mardi 10 juillet 2018

L’artillerie française - "Aux résultats !" en Irak 2/3

Après avoir présenté le cadre général du mandat du 11ème régiment d’Artillerie de Marine (RAMa) de février à juin 2017 en appui de la reprise de l’Ouest de Mossoul, quel bilan ? Que retenir ? Et quelles évolutions depuis ?


"Le feu (indirect) tue"

Au cours de son mandat de 5 mois, le Groupement Tactique d'Artillerie (GTA) de l’Orient a conduit pas moins de 889 missions de feu avec ses 4 canons Caesar, soit une activité intense comparée au mandat précédent, et au début du suivant (cf. le schéma ici). Sans, pour rappel, tirer un seul obus dans Mossoul même, mais seulement en périphérie. Nous y reviendrons. Il ne peut être strictement discriminé entre actions des artilleurs américains et artilleurs français, mais 29% des feux de la coalition sur la période considérée (février à juin 2017) ont été réalisés par l’artillerie (dont 11,5% par les M142 HIMARS américains, capacités d’appui-feu de niveau division), le reste l'étant par les drones et l’aviation, dont notamment 4% en Close Combat Attack (CCA) par des hélicoptères américains AH-64 Apache particulièrement appréciés pour des tirs au plus près des forces amies avec leurs roquettes de 70 mm et leurs missiles Hellfire précis. Plus que les chiffres bruts ou la répartition, il s’agit, selon les militaires concernés, de relever l’importance des feux combinés, notamment quand des munitions aériennes visaient des structures (avec des effets plus puissants que l’artillerie), et que l’artillerie ensuite permettait de traiter avec précision les objectifs alors mis à portée (personnels, armements, infrastructures, etc.). Ou que l’artillerie ne subissait que peu les aléas météorologiques (d’où l’importance de la récente station météo type SEPHIRA), parfois compliqués durant le mandat (tempêtes de sable notamment) assurant la permanence des feux alors que la couverture aérienne était contrainte par le plafond nuageux. De leur côté, au rang des avantages comparés, les tirs depuis des appareils en vol peuvent permettre de gagner du temps, lorsque les appareils sont bien positionnés, ou qu’ils ont la possibilité de rapidement se rapprocher des cibles, fugaces, pour réduire la distance de la trajectoire de la munition tirée, ou qu’ils peuvent rapidement se repositionner et atteindre des nouvelles zones déconflictées (Restricted Operating Zone).

Ce mandat du GTA de l'Orient a permis de fortement rappeler (en interarmes comme en interarmées) que, conformément à la mission demandée décrite précédemment ("détruire l'ennemi"), "le feu indirect tue". Pour ce qu’il est possible de dévoiler, des bilans indéniables ont été atteints, faisant du 11è RAMa : "le régiment le plus l’étal de l’armée de Terre en 2017". Ainsi, avec certitude (et comme peuvent l’illustrer les raisons de l’attribution de la Croix de la Valeur militaire de ce bigor du 11è RAMa), ce n’est pas moins de 3 katibas ennemies (niveau compagnie) qui ont été détruites, 1 canon de 23 mm, 1 obusier D-30 de 122 mm, 8 mortiers lourds et moyens, 7 pick-up, et même, en "sol-fleuve", 3 embarcations sur le fleuve Tigre (certaines étant détruites en mouvement, justifiant presque la dénomination d’Artillerie de Marine du régiment…).

samedi 7 juillet 2018

L’artillerie française - En opérations aujourd’hui, avec le 11è RAMa 1/3

Le colonel Coquet, encore chef de corps du 11ème régiment d’Artillerie de Marine (Saint-Aubin-du-Cormier) pour quelques jours, a récemment présenté l’action menée en Irak par le Groupement Tactique d’Artillerie (GTA) de l’Orient. Composée notamment d’artilleurs de Marine, appelés bigors, cette unité ad hoc d'environ 150 personnes, également connue sous le nom de Task Force Wagram, a appuyé du 7 février au 27 juin 2017 de ses 4 canons automoteurs légers à roues de calibre 155 mm type Caesar la reprise de la partie Ouest de Mossoul. Ces opérations ont été menées en appui des forces partenaires, notamment irakiennes, dans le cadre de l’opération Chammal, volet français d'Inherent Resolve menée en coalition pour défaire l’organisation État Islamique (EI) en Irak et Syrie et favoriser autant que possible les conditions permettant d’accroître la stabilité régionale.


Ce déploiement du régiment d’artillerie de la 9ème brigade d’Infanterie de Marine (BIMa), rupture dans la continuité de l’approche indirecte qui prévalait jusque-là au Levant, était le 2nd mandat de la TF Wagram, après celui du 68ème régiment d’Artillerie d’Afrique (RAA), débuté en septembre 2016, pour appuyer la reprise de Mossoul-Est. Le 35ème régiment d’Artillerie parachutiste (RAP), le dernier régiment d’artillerie de spécialité "feux dans la profondeur" (FDP) opérant des moyens comme le Caesar (capacités sol-sol donc, et donc non spécialisé en lutte antiaérienne, drones, cartographie, etc.) pas encore passé par l’Irak, est au Levant depuis quelques jours (dans un format un peu différent par rapport au GTA de l’Orient, nous y reviendrons). Il relève le GTA de Marine (TF Wagram mandat 5) autour du 3ème régiment d’Artillerie de Marine (RAMa), qui relevait le 40ème RA de Suippes, GTA Igman, relevant lui-même les artilleurs de montagne du 93ème RAM.

