jeudi 26 novembre 2009

Des armes et des coeurs

Quelques remarques sur le colloque « Des armes et des cœurs » organisé par le Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (CDEF) le lundi 23 novembre.

Evalué à 850 millions d’€ pour 2008, le budget des opérations devrait être équivalent en 2009. Du fait même des missions conduites par les forces, ce dernier est essentiellement consacré « à des actions plus civilo que militaires ». Ainsi le soutien logistique à d’autres contingents, l’aide médicale ou la formation de forces de sécurité s’apparentent plus à de la coopération ou de l’aide au développement. Paradoxalement, elles demeurent financées par le budget consacré aux opérations qui ne cesse en conséquence d’augmenter.

Les mandats internationaux sont des sommes de compromis nationaux et les alliances actuelles diluent plus que ne renforcent les responsabilités. Face à l’échec actuel du modèle occidental de la guerre, il est nécessaire de refondre les modes d’actions lors d’opérations consommatrices en temps, en effectifs et en ressources (alors même que ces 3 composantes diminuent). Le manque actuel d’administrateurs civils ainsi que le manque de pilotage politique n’ont pas été comblés par les instruments des alliances internationales ni par l’emploi de sous-traitants privés.

L’effet final recherché par la force est bien de permettre la concrétisation de buts politiques, non de se faire apprécier de la population (comme pourrait le faire croire la répétition à outrance du « gagner le cœur et les esprits »). Si la présence dans la durée est indispensable, des dangers guettent une force « scotchée sur place ». Ainsi, par la distribution de crédits, la FINUL est devenue au fil du temps (présence depuis plus de 30 ans) le premier employeur privé au Liban et ne peut se retirer sans déstabiliser le marché de l’emploi.

La nécessité d’agir en « guerrier sympathique » demande des prises de risques de la part des militaires qui doivent conserver l’obsession de la protection par une vigilance constante. Comme le rappelle le général Mc Crystal dans sa Directive tactique : il est parfois nécessaire de faire l’impasse sur des conditions locales de supériorité si cela permets à long terme des gains plus importants. Dans ces situations « d’engagements paradoxaux » entre emploi de la force et humanité, le comportement des militaires est finalement aussi (voire plus) important que l’efficacité de leurs armes.

Enfin l’expression du jour : pour le militaire d’aujourd’hui, il faut manier simultanément « le fusil et la moissonneuse afin de gagner l’esprit et l’estomac de la population ».

Si le CDEF peut se targuer d’avoir une légitime autorité sur les questions tactiques et opératives, le niveau stratégique et les rapports politico-militaires ne sont pas dans ses compétences. Or malgré les efforts du modérateur, la majorité des débats et certains exposés décalaient les propos vers les hautes sphères strato-stratégiques. Bien loin du cœur du sujet. Les représentants politiques (tous du pouvoir législatif) faisaient face aux questions sur la stratégie et les buts en Afghanistan. Mais rassurons-nous, rien qui ressemble à un putsch !

PS: je me permets de conseiller la lecture d'un précédent billet sur ces questions d’articulation entre le politique et le militaire (ici). Et pour information, les actes complets de ce colloque seront disponibles sur Internet au début de l’année 2010.

jeudi 19 novembre 2009

La "course aux passes", un siècle après...

Mise en perspective historique par Alexandre Guérin de l'enjeu des voies logistiques en Afghanistan (importance rappelée par Olivier Kempf à qui je prépare une réponse sur l'oubli relatif de cette fonction).


S'il est une constante de l'Asie Centrale vis-à-vis des conquérants et des armées en campagne, c'est bien son hostilité intrinsèque à tout élément exogène. Hostilité des hommes tout d'abord, puisqu'il ne fait pas bon être "infidèle" en ces contrées. Certes un occidental s'y aventurant aujourd'hui ne risque plus, comme au XIXème siècle d'être décapité sur le caprice d'un Khan, tué par des brigands ou capturé puis vendu comme esclave par des Turcomans. Néanmoins, il ne peut échapper à la méfiance des habitants, tout particulièrement des montagnards Afghans immortalisés par Kessel et si prompts à partir en guerre contre tout "envahisseur", qu'il soit Britannique, Soviétique ou Américain. Hostilité du terrain, puisqu'aux déserts d'Asie Centrale succèdent des chaînes de montagnes franchissables en de rares endroits. Lorsque le "Tournoi des Ombres" battait son plein, aventuriers Russes et Britanniques se livrèrent une compétition acharnée pour cartographier ces passes et s'arroger la loyauté des monarques les contrôlant. Leur importance résidait dans le fait qu'une armée lancée à la conquête des Indes devait impérativement les emprunter. A mi-chemin entre l'Asie Centrale soumise au Tzar et le Joyau de la Couronne Britannique, l'Afghanistan était bien au premier plan de cette lutte d'influence.

Aujourd'hui, l'Afghanistan a remplacé l'Inde comme objet de l'attention des grandes puissances, mais l'hostilité du milieu demeure. Si elle ne pose plus des problèmes aussi épineux que par le passé[1], elle pèse néanmoins de tout son poids sur la logistique. Les flux des forces internationales transitant jusqu’alors par le Pakistan, la pression insurgée sur le ravitaillement s'est logiquement portée au Sud. Les convois entre Karachi et Kaboul traversant l'Hindou Kouch ont payé le prix fort face aux coups de main des Taliban et autres insurgés. Face aux pertes croissantes de leurs convois, sans parler des "emprunts de matériels" par quelques insurgés, les stratèges de l'OTAN considèrent de plus en plus sérieusement l'ouverture d'un axe supplémentaire au Nord, traversant l'ex-URSS, espace tenu dans une certaine mesure par la Russie.

L’ouverture de cet axe alternatif pose cependant des problèmes de plusieurs ordres.
  • Au niveau politique, tout d’abord, puisque tous les pays de la zone n’ont semble-t-il pas le même empressement à apporter leur soutien à ce projet. De plus, si la Russie semble décidée à ne pas couper cet axe, elle compte bien obtenir un maximum de concessions de la part des Américains dans d’autres domaines (Europe ou Caucase).
  • Au niveau technique, il est possible que les infrastructures de transport vieillissantes doivent être restaurées et remises à niveau afin de supporter un trafic important et régulier.
  • Au niveau sécuritaire, enfin, l’ouverture d’une nouvelle route nord semble inciter les insurgés à ouvrir un front nord. Ces derniers sont en effet conscients du talon d’Achille que constituent pour les forces internationales des lignes logistiques étirées à l’extrême, et semblent décidés à faire tout leur possible pour perturber le ravitaillement de l’ISAF. En conséquence, la situation dans le Nord de l’Afghanistan s’est dégradée depuis quelques mois.
Par ailleurs, ce même Nord et le Tadjikistan voisin pourraient faire les frais d’une conséquence imprévue de l’offensive de l’Armée pakistanaise. En effet, chassés des zones tribales, de nombreux jihadistes internationaux ont commencé à fuir vers le Nord. Parmi eux se trouvent sans doute des vétérans du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan[2], certains ayant une expérience du combat remontant à la Guerre Civile au Tadjikistan (1992-1996). Transitant par les mêmes itinéraires clandestins que l’opium et le cannabis, ces combattants revenant au pays après une décennie d’exil pourraient à nouveau semer le désordre. D’autant plus que les convois de la coalition sont une cible attirante et que la situation socio-politique de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan n’a guère changé depuis l’apparition de ces mouvements.

