samedi 7 février 2009

Géostratégie et discussions de comptoir.

Repensant à un ancien billet de Victor Fèvre défendant que la zone d’intérêt de l’Allemagne a été, est et sera orientée vers l’Est, tout en écoutant distraitement des remarques pertinentes d’un amiral à la retraite, j’émis hier une « fumeuse » théorie. Que cela soit par les événements historiques ou dans les imaginaires collectifs, que l’on en soit un habitant ou que l’on habite « en province », que sa reconnaissance soit l’incarnation de valeurs partagées ou alors la représentation de contre quoi on se rebelle, la ville capitale d’un Etat est pour tous un symbole.

Ainsi, le cœur du pouvoir allemand (malgré la distribution des pouvoirs d'un état fédéral), surtout en ce qui concerne la politique étrangère, se trouve dans la capitale : Berlin. Venant corroborer, ce que dit Victor Fèvre, la ville est excentrée géographiquement et se situe plutôt à l’Est du territoire. Ainsi cela peut expliquer cette tendance d’aller s’intéresser en priorité à ses voisins orientaux jusqu’à la Russie. Une sorte de déterminisme géographique selon la localisation de la capitale.

Paris est située au Nord de l’Hexagone. L’implication ancienne de la France dans la construction européenne avec les pays frontaliers Belgique, Luxembourg, Pays-Bas et Allemagne ne fait que confirmer le grand intérêt pour son glacis Nord-est. Mais la façade maritime et terrestre Nord/Atlantique ne suffit pas à définir sa zone d’intérêt. En effet, la forte densité de population (les importantes agglomérations lyonnaise et marseillaise) des régions proches de la Mer Méditerranée favorise une dualité géostratégique de la France. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre les tentatives présidentielles de jongler entre l’UE et une Union pour la Méditerranée. Ce que l’Allemagne, peu impliquée au Sud, ne peut comprendre.

Pour la Russie, je n’ai malheureusement pas trouvé de chiffres mais une écrasante majorité (+ ou – 80%) de la population habite dans le tiers ouest de l’immense territoire. Moscou, la capitale d’un état central fort, y est aussi. Pourtant la politique russe hésite en faisant pencher la balance entre son Est avec les lumières de l’Asie et son Ouest européen. Cela peut aider à comprendre les péripéties des crises gazières comme des tentatives de choisir définitivement. Les immensités désertiques sur le plan démographique de l’Est russe seront certainement des facteurs restrictifs aux tentatives développement orientale.

Pour toute personne qui s’intéresse un peu aux relations internationales, le résumé de la prospective des prochaines années prévoit un déplacement du centre de gravité mondial vers une zone encore mal définie de l’Asie du sud. Or même si les études parient pour cet état de fait à l’horizon 2020-25, plusieurs centres disputent ce monopole.

Sans négliger un « effet de mode », l’extrémité Nord du globe prend un intérêt chaque jour plus important (voir l'excellente étude ici sur Quindi ou les remarques sur EGEA ici ou ici). Futur lieu à court terme d’un partage (et de disputes) de richesses peu exploitées, zone de rencontre de plusieurs continents aux frontières ambigües, le Nord fait parler de lui. Malgré tout, par son emplacement géographique, ce "centre" ne concerne que directement un bon tiers de la planète.

Enfin les actualités récentes au Proche et Moyen-Orient ne me semblent pas être les derniers soubresauts d’une ancienne tendance lourde d’instabilités. Le renouvellement des problématiques, l’accentuation de certaines ou les impasses pour de nombreux problèmes ne permettront pas de sous-estimer ce centre de gravité. Le fait même que l’on entende beaucoup plus des acteurs extérieurs aux problèmes que les principaux intéressés ne peut en rien aider à trouver des solutions durables. Les opinions publiques chauffées à blanc par les récentes opérations de Gaza ne feront pas retomber leur colère de si tôt.

Ainsi pas de quoi révolutionner la pensée stratégique française, mais cela permet au moins de s’évader quand un participant d’une conférence tente de convaincre un respectable intervenant de la réalité de je ne sais plus quel complot. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de chercher si ce que je viens d’écrire a déjà été défendu par d’autres, car sinon j’ai encore perdu une bonne occasion de me taire.