A l’échelle de l’histoire militaire française des 20 dernières années, ce déploiement est assez unique, pour plusieurs raisons. Les moyens artillerie se trouvent déployés dans une unité propre (d’où GTA et non "GTIA à dominante artillerie"), au sein d’une coalition avec des procédures bien spécifiques, au contact de nouvelles manières de procéder ou de manières peu employées jusque-là. Le GTA a opéré de plus avec une intensité rarement vue depuis les opérations dans le Golfe en 1991, le 11ème RAMa y étant également engagé ,au sein de la Division Daguet, et réalisant alors avec 18 canons un nombre quasi similaire de missions par rapport à celles menées en 2017… mais là avec seulement 4 canons. Et cela face à un ennemi décrit comme "disparate, mais complet (avec des vraies capacités de guerre électronique, blindés, moyens NRBC pour du chimique, etc.), cohérent et avec un commandement centralisé. En somme le plus symétrique rencontré depuis longtemps". Par ces caractéristiques, cette opération marque le présent de l’artillerie française et éclaire en partie son futur. Sans revenir point par point (comme cela est fait dans ce dossier particulièrement complet) sur les 5 mois d’un mandat de "haute intensité" (quasi 900 missions de tirs, environ 5.000 obus tirés, seulement 9 journées sans tir sur 137 jours de bataille aux postes de combat), quels enseignements en retenir ? En s’appuyant, notamment mais pas seulement, sur ce riche témoignage.

jeudi 5 juillet 2018

Entretien - Opérations de déception. Repenser la ruse au XXIe siécle, par Rémy Hémez

Dans le dernier Focus stratégique de l'IFRI, le lieutenant-colonel Rémy Hémez, auteur prolifique, anciennement détaché auprès de l'IFRI de 2015 à 2017, revient sur la déception, pratique de guerre souvent confondue parfois négligée, qui pourrait pourtant offrir, notamment avec l'avènement de certaines technologies, des opportunités face à des situations de blocages tactiques. Via une co-publication avec Ultima Ratio (le blog du Laboratoire de recherche sur la défense de l'IFRI), il revient pour nous sur cette question. Qu'il en soit remercié.
 
Souvent communément confondue avec d’autres procédés, qu’est-ce que la déception ? Et qu’est-ce qu’elle n’est pas ?
 
Cette question est importante car des raccourcis fréquents n’aident pas à comprendre ce concept. Le terme de déception est régulièrement employé en tant que synonyme de ruse. Or, ce n’est pas le cas. La ruse est "un procédé tactique combinant la dissimulation et la tromperie dans le but de provoquer la surprise" (cf. ouvrage de J-V Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie, chez Perrin), la déception est une de ses déclinaisons. La déception ne se limite pas non plus à la dissimulation (dont le camouflage) qui est une de ses composantes. Elle est en revanche proche du "stratagème", un procédé qui, contrairement à la ruse, peut être enseigné et doit être planifié.
 
 
Le terme de déception pose problème à cause de son sens premier actuel en français et par le fait qu’il est souvent considéré comme un anglicisme. Cependant, même si l’on peut discuter de sa pertinence, il est établi dans le vocabulaire militaire français depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et il partagé avec de nombreux pays. Par ailleurs, le mot déception est employé depuis au moins le XVe siècle en français dans le sens de tromperie[1].
 
Aujourd’hui, la définition doctrinale de la déception est la suivante : "Effet résultant de mesures visant à tromper l’adversaire en l’amenant à une fausse interprétation des attitudes amies en vue de l’inciter à réagir d’une manière préjudiciable à ses propres intérêts et de réduire ses capacités de riposte. La déception comprend la dissimulation, la diversion et l’intoxication" (selon EMP 60.641 Glossaire français/anglais de l’armée de Terre, édition de janvier 2013)..
 
L’épisode mythique du cheval de Troie est un exemple assez typique de déception. Le cheval de bois géant conçu par Epéios permet de dissimuler le groupe de combattants conduits pas Ulysse. Le grecque Sinon est laissé sur la plage et intoxique les Troyens pour les convaincre de faire entrer le cheval dans la ville. Les navires grecs font diversion en levant le siège et se regroupant derrière l’île voisine de Ténédos. Pour autant, jusqu’à l’époque moderne, la déception est essentiellement le fait du "génie" du chef militaire. Elle est rendue difficile par la dimension limitée du champ de bataille. La révolution industrielle, l’augmentation de la taille des armées, l’accroissement de la mobilité, l’avènement de la troisième dimension ainsi que les premiers pas des technologies de l’information offrent l’opportunité de synchroniser les opérations de déception sur des fronts entiers, voire jusqu’au niveau stratégique, ce qui était jusqu’alors impossible. C’est ainsi que la déception est institutionnalisée, fait son entrée dans les états-majors et que le terme prend son sens actuel. Ainsi, et par différence avec la ruse, une opération de déception implique une combinaison d’actions planifiées et coordonnées visant à tromper le chef ou à tout le moins le système de commandement de l’ennemi.

samedi 23 juin 2018

10 ans de Mars Attaque, et ce n'est pas fini...

Il y a 10 ans jour pour jour, le premier article était publié sur ce blog.

Que de chemin parcouru, avec vous, depuis. 10 ans de vie personnelle, familiale, professionnelle, et à la croisée de toutes celles-là, cet engagement.

Que de chemin encore à parcourir, en tentant de garder la même ligne de conduite, didactique pour ne pas se faire comprendre seulement des initiés. (Im)pertinente pour expliquer et s'engager, sans tomber dans la polémique pour la polémique. Ni fuir les polémiques pour ne pas se renier. Et abordable tant il y a de choses à apprendre et à échanger.

Vaste défi.

En continuant à s'adapter, le blog n'étant plus le seul canal comme au début, avec les autres réseau (Twitter, Facebook, Instagram, Linkedin, demain peut-être d'autres), les publications au format papier ou web ailleurs, les interventions médias ou celles parfois plus discrètes, en France et à l'étranger, et sans oublier les rencontres enrichissantes en tête à tête avec de nombreux lecteurs, d'horizons variés.