[1] On se réfèrera par exemple à la fin tragique de la première aventure Britannique en Afghanistan et du 44th Regiment of Foot qui connut au village de Gandamak son Dien-Bien-Phu ou son Kerbala, c'est selon.
[2] Ce mouvement islamiste combattant, fondé en 1999 par Juma Namangani (ancien spetznaz, vétéran de la Guerre Civile au Tadjikistan), a été virtuellement anéanti en 2001 alors qu’il combattait aux côtés des Taliban.

mardi 17 novembre 2009

L'art de réinventer l'eau chaude (+MAJ)


Titre ô combien provocateur pour illustrer l'article publié par Joseph Henrotin présentant "les opérations distribuées", nouveaux concepts issus des brillants cerveaux américains et australiens pour faire face au nouveau cauchemar des militaires "la techno-guérilla". C'est beau, c'est peu être efficace et c'est pas nouveau!

En juillet 1959, le 3ème Bureau (Opérations) de l'Etat-major interarmées en Algérie (sous les ordres du général Maurice Challe) préconise la multiplication des commandos CHOUF ("regarde" en arabe) : « Le commando CHOUF est essentiellement une antenne d’observation et de renseignement chargée de déceler tout indice de présence rebelle et d’en rendre compte à l’échelon supérieur ».

En planque dans la nature, il repère l'ennemi, rend compte par radio et guide l'intervention de l'appui feu aérien ou de l'artillerie ainsi que la concentration des réserves générales (les corps composés d'unités de coloniaux, de parachutistes ou de légionnaires) qui arrivent à pieds, en camions ou en hélicoptères. Puis ensuite: fixation, débordement puis réduction.

Ils sont couplés avec les célèbres "commandos de chasse" qui doivent "ajouter puis substituer aux opérations d’envergure menées par intermittence dans les zones refuges montagneuses la pression d’une contre-guérilla permanente et générale appliquée sur le terrain même de l’adversaire. Ainsi le rebelle, constamment placé en ambiance d’insécurité, perd rapidement la liberté d’action indispensable à sa survie ".

Nous ne sommes pas loin des problématiques actuelles où il est nécessaire de saturer le réseau adverse avec une action multi-dimensionelle.

PS: je reviens ce soir, sur le fait de devoir se montrer pour provoquer l'adversaire et le forcer à se dévoiler avant de pouvoir l'engager (c'est vécu, entre autres, au quotidien par les blindés AMX 10 RC en Afghanistan: des belles cibles qui attirent les lanceurs de RPG 7...).

MAJ: Promis, je reviens bientôt sur les tactiques des blindés pour forcer les insurgés à se dévoiler. Les Canadiens avec leurs chars Leopard à Khandahar empruntent ainsi parfois les mêmes itinéraires pour attirer l'adversaire dans un piège.
Cela se confirme aussi avec le fait que l'immense majorité des prises à partie sont à l'initiative des insurgés. Cela conduit les troupes de la Coalition à une certaine posture défensive où il faut ensuite reprendre très rapidement l'ascendant par un effet boule de feu en appliquant le feu par tous les moyens.
Dernière remarque rapide. Les troupes françaises n'ont pas de caveat (des restrictions d'emploi) mais ne pratiquent pas le targeting (opération visant à éliminer un individu particulier). Les forces spéciales (surtout américaines en Kapisa) s'en chargent dans la zone de responsabilité française.
L'action de ces forces spéciales est largement facilitée par les opérations des troupes françaises qui par un contrôle de zone obligent les insurgés à bouger, à se dévoiler à des capteurs (humains ou techniques) et donc à pouvoir être localisés. Dans ce cas là, des troupes lourdes donnent un coup de pied dans la fourmilière pour qu'ensuite des troupes légères traitent les cibles qui se révèlent.

samedi 14 novembre 2009

Changement de statut

Je profite du WE pour mettre à jour ma présentation "Qui êtes-vous?" à gauche.

En effet, je ne suis plus étudiant depuis trois semaines, ma soutenance de M2 étant passée et bien passée. Les études universitaires ne sont plus qu'un lointain souvenir (avec du bon et du moins bon) dont je garderais surtout la méthodologie de la recherche et un vague vernis de culture générale qu'il faut sans cesse mettre à jour et améliorer personnellement.

Maintenant, la route est encore longue vers un emploi stable et définitif mais on y croit!

PS: pour de magnifiques anecdotes, découvrir de vrais héros du quotidien, des signes d'espoir sur la situation et donner des idées à nos communicants nationaux, allez donc faire un tour sur ce blog institutionnel pour découvrir au jour le jour les Britanniques dans le sable chaud de la poudrière du sud afghan.


Les Français savent aussi faire de la bonne communication comme le prouvent ces magnifiques photos prises par Thomas Goisque sur différents volets de l'action de l'armée française en Afghanistan (formation de l'Armée nationale afghane, missions de l'hélicoptère Tigre, le 27ème Bataillon de Chasseurs alpins, etc.).

jeudi 5 novembre 2009

Sun Zu serait-il lu mais mal compris par les opinions publiques ?


Je ne donnerais pas d’avis personnel sur la Xème suite de l’embuscade du 18 août (erreurs pas d’erreur, instrumentalisation ou non), mais le récent tintamarre judiciaro-médiatique ne peut être ignoré.

Le GBI Baptiste (porte parole du MinDéf) a été envoyé au feu pour reprendre l’initiative : un beau placard, le verbe haut, citant Clausewitz et De Gaulle, mettant en perspective, évitant autant que possible « la langue de bois ». Il restera toujours des sceptiques, des attentistes et des irréductibles mais la prestation est à mon sens convaincante (on est loin de la communication de crise de l’époque). Dans le fond, il rappelle au peuple de la trinité clausewitzienne (dont les familles qui portent plainte) que lors « des épisodes de guerre extrêmement violents » : « le feu tue » (vérité rappelée dans le discours de Paul Valéry en 1931 lors de la réception du maréchal Pétain à l'Académie française).

Alors que « la théorie des Bisounours » (un zeste d’angélisme, d’idéalisme, de pacifisme, de non-violence) est à la mode pour comprendre le monde d’aujourd’hui, force est de constater que ce fumeux concept « zéro mort » est bien ancré dans les consciences et les imaginaires collectifs. Ce dernier est plus que jamais à double action : zéro mort chez l’Autre (population civile de la zone d’opération et même insurgés) et zéro mort chez nos forces (le « nos » étant sans doute exagéré quand on voit le problème d’identification du peuple à son armée).

Depuis la sortie de la Directive Tactique de Mc Crystal en juillet (« I expect leaders at all levels to scrutinize and limit the use of force like close air support »), la cause principale de pertes de civils n’est plus les erreurs de tirs air-sol de la Coalition mais bien les attentats des insurgés. La dernière dramatique affaire de ce genre reste le tir guidé par un officier allemand sur des camions citernes détournés pas des insurgés. À cette recherche de la protection des vies civiles s'ajoute l’emploi de la force minimale, l’effet Galula (« la règle est de faire un usage de la force aussi limité que possible ») nécessitant un changement des mentalités pour briser le cercle vicieux d'aliénation : plus d’insurgés tués = plus de nouveaux insurgés.

Déjà au Vème siècle avant J.-C., Sun Zu préconisait : « empêcher que les hameaux et les chaumières des paysans ne souffrent le plus petit dommage, c’est ce qui mérite également votre attention ». Mais par contre bien mal compris, l’un de ces autres enseignements serait lui aussi pleinement intégré par les opinions publiques : « il faut contraindre l’ennemi à abandonner la lutte, si possible sans combat. Un habile général sait l’art d’humilier ses ennemis ; sans répandre une goutte de sang, sans tirer même l’épée ». Donc par un ensemble de procédés, la victoire peut et doit être acquise sans pertes donc sans combat (car pour mémoire, lors d’un combat, il y a emploi du feu et finalement de possibles pertes). Mais ce serait utopiste et excessif (je pourrais appeler Hobbes à la rescousse : « l’homme est un loup pour l’homme ») de croire en la faisabilité de cette extrémité. Cela n'empêche pas pourtant de tout faire pour y tendre. Sun Zu ajoutant de plus : « ne différez pas de livrer le combat, n’attendez pas que vos armes contractent la rouille, ni que le tranchant de vos épées s’émousse ».

