mercredi 11 mai 2016

Mettons fin à l’opération Sentinelle. Maintenant !

Elle a trop duré. Il est donc plus que temps de mettre fin à l’opération Sentinelle qui mobilise jusqu’à 10.000 militaires, depuis les attentats ayant endeuillé la France en janvier 2015. Opération conçue pour protéger et rassurer les concitoyens, sécuriser des sites sensibles, et dissuader les auteurs de la menace terroriste, elle est placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur et commandée par la chaîne militaire, en appui aux forces de sécurité, police et de gendarmerie.
 
 
Illustration - Les militaires, pas des supplétifs des forces de l'ordre ? Vraiment ?

Opération aujourd’hui aux effets sous-optimaux sur le plan opérationnel, ayant atteint en partie les objectifs politiques atteignables, il est donc nécessaire de se redonner de la marge de manœuvre, non pas en réduisant son volume de 1.000 ou 2.000 hommes, comme c’est le cas déjà avec les variations passées, mais bien en y mettant fin. Il s’agira simplement de garder une posture vigilante, reposant sur un format très réduit, permettant d’accompagner une remontée en puissance "au cas où", pour des déploiements ponctuels sans érosion dans le temps des effets dissuasifs.

En effet, l’analyse de la balance coûts/avantages rapportée aux fins de guerre et aux fins dans la guerre peut conduire par bien des aspects à rendre caduc tout maintien en l’état (volume de forces "fixées", modes d’actions, etc.) de l’opération. La distorsion entre la stratégie déclaratoire (le "rabâche" des objectifs, absolus et non limités), la stratégie opératoire (les modes d’action, même moins prédictifs) et la stratégie des moyens (le volume d’effectifs rapporté à la surface à couvrir) par rapport aux effets peut conduire à une impasse épuisante, car sans fin atteignable.

Viser une efficacité tactique à 100% en attendant on ne sait quoi…

Dès février 2015, soit 1 mois après le déclenchement de l’opération, les autorités militaires réclament le remplacement des gardes fixes, dangereuses (le risque de servir de cibles) et à effets réduits, par plus de patrouilles mobiles, plus aléatoires, moins consommatrices et à effets multipliées. Cette demande met plusieurs mois (pour ne pas dire une année) à trouver une concrétisation en partie satisfaisante (mais non complète à ce jour, car toujours réclamée). Le dialogue civilo-militaire reste complexe, malgré l’héritage de 20 ans de participation au plan Vigipirate (au passage, lui aussi complétement déconsidéré, pour certains volets, par les faits). En attendant le prochain contournement, loi fondamentale de toute dialectique, d’une ligne Maginot plus dans la profondeur, qui ne pourra qu’avoir des angles morts contournables.

D’autre part, malgré 11 mois de déclarations rassurantes sur la pertinence des règles d’engagement, les attentats de novembre 2015 illustrent tragiquement la décorrélation planification/exécution. Non pas parce que l’opération n’a pas pu éviter un passage à l’acte (ce qui serait un objectif absolu, inatteignable), mais parce qu’elle n’a permis le cadre adéquat pour réagir. Au révélateur de l’action (le seul qui compte), l’épisode au Bataclan (et sa gestion postérieure, avec mise en valeur au plus haut niveau politique d’une réaction sous-optimale) est accablant sur les effets dissuasifs, mais aussi réactifs. Cette opération, "guerre de sergents", basée sur la dispersion (avec des interrogations légitimes sur la sureté de tels patrouilles ou détachements) repose sur la prise d’initiative aux plus bas échelons, en délais contraints. Il se dit que les règles d’engagement et les explications associées auraient évolué depuis…

Si le commandement à la française par l’esprit (à lire, au passage, ces passionnants documents sur le sujet, utiles à tous...), laisse une importante liberté d’action, il doit être celui qui garantit aux subordonnées un risque maîtrisé au mieux. C’est ainsi le devoir du commandement et des autorités de ne pas mettre les subordonnées et autres "caporaux stratégiques" dans des situations inextricables, dans la durée (dont usantes), faites de risques (sécuritaires, en termes d’images, etc.). La succession d’incidents récents est ainsi à suivre pour savoir jusqu’à quel point ils sont symptomatiques ou non d’une opération mal pensée : Paris et la "défense" d'un commissariat, Strasbourg et contrôle de foules hors de tout cadre, etc.

Encore une fois (comme pour les opérations de contre-insurrection), il est visé une efficacité tactique à 100% via une mise en œuvre censée être parfaite de modes d’action, qui doivent compenser en partie l’inefficacité de la réponse politique en faisant des efforts sur les mauvais leviers d’action. C’est également le cas des réflexions sur la nécessité (pertinente si l’opération Sentinelle était fondamentalement efficace) de transposer de l’opération Sentinelle « aux campagnes » et autres zones refuge ou de transit, comme ce fût testé dans le département de l’Isère. Même si de telles réflexions peuvent tout aussi bien conduire à une course en avant type "mission creep" avec toujours plus de moyens pour espérer un maillage efficace. A vrai dire quand il est indiqué qu’une zone grande comme 7 fois la France peut être le théâtre d’opérations de 3.500 hommes (opération Barkhane), il est vrai qu’il est possible de penser que la France peut être maillé efficacement par 10.000 hommes…
 

Détournement @lechefdesarmées

Une opération intrinsèquement limitée

En Isère ou ailleurs, malgré les éléments de langage sur "les militaires qui ne doivent pas être des supplétifs ou des auxiliaires des forces de l’ordre", difficile d’y voir autres choses que des militaires pots de fleurs servant de gardes du corps aux forces de l’ordre ou de substituts avec une main dans le dos. Ils sont intrinsèquement les supplétifs puisque les militaires ne sont pas dotés dans ce cadre des pouvoirs de police judiciaire (et ne doivent pas l’être au nom du strict partage des missions des corps de l’Etat selon leurs compétences et leurs valeurs ajoutées). Quoiqu’il en sera dit, ils ne seront qu’en appui et limités.