Merci à vous donc chers lecteurs. A ceux qui m'ont fait confiance (parfois très vite après le début) et me font encore confiance. Merci aux nombreux échanges courtois qui permettent la saine stimulation, au delà des désaccords, et la poursuite d'une plus grande connaissance des sujets. Merci à ceux, plus discrets, qui accompagnent depuis fort longtemps, et encouragent.

Et le fait que cela tombe sur la journée nationale des blessés de l'armée de Terre est un petit clin d'œil involontaire bien particulier à cet engagement personnel qui me tient au cœur, à ma petite place, d'agitation d'idées, de stimulation de la communication et d'action sur cette cause (avec d'autres : morts pour la France, lien Nation-armées, etc.).

A très vite.

Et, la main au godet
Le godet à 2 doigts des écoutilles
Envoyez…

mercredi 6 juin 2018

Publication - L’armée de Terre au défi de la nouvelle Loi de programmation militaire (HS DSI n°60 juin-juillet 2018)

Le dernier hors-série de DSI est sorti, sur les opérations terrestres, salon international de défense et de sécurité Eurosatory oblige.
 
Le rédacteur en chef Joseph Henrotin m'a interrogé sur l'armée de Terre française à l'heure de la nouvelle Loi de programmation militaire 2019-2025 en cours de vote.
 
Entre les défis de la régénération et de la modernisation, les priorités capacitaires et celles à traiter, la question du format, les points de vigilance, etc.
 
 
Le sommaire complet d'un numéro varié est ici :

Editorial

Mutations de la guerre

Le caractère de la guerre à l’épreuve de nos faiblesses
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

L’armée de Terre se prépare aux années 2020
Entretien avec le général Jean-Pierre Bosser, Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre (CEMAT)

Quelle infanterie française pour demain ?
Entretien avec Michel Goya, colonel des troupes de marine (r), animateur du blog La voie de l’épée

Le combat multidomaine : l’avènement de la guerre du XXIe siècle
Par David G. Perkins, général commandant le Training and Doctrine Command (Commandement de la formation et de la doctrine) de l’US Army

L’armée de Terre au défi de la nouvelle Loi de programmation militaire
Entretien avec Florent de Saint Victor, spécialiste des questions de Défense et auteur du blog Mars Attaque

Le rôle stratégique des forces terrestres
Entretien avec Elie Tenenbaum, coordinateur du Laboratoire de Recherche sur la Défense de l’IFRI.

Comment Sentinelle a évolué pour faire face au long terme
Par Romain Mielcarek, spécialiste des questions de défense

L’Armée Nationale Libyenne : un essaim de milices autour d’une armée régulière
Par Arnaud Delalande, spécialiste des questions de défense

Les forces blindées dans le Maghreb
Par Laurent Touchard, spécialiste des questions de défense

Le génie en Bande Sahélo-Saharienne : la poursuite de la transformation de l’Arme.
Par le lieutenant (r) Christophe Lafaye, docteur et responsable de la collecte de l’expérience combattante à la Délégation du patrimoine de l’armée de Terre (DELPAT) et le capitaine Paul-Marie Vachon, commandant la 2e compagnie de combat du génie du 19e Régiment du Génie (RG)

Armements et structures de forces

Quelques perspectives sur le missile sol-sol
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Les convertibles à la croisée des chemins
Par Yannick Smaldore, spécialiste des questions de défense

Quelle bataille multidomaine ?
Entretien avec Jeff Caton, colonel de l’US Air Force (r), fondateur de Kepler Strategies, LLC

Quelle guerre pour l’intelligence artificielle ?
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

Contrer les risques NRBCe : le point de vue d’Ouvry
Entretien avec Ludovic Ouvry, dirigeant et fondateur d’Ouvry, vice-président du cluster Eden

Le retour à la guerre chimique
Par Jean-Jacques Mercier, chargé de recherche au CAPRI

Chars de bataille et véhicules de combat : quelles tendances ?
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

Bonne lecture

mardi 29 mai 2018

Lecture - "Pilotes de combat" par Nicolas Mingasson (Les Belles Lettres)

KO debout.
Une claque quand la dernière page est refermée.
 
Difficile de décrire ce qui est ressenti à la lecture, prenante, de ce récit "Pilotes de combat" (Les Belles Lettres), différente de bien des récits de guerre. Une centaine de pages immersive, mise en écriture par Nicolas Mingasson, à qui nous devons déjà des ouvrages à découvrir, pour comprendre et ne pas oublier (ceux qui ne sont plus là et ceux qui sont encore là)  comme "Journal d'un soldat français en Afghanistan" sur un sergent du 21ème RIMa en opérations en Afghanistan, ou encore "1929 Jours" sur le deuil des proches de militaires français morts pour la France en Afghanistan.
 
Ce dialogue entre Mathieu Fotius, pilote d'hélicoptère Gazelle de l'Aviation légère de l'armée de Terre (ALAT) au sein du 3ème régiment d'hélicoptères de Combat (Etain) et son chef de bord, Matthieu Gaudin, qui, lui, n'a pas survécu au crash de son hélicoptère en juin 2011 dans une vallée afghane, secoue. Il fait rentrer dans l'intime, sans voyeurisme, dans cette relation si particulière d'équipage, partant en opérations de guerre dans un hélicoptère en limite de puissance qu'il fallait arracher à chaque fois au sol.
 
 
Un bel hommage aux morts, et à ceux qui sont rentrés, vivants, mais définitivement transformés.
 
L'auteur a bien voulu répondre à nos questions sur le pourquoi et le comment d'un ouvrage marquant.

1. Comment s'est faîte cette rencontre avec Mathieu Fotius ? Le désir de raconter est-il venu de lui ou de vous ?

Tout commence par ma rencontre avec Alice Gaudin, épouse de Matthieu Gaudin, alors que je travaillais à l’écriture d’un livre sur le deuil de guerre. Durant la journée que je passais chez elle, Alice me confia son désir que Mathieu Fotius raconte à ses enfants les dernières semaines de leur père dont ils ne connaissaient rien ou si peu. Quant à sa dernière mission, Mathieu était le seul qui pouvait le faire !