Crédits photos: rassurez vous, Mars Attaque ne change pas de ligne éditoriale, mais une telle illustration me semble assez percutante... www.sonshi.com

lundi 26 octobre 2009

Remarques afghanes (n°2)

Nous connaissons tous l’action des 26 PRT (Provincial Reconstruction Teams), interfaces entre le monde civil et militaire visant à soutenir l’action de la Coalition et à promouvoir le gouvernement central de Kaboul dans la reconstruction de l'Etat. Pour aller plus loin, le lecteur peut se reporter à cette brève étude écrite par un ancien inséré au sein d’une PRT (les chiffres datent un peu mais l’analyse reste pertinente) qui est aussi l’auteur de l’ouvrage intitulé De la guerre à la paix : Pacification et stabilisation post-conflit (avec entre autres apports, une pertinente analyse sur l’utopie d’un quadrillage complet du territoire). Au sein du haut quartier général de la FIAS, une boutade circule sur ces PRT disant que leur objectif est de fournir in fine à chaque enfant afghan une école. Le nombre d’écoles financées ou construites serait si important, qu’il dépasserait de loin celui des autres structures ayant moins de retour médiatique sur investissement.


Stéphane Taillat a déjà signalé l’article du Washington Post (ils ont souvent souvent de bons reporters) décrivant les progrès accomplis en trois mois dans le district de Nawa (province du Helmand) par des Marines arrivés lors de l'envoi de renforts avant l’été 2009. En passant, cela illustre plus que jamais la nécessité d’analyser précisément la situation avec des "Suds afghans" bien différents entre celui des Britanniques, des Canadiens, des Hollandais ou des Américains (cf. le rapport de l’Institue for the Study of War sur cette province qui la divise en trois : le Sud qui est une zone de transfert, le Centre qui est le centre de gravité régional et le Nord qui est la zone de production d’opium). Cet article est particulièrement instructif sur plusieurs points : une situation toujours fragile et réversible, la stratégie de la tache d’huile (comment relier plusieurs taches d’huile entre elles ?), montrer le drapeau par des sorties (le journaliste parle de deux patrouilles par jour pour chaque équipe, c’est énorme…) ou encore le ratio Marines par habitant (plus intéressant que celui du nombre de Marines par km²). À ce sujet, le LCL Mc Collough qui commande le bataillon répond que « nous avons assez de Marines pour serrer la main de chacun ».

Enfin, Olivier Kempf a déjà parlé de l’article publié dans Le monde par le COL Durieux qui commande actuellement le bataillon français dans le district à l’Est de Kaboul. Sans tomber dans l’angélisme béat et triomphateur, il y aurait donc du mieux en Afghanistan et en particulier dans cette zone où faut-il le rappeler la France perdait 10 soldats en août 2008. Cela fait même dire le 7 octobre au CEMA, le GAL Georgelin lors de son audition devant la Commission de défense et des forces armées :

« À compter du mois de novembre, nous concentrerons nos moyens dans les districts de Surobi et de Kapisa pour y conduire des actions coordonnées de sécurisation des villages et de développement local. Agissant en liaison avec les forces de sécurité et les autorités afghanes, la France estime pouvoir ramener ces districts sur la voie de la stabilité dans les deux prochaines années. Je me suis rendu sur ce théâtre à plusieurs reprises pour apprécier les progrès obtenus par nos troupes dans leurs zones de responsabilité. Je ne retrouve pas toujours sur le terrain les descriptions faites dans la presse, notamment anglo-saxonne ».

Mais comme le disait le COL Durieux, « si référence historique il doit y avoir, nous sommes certainement plus proches de Lyautey [que du bourbier vietnamien] ». On en revient alors souvent à la même conclusion, Lyautey, sa tache d’huile et l'emploi de la force et de la politique sont des guides utiles pour les opérations sur le terrain. Oui, mais au service d’une stratégie que les écrits de Lyautey ne fournissent pas…

Pour finir, je signale la tenue le 23 novembre 2009 d'un colloque intitulé « Des armes et des coeurs : les paradoxes des guerres d'aujourd'hui " organisé par le CDEF et la CEIS. Le programme est disponible.

samedi 24 octobre 2009

Remarques afghanes (n°1)

Commentaires (en plusieurs parties) au sujet de récents billets publiés sur la blogosphère stratégique (lire ici et regarder + lire ici) et analyses de quelques récents événements ayant lieu au « pays des Afghans ».

Chacun son tour…

Le 27 mars 2009, Barack Obama officialise le concept d’Af-Pak montrant que la situation du Pakistan et celle de l’Afghanistan sont liées. Une des clefs pour stabiliser la région est de réduire la porosité de la frontière, véritable gruyère permettant la libre circulation des biens et des personnes pouvant soutenir les insurgés en Afghanistan. Généraux, envoyés spéciaux et ambassadeurs se succèdent pour exhorter Islamabad de lutter contre ses infiltrations. Le gouvernement américain envoie des forces spéciales formées les 50.000 grades frontières pakistanais, le Frontier Corps. Des budgets sont votés pour les équiper avec des lunettes de vision nocturne et des hélicoptères. Leurs soldes sont augmentées pour les rendre plus attractives malgré la dangerosité de leurs missions. Enfin, les tirs de missiles par des drones se poursuivent.

Le 21 octobre, le président de la commission conjointe pakistanaise des chefs d'état-major, le général Tariq Majid, demande à son tour à la FIAS de boucler la frontière afghano-pakistanaise. Sans cela, l’offensive majeure, réclamée de longue date par la FIAS, ayant cours au Sud-Waziristan n’atteindrait pas les effets escomptés. Sous la pression des opérations de l’armée pakistanaise, les Taliban pourraient librement s’échapper vers l’Afghanistan. Dans ces régions, ce sont des Taliban authentiques, ceux qui ont reçu un enseignement dans les écoles coraniques locales. Le général Tariq Majid se plaint du même coup du récent abandon de plusieurs postes frontières disséminés en Afghanistan. Ces retraites sont les corollaires de l’application sur le terrain des nouvelles directives du général Mc Crystal (avalisées d’ailleurs sans surprise par les ministres de la Défense de l’OTAN réunis à Bratislava). Ils sont jugés comme consommateurs inutiles en effectifs alors que les ressources humaines sont comptées et particulièrement intenables proportionnellement aux résultats obtenus.

Ces avant-postes sont des fragiles fortins tenus souvent par une section de Marines perdu en haute-altitude loin de tout. Ce sont de possibles forts Alamo qui ont déjà du faire face dans le passé à d’importantes attaques insurgées. Ainsi, dans la province de Kunar le 13 juillet 2008, 45 Américains et 25 soldats afghans font face à environ 200 insurgés. Plus récemment, le 3 octobre, une attaque similaire a lieu dans la province du Nouristan. Les seuls secours ne peuvent venir que du ciel (appui-feu aérien et hélicoptères de transport) et pour les assiégés, il faut tenir en attendant les renforts malgré l’ampleur des pertes. La tentation est alors forte de s’enfermer derrière des murailles et donc de limiter les patrouilles à l’extérieur. De plus, ces postes sont souvent isolés et les effectifs armant ces bastions ne sont pas au contact de la population. Or pour le général Mc Crystal, « la mission est de protéger la population et le conflit ne sera gagné qu’en persuadant la population et non en détruisant l’ennemi ». Des transferts de troupes ont actuellement lieu pour réorganiser le dispositif afin de les concentrer dans les zones habitées au détriment de zones plus faiblement peuplées.

