jeudi 14 mars 2019

Lecture - "L'école de rame - Scènes du folklore onusien au Sud-Liban", entretien avec l'auteur

Surprenant. Satirique. Grotesque comme il faut. Piquant. Bien marrant et généralement bien vu, au final. Le réel connu de certains ayant rencontré de pareilles situations farfelues lors d'opérations comme casques bleus rejoint très souvent l'absurde qui se déploie chapitre après chapitre, dans le décor d'un Liban aux milles facettes décrit ici avec une grande précision.
 
Les qualificatifs permettant de décrire l'ouvrage "L'Ecole de rame" ne sont pas ceux qui traditionnellement accompagnement la description d'un ouvrage rédigé par un militaire (ou un ancien militaire dans le cas présent) sur son expérience lors d'une opération extérieure. Ce premier roman du maintien de la paix, un genre littéraire relativement inédit, nous entraîne de péripétie en péripétie au Sud-Liban lors d'un mandat au sein du contingent français de la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban), pour l'opération Daman.

 
L'auteur, qui rédige sous pseudo, a été pendant 7 années dans l'armée de Terre, et projeté en Guyane, au Liban, au Kosovo, au Mali et au Tchad. De cette expérience, il en tire une description très précise des rapports humains au sein de la communauté militaire, aux travers généralement exacerbés par la promiscuité de longs mois en commun lors des opérations. Des scènes surréalistes, bien que réelles, basées sur le poids de habitudes (à base de "Dépêchez vous d'attendre !" et tout ce qu'il en suit). Des travers et des grandes servitudes de la condition militaire. Le tout mâtiné d'une bonne dose d'exagération bien caustique. Cela fonctionne.

Pour mieux découvrir l'ouvrage, l'auteur a bien voulu répondre à quelques unes de nos questions. Qu'il en soit remercié.
 
A noter : L'auteur sera présent tout le week-end lors du Salon du Livre de Paris (Porte de Versailles), sur le site de la maison d'édition (Mediapop, Stand R24). 

1/ Pourquoi s'être plongé dans l'écriture de ce premier roman de maintien de la paix ?

J’ai eu l’idée d’écrire ce roman en racontant à mes amis ce que je faisais au Liban. Mes anecdotes avaient l’air de les amuser : les missions parfois absurdes, la vie sur le camp, l’ambiance de travail… J’ajouterai qu’ils ne me croyaient pas quand je leur décrivais le Sud-Liban : les drapeaux du Hezbollah, les portraits de combattants, les répliques de missiles aux carrefours, les panneaux à l’effigie des dirigeants iraniens, les bunkers israéliens le long de la Blue Line… Tout cela leur paraissait irréel, d’autant plus qu’on entend rarement parler du Liban et de cette opération. La plupart des gens ignorent qu’il y a des soldats français là-bas. Je me suis donc mis en tête de raconter cette histoire.


2/ Ce style, encore en devenir, est-il promis à un grand avenir selon vous ?

Contrairement à une idée reçue, les militaires lisent et écrivent beaucoup, surtout en opération. Nombreux sont ceux qui prennent des notes au jour le jour pour raconter à leurs proches ce qu’ils ont vécu. Certains publient même des témoignages. Alors qu’ils auraient des histoires fantastiques à raconter, je trouve leurs témoignages en général très formatés. Ce qui m’étonne aussi, c’est qu’ils manquent d’humour, alors que lorsqu’on les écoute faire le récit de leurs "exploits", les soldats font preuve d’une verve extraordinaire, qu’ils perdent totalement à l’écrit. Je trouve ça dommage. Les récits d’officiers, quant à eux, sont très pompeux et ne servent bien souvent qu’à exalter les valeurs militaires. Je suis plus attiré par les romans de guerre.
 