Autant donc ne pas faire croire qu’ils pourront faire, pour ces missions de protection, aussi bien que d’autres. Par contre, par certaines capacités qu’ils sont les seuls à détenir (cf. ce rapport : bateaux, avions, systèmes anti-drones, NRBC, déminage, renseignement, etc.), ils peuvent apporter de réelles plus-value, mais certainement pas en étant simplement des effectifs low-cost compétents dans certaines modes d’action peu complexes. Le changement de paradigme (avec des menaces durables) ne peut être une raison valable à des emplois fondamentalement sous-optimaux.
 
Ce n'est pas ne pas protéger les français, c'est le faire différemment et sans doute mieux...
 
L’argument rabâché pour justifier un tel déploiment "Les Français ne comprendraient pas que les militaires ne participent pas à l’effort" est peu pertinent car ne pas participer à ces missions, n’est pas "pas protéger les concitoyens", c’est permettre de pouvoir les protéger autrement, sans doute mieux, là où pour le coup la menace peut-être contenue uniquement par les forces armées et non les forces de sécurité, là où ils sont les plus compétents. Cela sera sans doute via des actions moins visibles, car sans participation à "la comédie sécuritaire", moins faciles à faire comprendre aux décideurs et aux concitoyens, mais sans doute plus efficaces.

Ainsi, il n’est pas ici seulement question d’apporter des modifications propres à redonner "un peu" de marge de manœuvre, afin que le système fondé sur les hommes, les matériels, et les compétences érode un peu moins son capital opérationnel. Ce n’est pas seulement permettre une baisse du nombre de jours découchés dans les unités (plus de 50% des militaires sont à plus de 200 jours hors de leurs foyers en 2015), faire passer les qualifications aux spécialistes de certains engins qui n’ont plus le temps de le faire, remplir les stages spécialisés pas pleins faute de personnels disponibles, ne pas avoir de mauvais résultats lors de passages dans certains centres d’entraînement, permettre un nombre plus important de jours de préparation opérationnelle, réduire le nombre de divorces et de ruptures, préparer demain en étant dès aujourd’hui pleinement utile, etc. Il est en effet utopique de croire que le système sera un jour pleinement pérenne, et qu’il ne sera pas en mouvement (vers l’avant, ou vers l’arrière comme c’est le cas actuellement). 
 

Cannes - Quand la réalité rejoint le détournement...

Renoncer à l’opération Sentinelle en l’état, ce n’est donc pas préférer la facilité aux difficultés, ce n’est pas "abandonner" les Français en situation de crise, mais bien agir utilement, là où ils sont efficaces, selon le principe de subsidiarité (ne pas faire, ce que le niveau inférieur peut faire, ou si d’autres peuvent le faire). Il s’agit donc d’y mettre fin, de ventiler les bénéfices économiques aux corps dont c’est la mission première (forces de l’ordre), de se recentrer sur le cœur du métier (permettre ainsi un niveau satisfaisant de protection des emprises militaires), de mettre fin au trouble engendré par une illisibilité du continuum défense-sécurité, qui distingue pourtant bien la défense et la sécurité et non confondre les deux. En somme, faire ce qu’il faut pour combattre un ennemi, et non participer indirectement ou directement à une baisse de la délinquance ou à la baisse de la mortalité sur les routes (seuls succès que la communication est en mesure de mettre en avant). Tout en se donnant de la marge de manœuvre pour le coup d’après, quel qu’il soit.

Cela sera d’autant plus possible qu’il y aura capitalisation sur les acquis des mois passés. En effet, pour paraphraser Clausewitz, si les buts de guerre (Zweck) ne sont pas atteints (et ne pourront l’être…) les buts dans la guerre (Ziel) sont aujourd’hui en passe d’être atteints : hausse des effectifs (nécessaires pas fondamentalement d’ailleurs uniquement pour mener l’opération Sentinelle…), du budget, validation de certains modes d’actions, inscription législative de certains textes etc. Ils pourront donc permettre en cas de nouvel événement de répondre, ponctuellement, en attendant un retour à la normal, au coup d’après. Cette décrue doit également permettre de faire en sorte que les raisons de l’emploi des forces armées sur le territoire national (lorsque les autres répondants sont touchés par les 4I : inexistants, insuffisants, inadaptés, indisponibles) ne soient plus des raisons valables, puisque les mesures correctives auront été prises (via transferts du budget "Sentinelle" vers les autres "corps" pour, notamment, une remontée en puissance gendarmerie / police aussi équivalente à celle de l'armée de Terre, la question - complexe - des réserves et de la garde nationale, etc.). En somme, donner des priorités et des limites, et réagir politiquement et efficacement sur le long terme.

MAJ : comme exemple illustratif, de possibles modifications des règles d'engagement depuis novembre 2015, l'article du projet de loi sur la réforme pénale adopté récemment par le Sénat :

 

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