Décider, c’est choisir. Choisir, c’est renoncer. Ainsi, le commandement de la FIAS est face à un dilemme cornélien qu’il lui faut trancher. Il est vital de rendre hermétique la frontière pour permettre une lutte en « champ clos » par la fermeture de la ligne Durand (dont les caractéristiques géo-physiques sont bien différentes de la ligne Morice). On aide mais on sous-traite aux Pakistanais (qui tentent de reconquérir le Nord puis le Sud-Waziristan). Et pendant ce temps là, les forces de la FIAS se concentrent à l'extrême sur le centre de gravité adverse, l’élément matériel ou immatériel dont l’adversaire tire sa puissance, sa liberté d'action ou sa volonté de combattre: en une expression, le soutien de la population.

jeudi 22 octobre 2009

La frontière orientale russo-chinoise, véritable trait d'union entre deux mondes?

Les relations russo-chinoises

Les deux masses continentales russe et chinoise ont deux sections de frontières en commun. La première de 55 km de long est située entre le Kazakhstan et l’Ouest de la Mongolie. La deuxième de 4.195 km débute à l’Est de la Mongolie, longe le fleuve Amour puis se poursuit vers la Corée du Nord.

Du discours prononcé à Vladivostok en juillet 1986 (qui annonce aussi le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan) à l’accord sur la livraison de gaz signé ce mois entre la Chine et le président de Gazprom, la région de « l’Extrême-Orient russe » est réellement devenue « une fenêtre ouverte sur l’Asie » comme le réclamait Mikhaïl Gorbatchev il y a plus de 20 ans. De la méfiance engendrée par le conflit frontalier entre la Chine et l’URSS en 1969 à l’actuel « partenariat stratégique et de coopération » proclamé au printemps 1996, bien du chemin a été fait.

Historiquement, la Russie oscille entre Orient et Occident. Elle hésite entre ses identités asiatiques et européennes, bien que sa population soit surtout concentrée à l’Ouest de l’Oural. La capitale moscovite demeure un centre qui redistribue le pouvoir (cf. un article analysant les conséquences géopolitiques de l’implantation géographique d’une capitale). Sous l’impulsion des siloviki au pouvoir (membres et vétérans de l’appareil de sécurité russe), la Russie semble aujourd’hui s’orienter vers une relation privilégiée avec l’Europe. Cela ne limite pourtant pas l’affirmation du partenariat avec l’acteur majeur de l’Asie du Nord-Est, dans une région que les analystes définissent comme le futur centre de gravité mondiale.

Des bénéfices tirés d’un rapprochement voulu à la tête de l’État

Au plus haut niveau des deux gouvernements, les initiatives se multiplient pour rapprocher deux géants qui ne peuvent s’ignorer. Le développement et le désenclavement des territoires sibériens ou des provinces chinoises passent par un rapprochement entre les territoires frontaliers. L’ouverture de ces régions permet d’ailleurs à ces deux pays de s’intégrer mutuellement dans leur environnement régional proche. La résolution du contentieux portant sur les îles du fleuve Amour va dans ce sens. Du point de vue des capitales occidentales, ces liens sont analysés comme les moyens de s’unir pour s’affirmer face à l’hégémonie américaine.

Pour la Chine, les livraisons pétrolières et gazières russes permettent de diversifier ses sources énergétiques alors que la rareté de ces dernières est connue pour être une des faiblesses pouvant à terme enrayer l’incroyable croissance économique de ces dix dernières années. La Russie est quant à elle un possible marché d’écoulement pour la production manufacturée chinoise.

L’industrie militaire russe s’en réjouit car cela lui assure la poursuite des commandes engrangées depuis 10 ans. Les 85 % des importations chinoises d’armement depuis le début des années 1990 viennent de Russie (Sukhoï-27 et 30, sous-marins diesels de la classe Kilo, etc.). Les contrats en provenance de la Chine représentent 45% des exportations russes d’armement depuis 1992 (pour plus d'informations, lire cette conséquente étude dirigée par Isabelle Facon: La coopération militaro-technique entre la Russie et la Chine ).

À travers l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) ou des exercices militaires en commun (appelés Missions de paix et joués en 2005, 2007 et 2009), les deux pays développent un partenariat portant sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme, l’immigration illégale, la grande criminalité et les trafics de drogue. Même s’il est vrai, que ces accords visent surtout à stabiliser les marges proches de l’Asie Centrale.

Une frontière qui demeure un Janus à deux visages

Si les zones frontières sont des lieux d’échanges et de transits, elles demeurent aussi des lieux de confrontations et de tensions. Les principaux freins à cette politique de rapprochement russo-chinoise trouvent leurs origines surtout au niveau local (comme l'explicite en détails cette étude du CERI de Sciences Po: Le développement des relations frontalières entre la Chine et la Russie) alors que nous l’avons vu, les administrations centrales y sont plutôt favorables.

"En raison de questions territoriales et du problème de l'immigration chinoise, les autorités locales des régions frontalières russes ont bloqué les processus de coopération, contrairement à ce que souhaitaient les deux gouvernements. Si ces derniers sont intervenus pour résoudre ces blocages, qui étaient surtout motivés par des intérêts politiques et économiques, la coopération à l'échelle locale pose encore un certain nombre de problèmes".

Ainsi, des différends persistent entre les 7 millions de Russes de l’Extrême-Orient et les plus de 60 millions de Chinois vivant le long de la frontière orientale. Les plaintes concernent l’immigration chinoise considérée par la population russe comme « une invasion » incontrôlée ou plutôt contrôlée par Pékin alors même que la Russie est en chute démographique.

C’est aussi la contrebande de produits naturels pour la médecine traditionnelle chinoise, des armes, de la drogue, des métaux ou encore de la pêche dans les eaux fluviales du fleuve Amour. Cette contrebande apporte ses inévitables corollaires que sont la criminalité violente, la corruption des élus locaux et des forces de police ou de douane.

Entre revendications régionalistes (« ne pas rétrocéder à la Chine, une partie même infime du territoire russe »), récriminations contre les droits de douane jugés exorbitants et dénonciations de la mauvaise qualité des marchandises, les sujets d’exacerbations sont nombreux.

Vers un monde pas plus dangereux mais plus incertain

En conclusion, les relations entre la Chine et la Russie sont pleines de pragmatisme : pendant que chacun y trouve des intérêts, elles se poursuivent. Ensuite, nul n’est à l’abri d’un retournement d’alliance. Ainsi dans son essai de prospective asiatique pour 2025, Bruno Tertrais de la FRS n’hésite pas à proposer « un scénario mandchou inversé » pouvant engendrer un possible conflit Russie/Chine de prédation envers la Russie ou alors de réaction face à la menace du dynamisme chinois : « c’est plutôt l’affaiblissement de l’un ou l’autre des deux pays – voire des deux simultanément – qui pourrait déboucher sur un conflit ».

Article également publié sur l'Alliance géostratégique.