Je rencontrais Mathieu quelques semaines plus tard, toujours dans le cadre de mon travail sur le deuil de guerre. Les soldats aussi, et cela est trop souvent oublié, portent aussi le deuil de leurs camarades tués au combat. Lorsque je lui ai parlé du désir qu’Alice m’avait confié qu’il témoigne, il n’a pas fait secret du fait qu’il ne pouvait répondre à cette demande. Il ne se voyait pas raconter les choses face aux enfants de Matthieu Gaudin, ni non plus de l’enregistrer. Quant à écrire, cela ne lui semblait pas être à sa portée.

L’idée de ce projet m’est venue subitement, par un titre. Ce serait "Lettre à tes enfants" ! J’ai vu d’emblée la forme que pourrait prendre ce récit. Ce fut une évidence : il y avait un livre à écrire. Mathieu s’est montré immédiatement enthousiaste, et soulagé. Quelque chose, pour les enfants de Matthieu, allait pouvoir se faire. Il ne nous restait plus que l’accord d’Alice, qui était pour Mathieu une obligation morale. Elle se montra également enthousiaste. 

Au gré de l’écriture, je me suis orienté sur une narration un peu différente, dans laquelle Mathieu s’adressait à son chef de bord disparu et non pas aux enfants de celui-ci. Cela m’a permis de donner une dimension plus universelle à ce récit (ce que nous souhaitions avec mon éditrice) en prenant de la distance vis-à-vis de l’histoire propre de ces deux pilotes de combat, en la personnalisant moins, en tout cas, qu’elle ne l’aurait été si les enfants avaient été les destinataires du récit.


lundi 19 mars 2018

Entretien - Le rôle stratégique des forces terrestres, avec Elie Tenenbaum

Déjà auteur de Focus Stratégique remarqués (sur l'opération Sentinelle, la guerre hybride, l'appui-feu air-sol...), Elie Tenenbaum, chercheur au Centre des Etudes de Sécurité de l'IFRI, aborde cette fois-ci dans "Le rôle stratégique des forces terrestres" la question des défis pour les forces terrestres (entendues ici comme l'ensemble des forces opérationnellement rattachées au milieu terrestre, et non pas au sens de "armée de Terre"), notamment dans leurs relations aux autres forces. Il a bien voulu répondre à quelques questions pour présenter ces réflexions, qu'il en soit vivement remercié.   
 
1/ Quelles permanences et évolutions à horizon court/moyen terme conduisent à ce besoin stratégique et spécifique en "forces terrestres" ?

Il convient d’abord de rappeler l’évidence même : la guerre est née sur terre, et son enjeu demeure toujours le contrôle d’une portion de territoire ou des populations qui y vivent. C’était l’objectif affiché du Califat de Daech, comme celui des séparatistes du Donbass. Même les conflits qui semblent fondamentalement liés à un autre milieu - comme les tensions en mer de Chine du Sud par exemple - ont, en fin de compte, un impact sur la terre ou sur les hommes qui y vivent, sans quoi ils seraient sans enjeu. Aucune stratégie efficace ne pourra donc jamais faire l’économie du domaine terrestre pour la bonne et simple raison que ce dernier est le milieu naturel de l’homme et donc de la politique, objet fondamental des conflits armés. 


En sus de cet élément politique essentiel, les forces terrestres disposent d’un certain nombre de caractéristiques qui les rendent particulièrement intéressantes : la complexité, l’opacité et la viscosité sont trois caractéristiques intimement liées à ce domaine qui est parcouru d’obstacles, physiques et artificiels, qui multiplient les frictions, limitent la visibilité et contraignent les actions. De ces caractéristiques essentielles, les forces terrestres tirent aussi des qualités intrinsèques dont la principale est sans aucun doute la persistance. Cette dernière a une double fonction. D’une part elle permet le "contrôle", par son influence prolongée sur son environnement opérationnel. C’est cette dimension de contrôle qui joue un rôle crucial dans la mise en œuvre de la fonction stratégique "intervention" en garantissant le bon déroulement de la phase de stabilisation, la plus difficile d’une opération. D’autre part, la persistance confère aux forces terrestres la capacité à envoyer le plus fort signal de détermination politique. Envoyer des hommes au sol, qui ne pourront se désengager aussi aisément que des avions ou des bateaux, signifie l’acceptation par le décideur politique de l’éventualité d’avoir à payer le prix du sang, si besoin. C’est cette dimension qui rend les forces terrestres particulièrement nécessaires aux fonctions dissuasion et prévention, en contribuant ainsi à la crédibilité de la posture, quelle qu’elle soit.


lundi 12 mars 2018

Entretien - Robots tueurs - Que seront les soldats de demain ? (Brice Erbland)

Il y avait eu "Dans les griffes du Tigre", plusieurs articles depuis (dans la revue Inflexions et ailleurs), et maintenant  "Robots tueurs - que seront les soldats de demain ?" (chez Armand Colin).
 
Souhaitant accompagner au mieux une évolution en cours plutôt que s'y opposer par principe ou l'accepter sans réfléchir aux éventuelles conséquences, Brice Erbland lance la réflexion sur la question du comportement au combat des systèmes d'armes létaux autonomes (SALA dans le texte, et non "robots tueurs" limitant toutes réflexions).
 
Il a bien voulu répondre à quelques unes des nos questions, pour présenter un ouvrage où expérience opérationnelle, formation scientifique et réflexion éthique se combinent pour accompagner pas à pas le lecteur entre différents mondes : art guerrier, éthique, prospective, programmation, etc. 
 
1/ Que faut-il comme évolutions pour que les futurs SALA, comme vous les définissez, apportent des ruptures fondamentales sur le champ de bataille à la guerre comme activité humaine ?

