jeudi 14 décembre 2017

Armées - L'innovation peut-être, certainement même, mais avant tout pour vaincre ! (1/?)

L’emploi du terme « innovation » est à la mode aujourd’hui dans les armées. Certaines mauvaises langues disent même qu’il est indispensable de l’employer et de s’y rapporter aujourd’hui pour espérer obtenir l’attention de certains chefs et décideurs sur des problèmes à régler et/ou des décisions à prendre. Quelques préalables, cadrages et propositions, appliqués au cas de l’innovation capacitaire, permettent de rentrer, de manière hautement critiquable et incomplète, il en va s’en dire, dans le sujet.

Ce n'est pas innovant d'innover

Les armées, directions et services du ministère des Armées n’ont évidemment pas attendu il y a quelques mois, juin 2017 selon les mêmes persifleurs cités ci-dessus, pour innover. C’est-à-dire obtenir des avantages (sur différents niveaux possibles : couts, risques, temps, performances, etc.) par la nouveauté (des idées mises en pratique), de manière incrémentale (sans un changement de modèle) ou disruptive (avec une rupture du modèle). S’adapter (en améliorant les effets présents ou en en intégrant d’autres) est, du moins en théorie, dans l’ADN des armées.
 
 
Dire "zut" aux règlements qui interdisent ce mode de transport.
(1er RCP/opération Serval/2013)

Pourquoi ? Du fait des facteurs externes. Parce que la raison d’être la plus exigeante de ces organisations est l’acte du combat (au service de la défense et de la protection des Français et de leurs intérêts). Ces structures sont en effet tournées vers ce duel, cette confrontation des volontés face à un adversaire doté lui aussi de capacités et d’intelligence. Une rencontre, violente, parfois sanctionnée au mieux par la blessure au pire par la mort, théâtre de lois d’actions réciproques, d’action et de réaction par l’adaptation (des boucles de rétro-actions, globalement, positives). Il s’agit donc d’innover non pas pour des raisons marketing, politiques, technologiques ou économiques, mais bien pour une raison supérieure, « un seul but, la victoire », aujourd’hui et demain.

Mais cette innovation ne sort pas ex nihilo. Bien au contraire (hélas, diront même certains, en soulignant uniquement le poids des contingences présentes). Pour arriver à un quelconque modèle de forces futur, l’action ne débute pas depuis une feuille blanche, mais bien d’un modèle actuel de départ, où les décisions passées pèsent sur le présent et même aujourd’hui fortement sur le futur. Etre à l’image d’un capitaine d’un lourd paquebot qui vire de bord sur son erre, doucement malgré l’important coup de barre donné. Tout ça dans le rail d’Ouessant.

Ainsi, toutes actions d’innovation ne peuvent se réaliser totalement indépendamment d’une approche systémique où la modification en un point du système (une partie du modèle de forces actuel, qui n’est en réalité jamais de manière chimiquement pure en « état stable », comme dans la pensée de compréhension de l’environnement citée ci-dessus) à des conséquences, du fait des interactions, en cascade sur les autres éléments. Néanmoins, cette compréhension la plus globale possible, difficilement atteignable (avec la différence entre le déterminé et le déterminable des systèmes prévisionnels) ne doit pas geler pour autant toutes réflexions du fait de la cause (la victoire) supérieure aux conséquences et moyens.

S’agirait d’innover ! (auteur : OSS 117, de mémoire)

C’est notamment le cas, pour une approche par les capacités, qui ne peuvent être prises de manière indépendantes des unes des autres (des éléments de l’une participant à l’autre), en plus de devoir être étudiées dans leur intégralité. Par exemple, via le concept descriptif DORESE (Doctrine, Organisation, Ressource humaine, Équipement, Soutien, Entraînement), avec un chapeau supplémentaire politique et budgétaire. L’innovation doit ainsi donc être recherchée sur chacun des éléments, sans se concentrer uniquement sur les équipements. Et cela par un ensemble varié d’acteurs : militaires, ingénieurs, industriels, centres de recherches, financiers, ingénieurs, juristes, etc.