Crédits photographiques: www.french.xinhuanet.com

jeudi 15 octobre 2009

La bataille des derniers centimètres


Les opérations réseaux-centrées permettant de gérer et déclencher à distance des feux de précision (artillerie sol-sol, missiles mer-terre, frappes aériennes, etc.) ont rendu caduques l’importance du choc d’hommes à hommes pour l’obtention de la décision. Il est possible de l’emporter de loin sans jamais voir à l’œil nu sa cible. Le « combat indirect » prime alors sur la fonction opérationnelle « contact ». « La bataille des 300 derniers mètres » semble faire partie de l’Histoire passée à l’époque des antiques charges et assauts. Pourtant, les opérations militaires en phase de stabilisation redonnent la prééminence à l’infanterie. La période est au contact direct (en particulier la composante « combat débarqué ») au sein de la population qu’il faut convaincre et contre l’adversaire qu’il faut parfois détruire. Le modèle très irakien des embuscades en zone urbaine consacre « la bataille des 10 derniers mètres » rendue primordiale dans ce milieu clos.

La contre-rébellion étant composée de phases de haute ou de basse intensité, les militaires agissant aujourd’hui en Afghanistan font face à des situations très diverses : des tirs d’harcèlement à plus de 300 mètres par un adversaire tenant les crêtes et invisibles derrière les rochers, des embuscades où l’ennemi tente de s’imbriquer dans les dispositifs amis pour empêcher l’appui aérien lors des désengagements afin de ne pas risquer les tirs fratricides, etc. La ligne de front n’est plus face à soi, mais la menace est multi-directionnelle, pouvant venir des 360°, au près comme au loin.

Les fondamentaux tactiques enseignés aux combattants intègrent ces caractéristiques. Ainsi, les Britanniques font un effort particulier sur les transmissions lors des mises en condition avant une projection dans le Helmand. À la maxime « chaque soldat est un capteur » montrant l’importance de la collecte de renseignements en contre-insurrection, ils ajoutent que « chaque soldat est aussi un transmetteur ». Ils multiplient donc les compétences de base afin qu’un maximum de soldats puisse guider un tir d’artillerie ou une frappe aérienne en cas de contact avec l’ennemi. Agissant dans une zone en partie couverte par une végétation dense (surtout dans la « Green zone » humide le long du fleuve), les Britanniques prennent des mesures adaptées pour des opérations où la visibilité est réduite, les champs de tirs non dégagés et les possibilités de sa cacher nombreuses. Ainsi, l’ensemble des patrouilles à pieds se font avec la sélection « rafale » est enclenchée sur les fusils d’assaut. Ceci est nécessaire pour pouvoir répliquer par réflexe avec un tir saturant la zone de départs de coups et qui fait immédiatement baisser la tête à l’adversaire.

De plus, si les combats au corps à corps ne sont pas fréquents, ils ne sont pas non plus inexistants. « La bataille des derniers centimètres » (pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu cf. l’étude du colonel Goya) est une réalité vécue. Ainsi, il n’est pas rare que les patrouilles se fassent la baïonnette au canon comme en témoigne les nombreuses photos des correspondants de guerre. Un lieutenant du Royal Regiment of Scotland a récemment reçu la Military Cross pour avoir tué à la baïonnette en juillet 2008 un insurgé qui fonçait sur lui avec sa mitrailleuse. Il explique lucidement sa réaction et son geste, montrant l’impact du drill et des « forces morales » du combattant.

Depuis la bataille des Faklands en 1982, les forces terrestres britanniques ont plusieurs fois eu recours à la baïonnette lors de combats au corps-à-corps. Le centre d’analyse américain sur la guerre urbaine (UWAC) revient sur un épisode se déroulant en mai 2004 en Irak. Une patrouille d’une vingtaine de Britanniques est prise en embuscade par une centaine de miliciens chiites de l’armée du Mahdi. Quand les munitions commencent à manquer et que les secours tardent, ils décident de charger pour se désengager, tuant 20 à 35 insurgés sans aucune perte du côté britannique. L’UWAC relève que cette démonstration de force fut couronnée de succès malgré le déséquilibre des forces car la surprise fut totale chez l’adversaire peu habitué à ces méthodes non-conventionnelles de combat et croyant les Occidentaux lâches et incapables de mener un combat au corps-à-corps.

Si les Français cherchent dans leur doctrine plutôt à se protéger d’une mauvaise surprise adverse qu’à la créer, la culture militaire britannique consacre la surprise comme un élément de l’art de la guerre qui permet de gêner l’adversaire et de contourner ses attentes. Contournement, règle éternelle de la guerre…

PS : pour alimenter l’actuel débat créé par l’article du Times (n’apportant rien de nouveau pour ceux qui se sont penchés sur cette tragique embuscade…), je conseille la lecture de l’étude et du manuel du Center of Army for Lessons Learned sur « l’argent comme une arme en COIN ».

jeudi 8 octobre 2009

En Afghanistan, ils ne sont pas à l'abri des mêmes débats que chez nous


Ni la situation sécuritaire, ni l’état des Forces nationales afghanes de sécurité (ANSF) ne sont comparables, mais de récentes prises de position pourraient sous-entendre l’apparition d’un débat bien de chez nous. Ce serait la version afghane des débats sur la pertinence d’accoler « intérieure » ou « extérieure » à « sécurité » ou « défense », sur l’emploi des trois armées sur le territoire national, de la Gendarmerie nationale en OPEX, etc.

Ayant eu la possibilité d’écouter un officier américain sur la doctrine US de contre-insurrection (COIN), j’ai été frappé par quelques points qui tranchent avec une vulgate (sans doute un peu MA vision) trop caricaturale. Il s’agissait du colonel Roper qui dirige le COIN Center (à Fort Leavenworth) crée en 2006 sous l’impulsion des généraux Petraeus et Mattis. Cet organisme a pour mission d’améliorer la capacité des forces à agir dans un environnement de COIN (en s’appuyant sur les FM 3-07 et 3-24).

Rien de révolutionnant dans sa présentation du tryptique : « clear an area (Offense) AND hold with security forces (Defense) AND build support and protect the population (Stability) » et non « clear THEN hold THEN build ». Rien non plus de nouveau d’annoncer que cela ne sert à rien de nettoyer une zone si on ne possède pas les moyens de tenir et reconstruire.

Par contre, ses déclarations sur l’importance de faire un effort sur les POMLT sont intéressantes. Les POMLT (Police Operational Mentoring and Liason Team) ont pour mission de conseiller, entrainer et soutenir les unités de la Police nationale afghane (ANP) afin de les amener à un niveau d’efficacité opérationnelle leur permettant de prendre en compte de manière autonome leurs missions. S’il a aussi parlé de l’intérêt des OMLT et des ETT (qui ont la même mission mais pour l’Armée nationale afghane ou ANA), cette insistance pour les POMLT est plus rare et peut être analysée de différentes manières.

Un important effort a été fait (avec plus ou moins de résultats) pour une montée en puissance de l’ANA mais la Police nationale afghane (ANP) ne bénéficie pas du même taux d’encadrement donc « envoyez plus de mentors ». Cela tombe bien, l’arrivée sur le terrain des premières POMLT françaises de la Gendarmerie mobile est imminente. Rejoignant ainsi la cohorte des policiers norvégiens ou finlandais insérés dans les PRT, des POMLT étrangères (principalement US), de la mission EUPOL à partir de 2007 de formation (avec des instructeurs principalement allemands mais aussi canadiens), etc. Particulièrement dangereuse (les policiers afghans sont la cible de la majorité des attaques des insurgés), cette mission manque de moyens alors que dans son récent rapport le général Mc Crystal souhaite le doublement des effectifs de l'ANP (pour atteindre 160 000 hommes sans date précise) avec hausse du "partnering" plus que du "mentoring" (j'y reviendrais dans un autre billet).