Les SALA sont souvent présentés comme la future révolution dans les affaires militaires. Mais je ne suis pas sûr que ce sera le cas ; je pense que ces machines, si elles sont un jour utilisées sur le champ de bataille, seront un gamechanger de plus au niveau tactique, mais n’introduiront sans doute pas une nouvelle façon de mener une guerre. Vouloir annoncer une rupture fondamentale sur le champ de bataille est un truisme récurrent à chaque nouvel outil militaire. Mais il suffit de regarder en arrière pour se rendre compte que malgré les outils, la nature intrinsèque de la guerre ne varie pas. Même si une machine pleinement autonome - à la fois dans la prise en compte de son environnement, la décision de ses mouvements et la décision d’ouverture du feu - est employée sur un champ de bataille, elle sera toujours incluse dans un contexte opérationnel fait de décisions humaines. La façon de l’employer sera avant toutes choses décidée par un état-major, les ordres qu’elle recevra seront avant toute chose réfléchis par un chef tactique. Je ne vois pas de rupture fondamentale dans tout cela, sauf à employer ces machines en remplacement complet du soldat humain sur le champ de bataille. Mais nous touchons là à l’une des deux lignes rouges que je défini dans mon livre : un SALA devra être employé en accompagnement de soldats humains uniquement, et devra être doté d’un module d’éthique artificielle qui le rendra moralement autonome.
 
 
2/ Qu'est ce qui différenciera dans l'action au combat ces systèmes des hommes plongés tous deux dans le même chaos guerrier ?
 
La première différence qui vient souvent à l’esprit est l’absence d’émotions. C’est d’ailleurs le principal argument des défenseurs du SALA : ce type de machine n’aura pas peur, ne connaîtra pas le sentiment de vengeance, n’aura aucune haine de l’ennemi ou de la population locale. A suivre cette logique, un SALA pourrait être moralement plus stable qu’un homme, puisque dépourvu de toute faiblesse dans ce domaine. Mais c’est trop vite oublier ce que la guerre développe chez le soldat humain : le courage, la cohésion, l’instinct, et ce que je nomme le discernement émotionnel. C’est sur cette dernière vertu que je base la différence principale entre l’homme et la machine, et donc ce qu’il faut chercher à imiter pour que la machine soit au moins aussi efficace que l’homme.
 

jeudi 1 mars 2018

Oyez, oyez ! Développez l'annuaire des acteurs de la recherche stratégique !

Afin de compléter l'annuaire des acteurs de la recherche stratégique (déjà quelques 290 références...), l’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie (AEGES) lance un appel pour que les acteurs (universitaires, militaires, membres de think-tank, experts indépendants, employés du secteur privé concernés, etc.) se fassent connaître dans cet outil qui ambitionne de devenir LA référence sur ce sujet en France.
 
Etre visible, se rendre joignable, faciliter la mise en relations, favoriser les collaborations, favoriser la diffusion, etc. Les objectifs sont divers pour cet annuaire en ligne.

Pour se faire intégrer, rien de plus simple : renvoyer le formulaire rempli de renseignements, en l'ayant préalablement signé, à l'adresse suivante annuaire.strat@gmail.com  
 

Les candidatures sont ensuite validées par le bureau de l’association, avant leur insertion sur le site Internet.

Pour rappel, l’AEGES est une association Loi 1901 à but non lucratif. C’est une plateforme indépendante et transdisciplinaire qui a pour objectif de contribuer à développer la recherche scientifique, faire reconnaître et promouvoir le champ des études sur la guerre et la stratégie dans le monde universitaire français. Elle cherche également à approfondir le lien entre le monde académique (notamment la nouvelle génération de chercheurs) et l’ensemble des acteurs civils et militaires.

Et si en plus, vous pourriez faire circuler cette information dans vos réseaux...

mercredi 21 février 2018

Armées / Innovation - Faciliter la vie des hommes innovants (5/5)

Suite et fin d'une série en 5 volets sur l'innovation dans les armées, après les propos introductifs, la nécessité d'une politique ambitieuse d'expérimentations, les évolutions possibles de la définition du besoin à la production, et la nécessaire mise en œuvre de processus innovants. Une fin peut-être que temporaire… 

Comme il a été tenté de l'illustrer dans les volets précédents, il ne s’agit pas de jeter le bébé innovant avec l’eau du bain, ou de prétendre orgueilleusement qu’absolument tout est à changer et rien n'est fait. Les armées peuvent s’appuyer sur d'actuelles richesses, notamment humaines, qu’il s’agit de mieux exploiter. L’essentiel est de tout faire pour faciliter cette exploitation possible, en poursuivant l’émergence institutionnelle de conditions rendant possibles cette innovation, plus qu'en la décrétant (par décret ou non). Ainsi, pas d’approche binaire entre du tout blanc ou du tout noir, mais bien souvent de nouveaux équilibres à trouver, pour miser sur l’élément central relevé dans les propos introductifs : le volet humain, réfléchissant et agissant, au cœur de cette activité guerrière, encore pour un temps, fondamentalement humaine. 

Entre concentration et saine dispersion des efforts 

Ainsi, les efforts développés précédemment sont parfois déjà pensés, expérimentés, engagés, combinés avec d’autres, etc. par un ensemble d’acteurs extrêmement disparates (sans connotation négative de fait), engagés dans cette promotion de l’innovation : unités, états-majors, organismes divers, laboratoires, centres de recherches, incubateurs, initiatives transverses d’expérimentations, laboratoires tactiques, entreprises de tailles diverses, structures de financement, structures ad hoc, etc. Avec des inconvénients et des avantages, entre une extrême diversité devant faciliter le fait que le plus grand nombre de projets et d’idées trouvent son ou ses porteur(s)s, parfois un manque de lisibilité du fait de la diversité potentiellement rebutante (en plus d’un manque d’informations sur certains acteurs), une dispersion des efforts empêchant parfois d'atteindre un effet de levier assez fort, etc. Entre innovation opérationnelle (EMA-DGA notamment), simplification administrative (SGA-DGA notamment), innovation dans les programmes d’armement (DGA-EMA notamment), etc.
 
