officiers ou les hommes du rang). 

Évidemment, ces quelques réflexions incomplètes (quid de l’ALAT, par exemple) s’inscrivent dans un monde merveilleux de crédits, sans doute pas illimités, mais peut-être moins comptés qu’actuellement. Néanmoins, et alors que cette hypothèse a été par le passé plusieurs fois discutée, il est sans doute nécessaire de rouvrir le débat et de ne pas forcément le clore avec la même conclusion que précédemment.

PS : critiques bienvenues... L'opération Bir-Hakeim lancée par le colonel Goya, couplée à son état des lieux, sert aussi à ça !

7 commentaires:

  1. Je suis tout à fait d'accord avec vos propositions, qui vont dans le sens de réflexions propres que je me fais depuis quelques temps (et qui rappellent étrangement celles du colonel De Gaulle dans l'Armée de métier !).

    Quelques remarques complémentaires:

    - il faudrait également repenser de la même manière la structure des brigades pour en faire des unités plus légères et réellement employables organiquement. De ce point de vue l'organisation Brigade combat team US est intéressante.

    - chaque brigade devrait être dotée d'un régiment de interarmes de commandement regroupant l'EM de brigade, les transmissions, le renseignement (pourquoi les BRB dans les régiments d'artillerie ?), une compagnie de circulation et de prévôté.

    - chaque brigade devrait être dotée d'une régiment interarmes de soutien regroupant, en gros une compagnie du matériel, une médicale, et une compagnie du train pour chacun des régiments interarmes composant la brigade, et une compagnie de génie (travaux et franchissement).

    Cela étant dit, l'organisation régimentaire actuelle a l'avantage de donner une compétence "arme" forte. Si les régiments du génie sont dilués dans les régiments interarmes de contact (pour le génie de combat) et ceux de soutien par exemple, est-ce qu'on ne va pas perdre la spécificité sapeur ?

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  2. @Anonyme

    Merci pour votre commentaire (je ne suis que moi et pas, et sans doute jamais, le général De Gaulle...).

    1. Pour les BCT US, le colonel Goya, mettant en perspective cette réflexion, indique rechercher du retour d'expérience sur ces questions. Donc n'hésitez pas si vous en avez.

    http://lavoiedelepee.blogspot.fr/2012/06/bh-pour-le-retour-au-regiment.html

    En renforçant les GTIA comme indiqué dans l'article (4 pions à tous les niveaux), je pense que par contre nous arriverons à des brigades plus importantes (et non plus légères).

    2. Bien d'accord pour ce régiment interarmes de commandement et celui de soutien.

    3. Pour ne pas perdre la spécificité sapeur ou artilleur ou train, la solution est peut-être à regarder du côté des écoles d'armes qui seront les véritables creusets des compétences et de l'esprit de chaque arme. Avec un niveau plus d'élevé qu'actuellement d'ambition (et de moyens) pour chaque école d'application.

    En somme, l'idée est plaisante, mais il y a à la fois des freins et des retouches à faire

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  3. Cela fait quelques années que de jeunes officiers (dont moi) parlent de cette idée. Allons plus loin, et dans l'esprit des précedents commentaires:
    - pourquoi pas des régiments interarmes d'appui par brigade, avec un bataillon du génie et un groupe d'artillerie regroupant les appuis "lourds" ou du niveau d'emploi suppérieur (compagnie d'aide au déploiement du génie, batterie Caesar et LRU, ...). Ces régiments permettraient ainsi aux officiers des armes d'appui de conserver des commandements tout en repartissant les capacités de combats dans les régiments interarmes (DLOC, compagnie de combat du génie).
    - la création éventuelle de régiments interarmes ne change en rien le travail des écoles d'armes;il ne s'agit pas en effet de transférer ou de "rendre" des capacités d'une arme à une autre mais bien de permettre aux cadres et soldats de différentes spécialités de vivre et de s'entrainer ensemble chaque jour. L'officier d'artillerie apprend son métier d'artilleur et va l'exercer dans un régiment interarmes, tout "simplement"!
    - Les régiments d'appuis cités auparavant servent enfin à controler que les unités d'appui des rgt interarmes de leur brigade restent bien dans la doxa!

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  4. @cougar31

    Merci pour votre commentaire.

    Globalement d'accord, avec un bémol (une précision), sur les écoles d'armes, il s'agit autant des officiers que des sous-officiers et des hommes du rang. Sachant que les centres de formation initiale par armes pourraient aussi être des palliatifs aux risques de dilution des compétences de spécialité du fait de ses unités interarmes

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  5. Bonjour, une petite coquille je pense au sujet de la batterie mixte du 5RIAOM. Il s'agit d'une entité sol/sol et sol/air, et non air/air et sol/air.

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  6. @Anonyme : merci pour votre vigilance sur les capacités de la batterie (en effet, cela est tout récent l'arrivée d'éléments "volants" au sein du 5è RIAOM avec l'intégration des hélicoptères)

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  7. bonjour,

    j'avais vécu l’expérience au 21e RIMa en 81/82 je crois et l'expérience avait été interessante.
    Les cavaliers venanient non de la colo mais de l'ABC (spahis ou hussards) donc ce n'était pas une volonté de ramener aux TdM, les artilleurs sont d'ailleurs repartis au 68e
    avant les GTIA cette structure était déjà celle de tous les groupements déployés, de la FINUL à Manta et Daguet (plus ou moins)
    Le gros avantage serait de créer des entités régimentaires déployables de l'état major au groupe de combat.
    A suivre donc...

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