Mais le cas français est aussi significatif d’une autre problématique. Les gendarmes envoyés en Afghanistan ne sont pas comptabilisés dans le nombre de militaires en OPEX (mesure politicienne pour ne pas faire enfler les chiffres, mais pas uniquement). La Gendarmerie nationale est de plus dans une période assez floue quant à son avenir avec son récent rattachement organique au ministère de l’Intérieur sans perte du statut militaire pour ses membres. En Afghanistan, les POMLT ne seront pas sous la même structure de commandement (car sous commandement militaire pour des « missions militaires ») que les gendarmes déjà déployés au sein des GTIA pour des missions de Police militaire (la Prévôté) ou scientifique.

Mais surtout, faire effort sur l’ANP est le signe d’une réflexion américaine plus profonde et en évolution permanente sur la nature de l’insurrection. Faire appel aux policiers pour rétablir et maintenir la sécurité démontre que les Américains tendent à analyser l’insurrection aux milles visages comme découlant principalement d’une instabilité économique ou sociale interne bien plus que d’un terrorisme armé par des éléments extérieurs. Ce qui n’est pas une mince évolution. Le colonel Roper employant la conclusion de Bernard Fall : “When a country is being subverted it is not being out-fought; it is being out-administered”. Face à cela, la priorité est donc de répondre par le développement des « forces du dedans » en anticipant aussi sur un long terme positif où l’armée (les « forces du dehors ») sera en deuxième rideau sur le territoire national. Pour reprendre la distinction du comte de Guibert en 1790 dans son Traité de la force publique. Même si ce dernier préconisait « les deux forces doivent être réunies quand leur combinaison peut plus efficacement apaiser le trouble ». Une étude comparée des doctrines (rédigées par des consultants de SMP pour la petite histoire) de l’ANA et de l’ANP gagnerait à être réalisée pour connaitre leur champ d'intervention respectif.

En conclusion, je souhaite retranscrire une réflexion de l’Inspecteur Générale des Armées-Gendarmerie (ce qui interpelle autant que cela donne un poids certain à sa réflexion !) lors de la récente Journée d’études de l’IRSEM : « Si les armées (Terre, Air, Mer) sont exclusivement réservées pour l’action à l’extérieur du territoire national, c’est le moyen le plus sur de les couper de la Nation dont elles sont issues. Alors même que leur mission n°1 est de défendre l’intégrité de ce territoire (sur place par les MISSINT ou hors des frontières) ».

jeudi 1 octobre 2009

Des Afghanistans, des insurgés, etc.


Pour décrire facilement la situation en Afghanistan, des simplifications sont employées dans la presse, les analyses scientifiques, les conversations privées, les discours politiques, etc. Ainsi pour aller vite, les conditions sécuritaires, de développement et de gouvernance aux pays des Afghans (pour reprendre les 3 anciennes lignes d’opérations de l’ISAF avant que le général Mc Crystal ne rajoute celle de la Communication stratégique) ne s’améliorent pas, l’emprise des Taliban sur la population est grandissante. Aucun observateur sérieux ne peut affirmer le contraire, mais…

Sans proposer une grille d’analyse exhaustive, il est néanmoins possible de « découper » le pays selon différents critères qui permettent de mieux rendre compte de la diversité des situations. Le morcellement peut se faire selon des critères géographiques (un Sud et des Nords), physiques (des hautes plaines et des plaines arides ou semi-arides, etc.), ethniques (Pashtouns, Hazaras, Ouzbeks, Tadjiks, Kirghizes, etc.), etc.

Rien qu’au niveau des zones de déploiement des soldats français, le district de Surobi (à l'Est de Kaboul) n’est pas semblable à la province de Kapisa, (au Sud de Bagram) à celles où sont déployés les OMLT (Operational Mentoring Liason Teams) ou à la ville de Kaboul.

Dans la capitale, le processus de transfert des responsabilités aux forces nationales afghanes de sécurité est bien avancé : toutes les opérations (de la planification à l’exécution) se font conjointement avec les forces afghanes en première ligne quand elles ne sont pas elles-mêmes autonomes. Le BATFRA (Bataillon français) intervient pour apporter son expertise dans un domaine particulier (la neutralisation d’explosifs) ou lors d’événements nécessitant des effectifs importants (sécurisation des commémorations, recensement pré-électoraux, etc.).

Dans de nombreuses vallées en Surobi (là même où il y a plus d’un an, 10 militaires trouvaient la mort à Uzbeen), les TIC (Troops in Contact) se raréfient. Même les EEI (Engins explosifs improvisés parfois du baroud d’honneur des insurgés) tendent à disparaitre. Les inaugurations de nouvelles écoles, de dispensaires, de postes de police ou de plantations se multiplient. Le CIMIC (Civil-military cooperation) bat son plein. Ce qui faisait dire au général français commandant le Commandement Régional-Centre : « Le défi en Surobi est en passe d’être relevé ».

En Kapisa (surtout dans le Sud de la province où agissent les Français), la situation est différente comme le prouve les derniers chiffres publiés par le très « Galulesque » patron de la Task Force Korrigan. Après que la TF Tiger est donnée un coup de pied dans la fourmilière lors de l’opération « Diner out », les insurgés se ressaisissent et multiplient les embuscades, les harcèlements de positions ou les EEI. Seuls les officiers et quelques spécialistes du CIMIC, des PSYOPS ou du RENS osent s’aventurer tête nue tout en portant en permanence le gilet pare-éclats (question d’assurance mais aussi de sécurité).

Pour les OMLT agissant plus dans le sud de l’Afghanistan (dans les provinces de l’Oruzgan, du Wardak et du Longwar avant leur regroupement en Kapisa et en Surobi), les EEI sont toujours aussi nombreux surtout le long de l’axe principal Kandahar-Kaboul. Les COP (postes de combat avancés où vivent les OMLT avec les unités de l’armée nationale afghane) sont harcelés principalement la nuit par des tirs de roquettes, etc. Si la guérilla est de faible intensité, elle n’en demeure pas moins réelle et permanente.

Plus globalement, il en est de même dans tout le pays : une Three Blocks War à petite et à grande échelle ? Au niveau local et du théâtre d’opérations ? Pas de périphrase possible, dans le sud de l’Afghanistan c’est LA guerre au quotidien. Malgré les efforts pour ne pas s’enfermer dans leurs Platoon-houses, les patrouilles britanniques et des Marines se font toutes accrocher dans les étendues vertes le long du fleuve Helmand comme dans les étendues steppiques arides où surgissent quelques fermes fortifiées (ou compounds). Kandahar semble être tombé aux mains des Taliban (les vrais par ceux des raccourcis simplistes !) et la frontière irano-afghane ou afghano-pakistanaise restent des zones poreuses d’infiltration. Jusqu’alors relativement épargnés, même les Allemands au Nord « redécouvrent la guerre » : bérets contre casques lourds, renforcement des blindages, difficultés des Provincial Reconstruction Teams à travailler, etc.

Que dire ensuite de l’emploi abusif et récurrent de la dénomination de Taliban (pour rappel, un Taleb pour un étudiant en religion et des Taliban sans « s » car cela est déjà au pluriel). Mais les insurgés qui s’opposent par les armes au Gouvernement de la République Islamique d’Afghanistan (GIRoA) et aux forces de la Coalition sont plutôt : le HiB (Hezb-i-Islami dirigé par Gulbuddin Ekmatyar.), les réseaux de Jalaluddin Haqqani, les Taliban de la shura de Quetta et du mollah Omar, le HiK (Hezb-i-Islami Khalès dirigé par Yunus Khalès), les trafiquants d’opium, les petits délinquants de droit commun, les volontaires étrangers d’AQAM (Al-Qaeda et ses mouvements associés), l’Afghan prenant le maquis pour venger la mort de son fils tué par un « warning shot » intempestif, le chômeur voulant survivre en gagnant 10$ en lâchant une rafale d’AK 47 sur un convoi et j’en oublie. Cette disparité engendre une multitude de modes d’action, de recrutement, de financement, de motivations.