  
Une histoire de couple entre besoin opérationnel et veille technologique - Mini-drone Black Hornet et quad Polaris (crédits : 2ème régiment de Hussards)
 
Ainsi, au sein de certaines structures et écosystèmes, quels apports pourraient avoir un commandement ou un réseau d'animation de l’innovation et du futur ? A la fois interface pour la mémoire opérationnelle, la doctrine, le retour d'expérience, l'aiguillon du changement ("Fou du Roi" et "Red Team" qui challenge) et pool de conseillers/d'accompagnateurs ? Permettant de séparer, au juste niveau (pour ne pas nuire au partage d'informations), la partie "Exécution" de celle "Innovation" (en charge de générer les hypothèses, expérimenter, etc.), et éviter en partie de faire porter les mêmes risques par tous (notamment en cas d’insuccès, bien que ces derniers soient toujours porteurs d’enseignements, à rentabiliser quoiqu’il en soit).
 

vendredi 16 février 2018

Armées / Innovation - Des processus innovants face au temps et aux risques (4/5)

Suite d'une série en 5 volets sur l'innovation dans les armées, après les propos introductifs, la nécessité d'une politique ambitieuse d'expérimentations, et les évolutions possibles de la définition du besoin à la production. La première version a été plus que largement remaniée et augmentée, notamment suite à plusieurs échanges et commentaires.
 
Le rapport annexé publié en même temps que le projet de loi de programmation militaire 2019-2025 revient sur quelques enjeux de la poursuite de la transformation du ministère des Armées, notamment dans l’approche capacitaire : "Cette réforme [ndlr : de la gestion des programmes d’équipements] concernera tous les stades du cycle de vie des équipements et impliquera l’ensemble des acteurs concernés (armées, DGA, industrie). Elle portera en particulier sur les champs fonctionnels suivants : la gouvernance et l’organisation, les méthodes, les normes, les processus qualité et les outils techniques mis en œuvre, les relations entre l’Etat et l’industrie, les financements et le partage des risques. Trois leviers clé de performance seront utilisés :
  • Le travail collaboratif et le décloisonnement des acteurs (équipes et plateau projet) à tous les stades ;
  • L’utilisation des outils numériques et notamment l’ingénierie systèmes, la simulation, le Big Data, l’intelligence artificielle ;
  • Le renforcement des compétences.
Cette réforme des processus de conduite des projets tirera partie des meilleures pratiques appliquées dans le domaine civil et chez nos partenaires internationaux. Elle sera appliquée pour les programmes nouveaux lancés au cours de la période et, chaque fois que possible, sur des programmes d’ores et déjà engagés".
 
 
Simplifier la complexité des opérations d'armement - vecteur nautique d'infiltration du 13è régiment de Dragons parachutistes (RDP)

Force doit rester à la Loi… qui n’est par contre en rien figée
 
Au-delà du niveau de dépenses et de leur structuration, il s’agit également de trouver des marges d’agilité dans les processus qui conduisent à leur employabilité. Et cela, face à certains freins notamment législatifs. Du texte chapeau, l’instruction générale 125-1516 relative au déroulement et à la conduite des opérations d’armement de 2010, aux instructions de déclinaisons particulières (comité ministériel des investissements, comité de capacités, etc.). Le tome 1 de cette dite instruction donnant le cadre (principes, stades, attendus, jalons, etc.) et le tome 2, les plans types de documents livrables. Le processus d’une opération d’armement qui en découle peut sembler, à première vue, conduire à se prémunir avant des risques (financiers, techniques, retards, etc.), sans d’ailleurs réellement préciser les mesures à prendre en cas de survenance, que de répondre aux besoins opérationnels, dans les temps et dans les coûts.

lundi 12 février 2018

Armées / Innovation - Une réflexion à mener sur toute la déclinaison de la stratégie des moyens (3/5)

Suite d'une série en 5 volets (normalement...) sur l'innovation dans les armées, après les propos introductifs et la nécessité d'une politique ambitieuse d'expérimentations, dont la première version a été plus que largement remaniée et augmentée, notamment suite à plusieurs échanges...
 
Afin que la réflexion et l’action ne se limite pas à un seul des pieds de la stratégie générale militaire, celle liée aux voies de l’action militaire (la stratégie dite "opérationnelle"), il s’agit d’amplifier les efforts d’adaptation de l’autre pied, celui de la stratégie dite "des moyens", comme définit dans sa structuration politico-militaire par le général Lucien Poirier (dans l’ouvrage Stratégie théorique II) ; C’est à dire celle s’intéressant à la création qualitative et quantitative, et la mise à disposition, de ressources militaires (hommes, équipements, etc.), notamment sa partie appelée "stratégie génétique" pour le développement de ces ressources. Et dans une moindre mesure, à la "stratégie logistique" pour leur acheminement au bon endroit et au bon moment (dans une approche de mise à disposition dépassant la manœuvre tactique logistique de flux). Cela conduit à s’intéresser à la fois aux processus, aux interactions entre organisations, aux budgets, aux modes de production, etc. Afin d’atteindre les objectifs de cette stratégie, la mise à disposition des ressources pour répondre au mieux aux besoins, de manière pérenne, il s’agit d’amplifier certains mouvements, dans lancer d’autres, de rééquilibrer certains usages, etc.
 