Dans les romans de guerre, il y a toujours de grandes batailles, des bombardements, des embuscades, des morts… Mais les opérations militaires, ce n’est plus ça. Par exemple, les opérations de maintien de la paix (OMP) ont pris une place très importante, dans les années 1990 et 2000. Il y a beaucoup de livres consacrés aux opérations de l’ONU, des documents, des essais, mais curieusement, et à ma connaissance, aucun roman ne les raconte de l’intérieur, avec le point de vue d’un militaire. J’ai donc essayé de trouver la forme adéquate pour parler de cette opération : une sorte d’anti-roman de guerre, qui se jouerait des conventions du genre, et qui prendrait la forme d’un journal de bord.
 
Néanmoins, je ne pense pas que le "roman du maintien de la paix" soit voué à un grand avenir : il implique de poser un regard critique sur l’institution… Ce qui n’empêche pas d’y être attaché ! Le livre sur lequel je travaille en ce moment n’a rien à voir avec l’armée, mais je ne m’interdis pas d’y revenir un jour.

3/ Pourquoi le milieu militaire (et encore plus onusien) peut-il se prêter à cette approche satirique ?
 
Le milieu militaire se prête facilement à la satire et à la farce : les grands discours guerriers, les heures passées à attendre, les ordres et les contre-ordres, les marches interminables, les exercices qui ne se déroulent jamais comme il faut, les bourdes des officiers, l’attachement aux traditions… Toutes ces situations recèlent un fort potentiel comique ! J’ajouterai que l’importance accordée à l’autorité et à la hiérarchie fait ressortir plus qu’ailleurs les rapports de domination, les luttes de pouvoir, les petites guerres intestines, les querelles d’ego. Un peu comme le milieu politique ! Et puis, quand on se trouve en opération, on vit dans un milieu cloisonné, les uns sur les autres, coupés de l’extérieur. Ce qui facilite l’observation des petits travers des uns et des autres - à commencer par les siens ! On est comme au théâtre.
 
Les opérations de l’ONU, quant à elles, ont quelque chose de profondément ambivalent : l’envoi de forces armées pour garantir la paix, sans pouvoir l’imposer… Ce qui donne aux missions qu’effectuent les casques bleus un côté absurde, que j’ai cherché à rendre. Sans parler du contexte politique et social, ni du gouffre culturel qui existe entre les soldats français, les locaux et les autres soldats de l’ONU. Il y avait là matière à faire une satire. La mission de l’ONU au Liban existe depuis plus de quarante ans, et elle est bien partie pour durer encore…

4/ Au final, quelle est la part de faits réels dans ce récit basé sur une observation particulièrement fine des rapports humains ?

Je me méfie toujours lorsque je vois écrit au début d’un film ou sur un livre : "tiré d’une histoire vraie". Comme si cela la rendait plus intéressante ! Donc au début, j’étais tenté de tout inventer : un nouveau pays, une opération imaginaire… Mais ça ne fonctionnait pas. Alors je suis parti de ce que je connaissais, jusqu’à trouver le bon ton. Le comique naît du décalage qu’il y a entre le discours et la réalité.
 
La plupart des histoires racontées dans ce livre partent de faits qui se sont réellement produits et que tout militaire connaît : un point de situation, un exercice, une action au profit de la population, une visite d’autorité… Mais leur développement prend un tour inattendu et pour le coup, fictif. Parfois je n’ai eu qu’à exagérer ce qui s’est produit, tellement la réalité pouvait sembler grotesque. Mais à l’arrivée, je pense que 90 % des scènes de ce livre sont totalement inventées. Les personnages et les situations s’inspirent aussi de ce que j’ai pu observer en régiment ou sur d’autres théâtres.
 
Enfin, je me suis beaucoup documenté sur le Liban pendant la rédaction du livre, pour éviter de faire fausse route. Il était important que le livre conserve un intérêt documentaire. J’espère que les lecteurs qui s’intéressent à l’armée et au Liban découvriront des choses en lisant ce livre, en plus de passer un bon moment.

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