20 commentaires:

clarisse a dit…

Intéressant... dans ce cas, les États-Unis déplaceront-ils un jour leur capitale vers l'Ouest et donc l'Asie ??

F. de St V. a dit…

Voilà une vraie grande question... J'ai longtemps hésité à passer les USA à la moulinette de ces quelques remarques.

Le choix de Washington à l'Ouest s'explique entre autres par la façade maritime d'arrivée des colons européens. Alors pour questionner le futur, on pourrait regarder d'où viennent les grands flux de populations arrivant aujourd'hui aux USA: Mexique (donc du sud), Afrique (toujours à l'Ouest), etc.

Malgré les crises et les réconciliations que l'on connait entre USA/Europe: l'intérêt de conserver cet attrait pour l'Ouest peut sembler important. La liaison Atlantique-Méditerranée permet une pénétration linéaire non négligeable jusqu'au Proche et Moyen-Orient.

Pour les arguments d'un transfert à l'Est des USA et de leur système fédéral poussé. Washington peut être concurrencé par les grandes mégalopoles américaines de l'Est: Los Angeles, San Francisco, etc.

Donc un peu brouillon encore, mais je creuse...

O Kempf a dit…

Excellentes remarques : mais pour moi,il s'agit proprement de géopolitique, et non de géostratégie.
Débat sémantique pas inintéressant...
O. Kempf

http://karkemish.wordpress.com/ a dit…

Je ne suis honnêtement pas convaincu en ce qui concerne l'Allemagne, les facteurs historiques pèsent lourd et il n'en est pas question ici.

D'ailleurs justement l'exemple américain contredit l'exemple allemand. Il ne fait guère de doute que l'Asie est considéré par les américains comme une zone prioritaire, sans doute plus que l'Europe. Le centre politique incontesté est pourtant à l'est et historiquement les capitales changent rarement.

Une capitale est à l'origine choisie parce qu'elle permet de contrôler un territoire. Parler de déterminisme géographique de la politique en fonction de la situation de la capitale, c'est IMO prendre le problème à l'envers.

F. de St V. a dit…

Pour répondre:
@O Kempf: je médites sur le distinguo. Mais en effet, il se peut que géostratégie soit trop connoté "puissance militaire" pour convenir au sujet alors même que géopolitique est plus "généraliste" pour les facteurs de fabrication (si le terme peut convenir) d'espaces.

@Zeus Irae (si je ne fais pas fausse route sur l'auteur du commentaire):
- pour l'Allemagne, cela serait plutôt l'Ouest, donc?
- cela se joue beaucoup sur des "perceptions" mais je ne suis pas si convaincu que cela par le fait que les États-Unis penchent tant que cela vers l'Asie. Aussi curieusement que cela puisse paraitre, j'ai l'impression qu'ils s'intéressent à l'Asie en ne prenant pas le chemin le plus court. Cela serait plus une manœuvre englobante qui partirai de l'Atlantique, Méditerranée, Proche/Moyen-Orient puis Asie et Pacifique. Cette question mérite sans aucun doute une analyse plus fine. Les mains tendues d’Obama vers l’Asie ne sont pas légions (pour le moment…) par rapport aux efforts vers les « Alliés » de l’Ouest.
- Pour les emplacements des capitales. Cela se fait souvent historiquement dans le cadre de légitimation d'une "autorité centrale" qui tente d'agréger des ensembles disparates. Bien souvent à portée locale (pour ne pas dire à un certain moment national), je ne pense pas qu'au départ cette décision est une vision plus étendue territorialement. Ce n'est que dans un deuxième temps, que la capitale peut prendre inconsciemment et dans les faits ce rôle d'orienteur de la politique. Cela reste dans le cadre d'une action cumulant les facteurs avec des exceptions, etc.
- Et enfin IMO, je suppose = "In my opinion"? Désolé pour l'ignorance...

ZeusIrae a dit…

Pour l'Allemagne, je ne dit rien de particulier. Simplement Berlin est d'abord un héritage historique et symbolique. C'est la capitale de la Prusse, bien plus orienté à l'est que l'Allemagne actuelle.

Berlin n'est pas situé dans un région démographiquement ou économiquement importante. Bien au contraire sur ces deux plans l'ouest est dominant. Cela tend plutôt à invalider l'idée que le centre de gravité d'une politique suit nécessairement le centre de gravité démographique(partant économique) de l'Etat.