Il est donc possible de le faire sur différentes plans, et à différents niveaux. Ainsi, selon le cycle de vie d’un équipement/produit, pour simplifier, différentes phases de succèdent (plus ou moins dans l’ordre) : spécification, acquisition, développement, production, entrée en service / intégration, exploitation, maintenance / maintien en condition opérationnelle, amélioration, retrait (avec ou non remplacement, rarement point par point), fin de vie / démantèlement. Loin de devoir limiter l’effort sur la contraction des premières phases de développement, il est possible et nécessaire de trouver des leviers d’action, innovants donc, sur l’ensemble de ce cycle de vie.

Sans misérabilisme forcé ou angélisme béat nuisant tous les deux aux constats, l’innovation est aujourd’hui au moins aussi nécessaire qu’hier, voire peut-être plus du fait d’un modèle d’armées, plein de ressources (humaines, matérielles, financières, etc.), mais néanmoins, en grande partie, au bout de sa quête d’efficience en l’état. Le risque est celui d’une implosion du système, avec un décrochage technologique, et plus grave, d’un décrochage opérationnel (ne plus atteindre d’effets en attaque comme en défense) lié notamment à la diffusion de certaines technologies et usages nivelant les avantages actuels, à un déséquilibre structurel entre ressources disponibles, besoins financiers et marges d’investissements, etc.

D’autant plus que la question budgétaire, dans son format actuel, ne peut pas être un chimérique "toujours plus". La masse budgétaire disponible a un horizon fini, malgré tout appel à "c’est une question de volonté politique". Cette fin est peu quantifiable : environ 35Md€ par an aujourd’hui, demain peut-être 50Md€, pour une planification budgétaire qui devrait intégrer plus d’une année blanche d’investissements pour régulariser les restes à payer d’environ 50Md€, tout en faisant au minimum des choix dans les listes au Père Noel (modernisation de la dissuasion, renouvellement d’équipements, maintien du niveau d’ambition, etc.). Tout modèle alternatif (et son mix avec le modèle actuel), autour de financements complémentaires (épargne privée, dette publique, fonds européens divers, évolution des impositions à la carte, leasing/externalisation, etc.) ne doit pas sous-estimer le changement de nature politique sous-tendu par de tels choix, et les évolutions induites du lien Nation-Armées qu’il engendre, et plus largement du rapport citoyen-Etat. Et cela au-delà des débats pointilleux sur la faisabilité juridique ou les intérêts économiques.

C'est un ordre, innovez !
Reçu !


L’innovation dans le domaine capacitaire (donc par un des bouts de la problématique plus large comme mentionnée au-dessus) est donc une des orientations de la ministre de la Défense depuis sa nomination : "revoir en profondeur les procédures et les moyens mis en œuvre pour acquérir les équipements dont ont besoin nos armées. Il s’agit de mieux répondre à ces besoins, d’être plus agile et réactif, de mieux nous adapter à l’évolution des technologies" (discours à l’université de la Défense en 5 septembre 2017). Il s’agit de le faire en termes de délais, de coûts, de réponses aux besoins des armées, comme cela était rappelé dans la lettre de mission du nouveau DGA début août, ou plus récemment en octobre dans la Revue stratégique : "Pour optimiser les moyens humains et financiers, des modes de fonctionnement plus agiles devront être mis en place. Les procédures d’acquisition des équipements doivent notamment être adaptées pour tenir compte de façon plus réactive, durant tout leur cycle de vie, de l’évolution des menaces, et pour mieux intégrer les innovations technologiques ou d’usage, y compris lorsqu’elles sont issues du domaine civil". Depuis lors, les annonces sont attendues mais des pistes peuvent-être d'ores et déjà être esquissées.

A suivre…

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