Si penser, c’est faire des globalités alors essayons de penser mieux en en faisant moins.

dimanche 20 septembre 2009

Finance islamique et arnaque à l'italienne

Alexandre Guérin poursuit ses chroniques régulières portant sur l'actualité du Moyen-Orient. Le Hezbollah est lui aussi touché par la crise économique mondiale... Avis de tempête au Liban et grise mine au Hezbollah.


Après sa semi-défaite face à la coalition du 14 mars lors des élections nationales libanaises de juin 2009, le Parti de Dieu se retrouve impliqué dans un scandale financier de grande ampleur. Salah Ezzeddine, homme d’affaire chiite libanais, a été appréhendé à la suite d’une faillite frauduleuse. De nombreux épargnants ont perdu l’intégralité de leurs avoirs et les sommes évaporées s’élèveraient à 1,6 milliards de $. Plusieurs hauts responsables du Parti de Dieu figureraient parmi les victimes de l’escroquerie[1], ce que semble confirmer la participation de l’appareil sécuritaire du Hezbollah à l’arrestation de Mr. Ezzeddine.

Surnommé le “Madoff libanais”, Salah Ezzeddine avait la réputation d’être un homme pieux (il possédait une agence de voyages organisant des pèlerinages et une maison d’édition pour enfants relayant la propagande du Hezbollah, Dar al-Hadi), investi dans de nombreuses activités caritatives et entretenant des relations amicales avec de hauts responsables du Hezbollah. À l’instar de Bernard Madoff, il a usé de cette image pour gagner la confiance des nombreux Chiites du Liban, d’Afrique et du Golfe qui lui ont confié leur épargne.

La bulle Ezzeddine : origines, mécanismes et dénouement

La technique employée pour attirer fonds et investisseurs, appelée chaîne de Ponzi, fut mise au point par Luigi Zarossi dans les années 20 aux États-Unis, puis reprise par Charles Ponzi. En promettant une rémunération exceptionnelle (en général deux fois le taux moyen du marché), un investisseur attire nombre d’épargnants. Il honore généralement ses promesses de rémunération au moyen de fonds empruntés auprès d’autres épargnants. La nouvelle se répand vite qu’il existe un placement lucratif et relativement sûr, ce qui entraîne un afflux de fonds toujours plus important qui permettent de rémunérer les épargnants des vagues précédentes. Le système s’effondre lorsque l’escroc part avec la caisse ou que trop d’épargnants retirent leurs avoirs en même temps.

Salah Ezzeddine aurait recouru à ce montage afin de se renflouer suite à de lourdes pertes. En raison de l’effondrement du cours des matières premières, ses activités dans la métallurgie et les hydrocarbures (principalement en Europe de l’Est) ont enregistré d’importants déficits dès le début de la crise économique. Sa réputation d’homme intègre indiquerait, selon certains de ses soutiens, qu’il a imaginé ce système de cavalerie financière sans volonté délibérée d’escroquer ses épargnants. Il serait donc plus un Nick Leeson[2] qu’un Bernard Madoff. D’autres encore y voient la main du Mossad en raison de ses relations privilégiées avec le Hezbollah.

Quel impact pour le Hezbollah ?

Le Parti de Dieu n’est pas directement impliqué dans ce scandale financier en dépit des liens amicaux entre Salah Ezzedine et certains de ses membres. Plusieurs fondations proches du Hezbollah ont cependant investi chez Ezzeddine, de même que nombre de leurs obligés, rassurés par la bonne réputation et les amitiés du financier. Tandis que les fondations devront trouver un moyen de se renflouer, certains petits porteurs pourraient tenir le Parti de Dieu pour en partie responsable de leur mésaventure.

Il est peu probable que le Hezbollah soit très affecté par les retombées financières de cette affaire : en dehors de la perte d’un donateur et de certains actifs (dont le plus significatif reste Dar al-Hadi, dont l’avenir reste incertain), son réseau d’aide sociale et ses capacités militaires sont toujours opérationnels. Il ne peut cependant compter sur une aide extérieure exceptionnelle. L’Iran est en proie à l’agitation politique, et l’envoi d’une aide exceptionnelle alors que le pays est confronté à des difficultés économiques persistantes pourrait accroître le mécontentement. La Syrie est, quant à elle, incapable d’apporter la moindre aide financière. Il pourrait retourner la situation en sa faveur en lançant une opération comparable à la Bataille de la Reconstruction[3] et en indemnisant les victimes les plus touchées ou démunies au Liban. Mais en a-t-il les moyens financiers ?

L’impact de ce scandale est avant tout d’ordre politique. Ezzeddine entretenait des liens avec les dirigeants du Parti de Dieu, pas avec l’establishment clérical iranien. On peut donc supposer qu’en tant que millionnaire, il faisait partie des sources de financement “autonomes” (indépendantes de l’Iran) du Hezbollah. L’arrêt des versements consécutif à sa faillite pourrait renforcer la dépendance du Parti vis-à-vis de Téhéran. De plus, le ressentiment des petits porteurs floués et l’image désastreuse de hauts responsables[4] impliqués dans un tel scandale pourraient rebuter certains Chiites jusqu’alors séduits par l’image de piété et de défenseur des petites gens que s’était forgée le Parti de Dieu. Bien que l’ampleur potentielle de telles déconvenues soit relativement modeste, elle viendrait couronner une série de revers pour le Hezbollah : son incapacité à rallier en masse les Chrétiens comme en témoigne le score de la coalition d’opposition aux dernières élections nationales, son alignement sur la position extrêmement dure et clivante de Khamenei vis-à-vis des manifestants de l’opposition iranienne, et enfin les rumeurs de la présence d’armes chimiques dans l’une de ses caches d’armes détruites le 14 juillet dernier par une explosion accidentelle.

[1] Le nom de Hajj Hussein, l’un des députés du Parti de Dieu, a été cité à plusieurs reprises.
[2] Le trader responsable de la faillite de la banque Barings en 1995.
[3] Il s’agit de la vaste campagne d’indemnisation des victimes du conflit de 2006 et de reconstruction des bâtiments détruits par les bombardements israéliens
[4] Au mieux, ils seraient taxés d’imprévoyance, au pire d’immoralité et de violation de la charia qui prohibe l’usure et le prêt à intérêt.

jeudi 3 septembre 2009

Rentrée très progressive


Maintenant de retour au travail depuis une dizaine de jours et sur les ondes depuis peu, la rentrée est bien là.

Néanmoins, le rythme de publication sur Mars Attaque ne va pas pour autant reprendre normalement. La masse de travail professionnelle est en effet trop conséquente (travailler sur l’Afghanistan n’est entre autres pas de tout repos ces derniers temps…) pour que je puisse consacrer du « temps libre » (quesako?) à Mars Attaque. Et pourtant, j’ai plusieurs billets en cours de finalisation qui ne demande qu’un peu de relecture pour être finaliser.

En relation avec le thème du mois de l’Alliance Géostratégique "Grande guerre contre guerre au sein des populations", je signale la parution il y a quelques semaines d’un de mes articles intitulé « Gagner cette guerre sans perdre la prochaine » qui traite peu ou prou de ces questions. Le forum Taktika est tenu par les officiers (des commandants principalement) de l'armée de Terre suivant les cours du Cours supérieur d’état-major avant leur rentrée au Collège Interarmées de Défense.

dimanche 19 juillet 2009

"Low baterry" à recharger!