 
Sans doute pas une innovation de rupture, mais...
VAB version parasol (opération Barkhane - Sahel - août 2014)

Juste besoin des choix capacitaires, vous avez dit…

Dès la définition de l’architecture des forces, l’effort doit être fait pour rendre le modèle pérenne dans le temps, notamment par les choix technologiques retenus, tout en rendant possible l’accélération du rythme de l’adaptation, face aux adversaires présents ou futurs. Ainsi, il s’agit de ne pas toujours tenter d’atteindre une perfection absolue (en termes de spécificités, de coûts, etc.), difficilement atteignable techniquement, coûteuse sur tout le cycle de vie de l’équipement considéré (en possession et non juste en acquisition), et plus globalement en coût du cycle de vie de la capacité, en plus d’être chronophage dans la phase de développement. Cette quête, sans recherche au plus tôt d’un juste compromis assumé, conduit généralement à réduire les quantités du fait de la hausse des coûts unitaires. Or la polyvalence suppose le nombre (via une série homogène longue). Il s’agit potentiellement de rendre les opérations d’armement, et l’architecture globale, plus sécable (logique de batchs ? d’innovation progressive ? de frugalité technologique ?). Au-delà du fait que cela pourrait les faire basculer (notamment pur des questions de volumes) de la catégorie administrative "opérations d’armement" à "autres opérations d’armement" (AOA), généralement plus flexible en conduite. Notamment pour rendre plus raisonnable certains risques d’investissements du fait des montants en jeux, les conséquences d’éventuels échecs, les engagements sur des durées très (trop) longues pour garantir une rentabilisation, etc.

Ainsi, certains dogmes fondamentaux ne peuvent-ils pas être remis en partie en question ? Les équipements majeurs (avions, bateaux, blindés, etc.) doivent-ils être tous pensés pour avoir une durée de vie longue ? Comme les durées de vie escomptées, qui pèsent sur les risques de déclassement, des Tigre, Rafale et VBCI autour de 30 ans, missile MDCN ou FTI autour de 25 ans, etc. Ne peuvent-ils pas se contenter de répondre à des besoins plus réduits, notamment à des menaces émergentes et/ou changeantes, sur des périodes données ? Pour une opération donnée ? Pour une dizaine d’années ou sur la durée du marché de soutien initial ? Avec des coûts de possession potentiellement réduits si leur utilisation est prévue pour ne pas aller pour tous jusqu’à des grandes visites de maintenance, car l’engagement contractuel pris du maintien des spécificités attendues des équipements coûte de plus en plus cher avec le temps, du fait des risques et incertitudes reposant sur la garantie des performances. Avant que ces équipements, pour une rentabilisation financière partielle, ne partent sur un marché de l’occasion, aujourd’hui à fortement développer en termes de ressources humaines dédiées, de campagnes de prospection, de facilités contractuelles, de réintégration au budget des armées des crédits budgétaires réunis par les cessions, etc. D’autant plus que les équipements aujourd’hui à proposer par les armées sont généralement tellement usés, qu’ils ne sont pas toujours souhaités (ni souhaitables) pour nos partenaires…

lundi 15 janvier 2018

Armées / Innovation - Des démonstrateurs à intégrer dans une ambitieuse politique d'expérimentations (2/5) [MAJ]

Les acteurs industriels de l’aéronautique française, par la voix de leur fédération professionnelle, le GIFAS (Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales), souhaitent donc qu’une part plus importante des futurs crédits du ministère des Armées en Recherche et Technologie (R&T), notamment les études amont, permettent de soutenir "une culture de conception par démonstrateurs". Ces crédits étatiques sont utilisés, en plus des financements industriels sur fonds propres, en préparation du lancement, ou non, d’opérations d’armement (OA). Selon ces acteurs, cette culture est à développer notamment pour le futur de l’aviation, surtout celle dite "de combat", aujourd’hui au milieu du gué entre deux générations : entre innovation incrémentale pour l’adaptation de la génération précédente (via notamment une logique d’évolution par standards successifs) et premières études d’orientation sur l'architecture de la génération suivante (avec un système de combat aérien futur (FCAS) composé de l'interaction optimisée de "tout ce qui vole" en termes de plateformes porteuses de capteurs, senseurs et effecteurs, et cela "en nombre").
 
 
Démonstrateur Neuron lors d'une (courte) campagne d'essais avec le porte-avions Charles De Gaulle et un appareil omnirôle Rafale (DGA)

Ce vœu rejoint les propos du délégué général à l'armement (DGA) Joël Barre en octobre 2017 lors d’une audition à l'Assemblée Nationale: "Les innovations sont de plus en plus rapides, de plus en plus fréquentes, il faut essayer de les identifier, de les expérimenter, de les capter et de les introduire dans nos systèmes. Cela passe notamment par la multiplication des démonstrateurs - au sol, en vol ou en mer -, véritables prototypes de matériels ou de systèmes, qui coûtent évidemment plus cher que des études sur le papier ou des maquettes en laboratoire. Notre enveloppe actuelle d’un montant moyen de 730 millions d’euros annuels est insuffisante pour réaliser ces démonstrateurs". De même, la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale publiée fin 2017 indiquait : "Des démonstrateurs d’envergure permettront de mieux préparer la prochaine génération de systèmes et d’équipements, aptes à conférer la supériorité opérationnelle et à assurer de futurs succès à l’export, dans un contexte de compétition exacerbée". Tous s’accordent donc sur la nécessité financière, un des pans de la problématique.