Toujours pour rester sur la politique allemande, on peut mobiliser des outils géopolitiques( du moment qu'on ne néglige pas les autres, historiques, etc) pour la comprendre. Mais le vide de puissance à l'est, ouvrant de large espace aux influences allemandes et russes, me paraît être beaucoup plus déterminant. Plus en tout cas que faire de la géomancie à partir de la situation géographique de la capital. Que Berlin soit soit à l'est ou à l'ouest ne change pas le fait que l'Europe centrale est un boulevard sans obstacle pour l'Allemagne.

Sur les états-unis, il semble tout de même que le premier voyage du secrétaire d'Etat Clinton sera en Asie. Quoiqu'il en soit les problèmes afghans et irakiens parasiterons pour plusieurs années encore la question.

F. de St V. a dit…

J'aime bien l'idée de profondeur du glacis Est de l'Allemagne.

Bien reçu pour le voyage de Mme Clinton sans doute en Asie. Car il est évident que les USA ne peuvent ignorer ce qui se passe de l'autre côté du Pacifique.

arnaudh a dit…

Très intéressant. Un élément supplémentaire d'analyse peut être celui de la géoéconomie (pour être en accord avec Olivier, en tant qu'élément constitutif de la géopolitique), qui permet de voir l'évolution des centres de soft power (et historiquement le passage du hard power vers le soft power) des différentes puissances (à défaut de voir des capitales changer d'emplacement). Aux Etats-Unis on peut citer l'exemple de LA par rapport à NY. Au Royaume-Uni, comme ailleurs en Europe, la perte d'influence des villes et ports militaires (Plymouth, Portsmouth) au profit des centres financiers, économiques, universitaires et énergétiques (Londres, Aberdeen, Manchester, etc.). En Chine, l'importance croissante de villes dans la région nord-est (Changchun, Jilin, etc.) voisine du Japon et la Corée du Sud, par rapport au centre-est (Beijing) et sud-est (Hong-Kong); de même que le développement récent des axes vers le Vietnam. De plus en plus, on voit se développer la notion de capitale économique officieuse par rapport à celle de capitale politique. Lire à ce sujet le livre de Jacques Attali, "Une brève histoire de l'avenir" (beaucoup à prendre et à laisser).

PS Merci pour le lien ;-)

Gabriel Bendayan a dit…

Théorie intéressante en effet, mais il me semble qu'elle passe un peu vite sur l'explication historique. Historiquement, la Prusse puis l'Allemagne étaient beaucoup plus à l'Est que ne l'est l'Allemagne moderne, guerres mondiales oblige. Ne peut-on pas alors considérer que la politique étrangère Allemande est orientée vers l'Est pour des raisons purement historiques, et que le fait que sa capitale soit à l'Est n'a pas de lien directe ? Ou plutôt, que sa capitale n'est elle aussi que le résultat de l'Histoire ? En gros, que la position géographique de la capitale allemande est le symptôme plutôt que la cause ? (Je ne sais pas si je suis très clair.)

F. de St V. a dit…

@ arnaudh et gabriel: cette idée écrite en quelques lignes n'est certainement pas l'élément explicatif de tout. Dans l'approche globale que l'on doit rechercher, cela peut apporter un argument en plus ou sinon (et c'est plus embêtant)venir contredire. Histoire, économie et autres approches ne peuvent être négligées.

Mais en effet qui de l'œuf ou de la poule a été créé en premier reste la question centrale (la zone d'intérêt ou la capitale). Et comme dans beaucoup de situation, il y aura des exceptions... Donc il faudra encore se creuser la tête pour trouver une autre explication!

Victor Fèvre a dit…

Quelques éléments supplémentaires.

Berlin n'est qu'une île au milieu de nulle part. Elle n'est pas le centre de gravité allemand.

Mais elle représente l'Allemagne en tant qu'ancienne capitale de la Prusse, architecte de l'Allemagne moderne depuis 1701.

Le clivage aujourd'hui est Nord/Sud au point de vue intérieur, mais l'orientation extérieure est clairement orientale.