Chers lecteurs,

Quand vous lirez ce message, j’aurais sans doute déjà gagné la calme verdure d’un coin de campagne française installé dans une maison non connectée à Internet et où le Wifi ne marche pas. Déjà absent durant ces dernières semaines, je le serais encore plus pendant cinq longues semaines. Un bon moyen de s’aérer l’esprit, de lire pour préparer des fiches de lecture à la rentrée, de quitter l’incessant mouvement de l’actualité, … En un mot, repos pour mieux repartir ensuite.

Bonnes vacances à ceux qui en ont. Certains camarades d’AGS contenteront les lecteurs en proposant le lot de saines réflexions. Et pour tous, rendez-vous à la rentrée vers le 24 août environ.

F. de St V.

jeudi 16 juillet 2009

Un schisme? Des chiismes?

Deuxième partie de l'analyse sur la situation actuelle au Moyen Orient suite aux récents événements. Des rapports de forces mouvants et des lignes qui bougent, cela existe aussi au sein des communautés religieuses...

Alors que le camp conservateur semble avoir repris le contrôle de la situation en Iran (bien qu’il ne puisse faire entièrement appliquer son interdiction de toute manifestation), c’est à présent le milieu clérical qui doit faire face à une profonde division. Celui-ci n’est en effet pas monolithique et ne soutient pas uniformément le camp conservateur du guide Khamenei. La prise de position publique de l’Ayatollah Hussein Ali Montaeri, suivi par la puissante association des enseignants et chercheurs de Qom, démontre qu’au-delà du fantasme qui voudrait faire des Chiites au Moyen-Orient et dans le monde un réseau aux ordres de Téhéran, cette branche de l’Islam est plus diverse qu’on ne veut bien le croire.


Les principaux acteurs

Le chiisme duodécimain n’est pas le Komintern : les Chiites suivent en effet les enseignements et recommandations de différents marja. Un marja[1] est un clerc de haut niveau, qualifié pour interpréter le texte sacré et répondre aux interrogations des fidèles sur divers aspects de la charia. Sa désignation se fait par cooptation de ses pairs et par l’approbation de ses disciples (qui doivent naturellement être suffisamment nombreux), généralement après de nombreuses années d’études théologiques. Aujourd’hui, plusieurs marji sont partie prenante à la crise iranienne, dont les conséquences dépassent les frontières de la République Islamique.

Ali Khamenei était un clerc relativement méconnu jusqu’à son adoubement par l’Ayathollah Khomeyni et le Conseil des Gardiens. Il est désigné guide suprême dès la mort de Khomeyni bien que n’ayant pas encore le statut de marja[2], qu’il acquiert finalement en 1994. Sa reconnaissance comme tel ne fait pas l’unanimité, et plusieurs clercs refusent de l’accepter, dont l’ayatollah Montazeri. Depuis son accession à la charge suprême, il s’est tenu à une stricte réserve en dehors d’occasions exceptionnelles (ses interventions publiques sont rares) et semble avoir adopté une ligne oscillant entre le « socialisme dans un seul pays » prôné par les bolchéviques après la Guerre Civile Russe et la « voie chinoise » associant développement économique et autoritarisme politique. Depuis les années 1990, Khamenei a renoncé à étendre la révolution hors de l’Iran et a mis en place plusieurs mesures visant à promouvoir le développement technologique (autorisation de la recherche sur les cellules-souches) et économique (programme de privatisations). Parallèlement, il reste marja pour les Chiites en dehors d’Iran. Commandant en chef des forces armées et de sécurité, disposant d’un veto de fait sur toute décision politique, chef spirituel transnational, il ressemble à une combinaison entre le Secrétaire Général du PCUS et le chef du Kominform. Et ceci d’autant plus qu’il semble mettre son aura religieuse au service du régime iranien, et non l’inverse.

Hossein Ali Montazeri fut l’un des artisans historiques de la Révolution Islamique de 1979. Ayant rejoint Ruollah Khomeyni dès les années 1960, il participa activement à la rédaction de la constitution de la république islamique. Successeur pressenti de Khomeyni (bien que lui non plus ne soit pas marja à la fin des années 1980), il tombe en disgrâce après avoir vivement critiqué la politique répressive du régime et la conception khomeyniste du Velayat-e-faqih (gouvernement du théologien-juriste) bien plus absolutiste que celle qu’il défend encore aujourd’hui. Placé un temps en résidence surveillée, il est aujourd’hui domicilé à Qom, l’une des grandes villes saintes du Chiisme avec Nadjaf.

Ali al-Sistani est sans conteste la grande figure du Chiisme dans le monde. Domicilié en Irak, il fut longtemps contraint au silence par le régime de Saddam Hussein, extrêmement méfiant vis-à-vis du risque de contagion révolutionnaire depuis l’Iran. L’intervention américaine de 2003 a redonné une certaine marge de manœuvre à ce clerc, qui reste toutefois discret mais très actif. Il avait notamment poussé les Américains à accepter une trêve avec l’Armée du Mahdi de Moqtada al-sadr, alors réfugié avec quelques fidèles de la mosquée de Nadjaf. Issu du prestigieux séminaire de Nadjaf, il jouit au sein des Chiites de par le monde d’une légitimité incontestée et plus importante que celle de Khamenei. Il a observé depuis le début des élections en Iran une prudente réserve, et n’a pas manqué de se distancer du candidat Ahmadinejad lorsque ce dernier a sollicité une entrevue.


Entre querelles d’individus et opposition de doctrines[3]

On trouve à la base de la rivalité plus ou moins forte entre les principaux marja de la région un antagonisme d’ordre politique. En effet, les disciples sont aussi bien un capital humain mobilisable à des fins politiques qu’une manne financière grâce aux dons et impôts religieux dont ils s’acquittent et qui financent les bonnes œuvres du marja en question. De ce point de vue, il est logique que Qom et Nadjaf, les deux hawza (séminaires coraniques) les plus influentes du chiisme duodécimain se livrent une lutte d’influence personnifiée par l’opposition entre Khamenei et Sistani. À cette dimension politique s’ajoute peut-être une composante plus affective. En effet, Hussein Montazeri a été écarté de la charge de guide suprême en 1989 au profit d’Ali Khamenei, ce qui peut expliquer une certaine volonté de revenir sur le devant de la scène à la faveur des récents évènements.

La rivalité entre les principaux marja impliqués de près ou de loin dans la crise en Iran est l’occasion de souligner de profondes divergences entre clercs quant au concept du velayat-e-faqih (gouvernement du théologien-juriste). Digne successeur de l’ayatollah Khomeyni, Ali Khamenei s’en tient à la ligne de son prédécesseur : le Guide jouit de prérogatives dans les sphères spirituelle et temporelle, il est de plus partie intégrante de l’appareil d’État. Il dispose d’un réel pouvoir d’imposition. Hossein Montazeri s’est fait l’avocat d’une conception plus souple du velayat-e-faiqh, dans laquelle le Guide détient une fonction de conseil et de supervision du gouvernement sans détenir un pouvoir absolu[4]. L’Ayatollah Sistani prône quant à lui un contrôle limité aux domaines non litigieux, principalement financiers, religieux, et ayant trait à la vie sociale des fidèles. Enfin, l’ayatollah Fadlallah (dont la sphère d’influence est limitée au Liban) estime que le théologien-juriste doit avoir des prérogatives temporelles et spirituelles, mais sans pour autant faire partie des institutions.


[1] Vient de marja e taqlil, signifiant « source d’imitation ».
[2] La constitution iranienne fut réformée à cette occasion. Jusqu’alors, seul un marja pouvait occuper la charge de guide suprême.
[3] Une étude plus approfondie a été publiée par l’IRIS et traite notamment de ces questions théologiques.
[4] Il s’est dernièrement prononcé pour que le contrôle des forces de sécurité soit transféré du Guide au Président.