Passer la vallée de la mort plus rapidement, notamment que les adversaires

Il s’agit donc de réaliser des plateformes, mais également l’environnement autour (senseurs, effecteurs (dont l’armement), réseaux, etc.), pour lever certains risques (financiers, techniques, industriels, opérationnels, etc.) et valider les technologies en conditions aussi réelles que possibles (les apports comme les défaillances). Par définition, le prototype fonctionnel (différent notamment du prototype numérique, sorte de "jumeau numérique" avec un développement via la simulation), plus souvent appelé aujourd'hui démonstrateur technologique, peut ne répondre à aucun besoin opérationnel militaire immédiat. Il permet néanmoins l'application, l'intégration et la validation de technologies déjà existantes ou en cours de développement dans une logique applicative. Tout en pouvant servir, et ce n'est pas le moindre des apports, de rodage pour le travail collaboratif à plusieurs partenaires (dont internationaux, étatiques ou industriels) dans les modalités de développement et de production (maîtrise d’œuvre, sous-traitance, etc.). Et cela, avec des risques moindres, et des conséquences moindres en cas de difficultés ou d’échecs, du fait de sa non-application immédiate. Dès lors, un juste équilibre des crédits entre les différents types d’activité de recherche doit être trouvé, entre court et long termes, technologies émergentes et matures, etc.

vendredi 22 décembre 2017

Rétrospective 2017 - Et en avant !

Une année s'achève, une autre débute. Nous essayerons d'être fidèle à la ligne fixée depuis 2008 à la création de cet espace, aujourd'hui inséré dans un écosystème social plus vaste : Twitter passage des 10.000 followers au cours de l'année, Facebook passage des 5.000 abonnés, etc.
 
Ni misérabiliste ou défaitiste, des états d'esprit trop souvent cachés derrière un pseudo-réalisme.
 
Mais autant que possible rester tourné vers l'action (sans réflexions de type "sculpture de nuages"), avec une utilité de la réflexion critique en tentant de proposer, au mieux.
 
Enfin, une compréhension par le plus grand nombre, avec une ouverture au débat et à la discussion, vers le plus grand nombre et pas seulement vers ceux déjà convaincus.
 
 
Joyeux (et saint) Noel !
 
Au bilan, une petite vingtaine d'articles, dont certains appelleront une suite dans les mois à venir. Parmi les plus lus, partagés et discutés : 
 
1/ Lecture - "De la cité au rang des officiers. Ou l'ascension d'un voyou dans l'armée" (Mehdi Tayeb) (octobre 2017) : cette fiche de lecture est tout simplement l'article le plus sur Mars Attaque en 8 ans. Un coup de cœur sur un parcours vrai et fort, illustrant par des mots simples l'escalier social que représente encore les armées.
 
2/ Une série tentant d'expliquer simplement, via un modèle théorique le plus exact possible, les différentes conséquences des coupes budgétaires sur les équipements des armées :
 3/ Une autre série présentant en 5 volets (qui devraient être prochainement mis à jour) l'action au sol des militaires français auprès des unités irakiennes, kurdes ou syriennes :
4/ Entretien - les mutations du renseignement militaire : dissiper le brouillard de la guerre ? (Joseeph Henrotin) (février 2017) : présentation d'une étude Focus stratégique publiée par l'IFRI et rédigée par le rédacteur en chef du magazine DSI (2 publications absolument à suivre) pour traiter de quelques grandes problématiques du renseignement d'intérêt militaire actuel.
 
5/ L'innovation peut-être, certainement même, mais avant tout pour vaincre ! (décembre 2017) : 1er volet d'une série (le second volet est en cours de finalisation...) qui tentera de poser quelques préalables et dresser quelques pistes autour de l'innovation rapportée aux capacités, alors que le concept, aujourd'hui à la mode, ne peut pas être juste un mot qui fait bien et moderne. 

jeudi 14 décembre 2017

Armées / Innovation - L'innovation ? Certainement ! Mais avant tout pour vaincre ! (1/5)

L’emploi du terme "innovation" est à la mode aujourd’hui dans les armées et les institutions associées. Certaines mauvaises langues disent même qu’il est indispensable de l’employer et de s’y rapporter aujourd’hui pour espérer obtenir l’attention de certains chefs et décideurs sur des problèmes à régler et/ou des décisions à prendre. Quelques préalables et cadrages, appliqués notamment au cas de l’innovation capacitaire (qu'elle soit technologique, d'usage, sociale, etc.), permettent de rentrer, de manière hautement critiquable et incomplète, il en va s’en dire, dans le sujet. Une introduction aux développements qui suivent dans les articles à venir.

Ce n'est pas innovant d'innover

Les armées, directions et services du ministère des Armées n’ont évidemment pas attendu il y a quelques mois, juin 2017 et l’arrivée en fonction de certains hauts responsables, selon les mêmes persifleurs cités ci-dessus, pour innover. C’est-à-dire obtenir des avantages (sur différents niveaux possibles : couts, risques, temps, performances, etc.) par la nouveauté (par des idées mises en pratique), de manière incrémentale (sans un changement de modèle) ou disruptive (avec une rupture du modèle). S’adapter (en améliorant les effets présents ou en en intégrant d’autres) est, du moins en théorie, dans l’ADN même des armées.


Innovation d'usage ? Parfois dire "zut" aux règlements qui interdisent un mode de transport, et savoir et pouvoir prendre des risques, mesurés, quand cela est nécessaire
Militaires du 1er régiment de chasseurs parachutistes (RCP) sur le plateau d'un camion TRM 10 000 - opération Serval  - février-mars 2013

Pourquoi ? Du fait de facteurs plus externes qu’internes. Parce que la raison d’être la plus exigeante de ces organisations est l’acte du combat (au service de la défense et de la protection des Français et de leurs intérêts). Ces structures sont en effet tournées vers ce duel, cette confrontation des volontés face à un adversaire doté lui aussi de capacités et d’intelligence. Une rencontre, violente, parfois sanctionnée au mieux par la blessure au pire par la mort, théâtre de lois d’actions réciproques, d’action et de réaction par l’adaptation : des boucles de rétro-actions, globalement, positives, portées vers la survie. Il s’agit donc d’innover non pas pour des raisons purement marketing, politiques, technologiques ou économiques, mais bien pour une raison supérieure : "un seul but, la victoire" (pour reprendre le mantra, titre de ses mémoires, du général Henri Giraud, repris comme devise notamment par la 3ème division), aujourd’hui et demain.