Enfin, un dernier élément: l'Allemagne est une puissance terrestre. Sa marine de guerre n'a jamais été puissante (malgré certains navires exceptionnels ou quelques épisodes glorieux mais sporadiques - aujourd'hui, c'est une marine côtière défensive), l'Allemagne n'est pas une puissance hégémonique navale, mais bien terrestre. Or, contenue à l'Ouest par la France et vers le Sud par les Alpes, elle s'oriente naturellement, géographiquement vers les immenses plaines à l'Est qui s'étendent jusqu'à l'Oural.

VF /RDO

F. de St V. a dit…

Enfin le commentaire du spécialiste du monde germanophone...

Bien compris: pour Berlin intérieur vs. extérieur, blocage à l'Ouest donc extension vers l'Est...

Après pour puissance maritime vs. puissance terrestre, Gérard Chaliand présentait une autre opposition, comme complément à ce que tu as dit, qui me plaisait bien: puissance nomade vs. puissance sédentaire.

Après je ne sais pas trop si cela peut s'appliquer à l'Allemagne...

Stéphane T a dit…

Chers amis,
A mon tour d'intervenir. Tous ces éléments sont intéressants mais attention à ne pas sombrer dans le lien déterministe entre la position géographique et le comportement de l'acteur étatique..... :)
A bientôt
Stéphane

Victor Fèvre a dit…

Certes. Le déterminisme n'existe pas.

Mais l'Allemagne a bien (eu) le Drang nach Osten, pas le Drang nach Westen...

Et l'ennemi héréditaire de la France, tout cela ne naît que dans la seconde moitié du XIXème siècle.

VF

F. de St V. a dit…

Ma remarque initiale n'est pas l'alpha et l'omega. Elle doit être contextualisé à un instant t et doit recevoir l'apport de sciences connexes pour venir confirmer ou non. Le risque que soulève Stéphane est en effet à ne pas oublier. Cela ne peut être au maximum qu'un des pans de l'action étatique.

P.S: Je suis moi même surpris par le fait qu'une maigre idée qui m' a traversé la tête provoque mon "record" de commentaires...

Stéphane Taillat a dit…

Mais dans le sens contraire, je ne crois pas non plus qu'il faille céder au relativisme et à l'historicisme. Certes, ces deux postures conviennent certainement à l'analyse de la politique étrangère, mais elles ne saurait suffire ;)
Amicalement
Stéphane

F. de St V. a dit…

La quête de la vérité qui passe par la juste mesure entre différents points de vue...

Pas simple.

clarisse a dit…

> Olivier
Géopolitique, oui, mais à la réflexion, géostratégique aussi : car il faut bien étudier la défense de sa capitale. Le choix ou le changement de son emplacement a des conséquences stratégiques directes.

Il a eu aussi des États à capitale mobile (en Asie), binaire: capitale d'été, capitale d'hiver (Perse).
Et le climat joue un rôle non négligeable.

Le choix d'une capitale est tellement symbolique... l'idée est à creuser. Je pense qu'on peut être assez surpris des résultats.

Sébastien a dit…

Désolé de commenté un post vieux de 2 ans, mais votre dernier post m'y ayant renvoyé, j'ai une petite remarque à faire.
En ce qui concerne Berlin, le choix de cette ville comme capitale au moment de la réunification poursuit bien un but géopolitique, mais ne s'agit-il pas plutôt de géopolitique "intérieure"? La localisation de la capitale administrative d'un Etat, comme de tout centre de pouvoir, est un facteur très important pour le développement économique de la région. C'est aussi un symbole de la volonté d'affirmation du pouvoir de l'Etat sur son territoire.
Ainsi, le choix de Berlin a permis à l'Allemagne réunifiée d'affirmer son pouvoir à l'est, de développer l-ex RDA ruinée, et réellement de réunifier le pays.
De même, le choix brésilien de Brasilia s'inscrit dans une volonté de maîtriser l'immense territoire amazonien, de le développer économiquement ainsi que d'affirmer le pouvoir de l'Etat brésilien sur ces régions désertiques.

F. de St V. a dit…

@ Sebastien

Excellente remarque (même deux ans après!) sur la superposition "politique intérieure" / "politique extérieure".

Sans aucun doute de la complémentarité dans les réelles raisons plus qu'une stricte différenciation (sans oublier l'ajout des questions historiques).