jeudi 16 juillet 2015

Parrainage et jumelage - De l'intérêt des Autres...

Les efforts internes pour accroître l’efficacité des armées françaises tendent à atteindre un optimum au regard des circonstances actuelles (budget consacrable, rythme opérationnel, idées nouvelles, etc.). Les risques encourus avec ces réformes sont dans de nombreux cas supérieurs aux avantages possibles. Il serait donc nécessaire de développer, ou du moins étudier avec plus d'attention les opportunités offertes par l’autre levier, la croissance externe, pour poursuivre dans le champ lexical financier.

Des relais de croissance au service de la finalité opérationnelle

Il ne s’agit pas pour les armées d’acquérir stricto sensu d’autres armées étrangères (ou d’autres services de sécurité, par exemple) dans le cadre d’une OPA organisationnelle agressive. Cela consisterait plutôt à renforcer les relations avec d’autres acteurs de nature politique (littéralement, des parties prenantes de la vie de la cité) et d’autres unités étrangères, qu’elles aient d’ailleurs des caractéristiques proches de celles des armées françaises ou plus éloignées (dès lors qu’elles peuvent être complémentaires).

Il serait évidemment inexact de présenter de telles recherches de partenariats comme de réelles nouveautés. Ils sont néanmoins aujourd'hui, à première vue et à de rares exceptions, parfois sans cohérence d’ensemble, reposant plus sur des initiatives locales de commandants d’unité (et donc plus sensibles aux mutations et aux accointances personnelles), ou alors empreintes du poids de l’Histoire et ne dépassant pas le cadre, intéressant mais non suffisant, de la mémoire partagée et de l'héritage commun.

Concrètement cette croissance externe passe soit par le parrainage qui est le rapport privilégié établi entre une collectivité territoriale (commune, département, région, etc.), plutôt française mais pas forcément, et une unité (bâtiment, régiment, escadron, etc.), soit par le jumelage qui est le lien noué entre unités de différentes armées (au sein des armées françaises, comme entre le BPC Mistral et le 1er REC) ou (ce qui est plus intéressant dans le cadre de ces quelques lignes) avec des unités de pays différents dans le cadre d’accords de coopération.

Pour toutes ces opérations de partenariat, il s’agit de fixer, dans le cadre stratégique défini, l’objectif à atteindre, définir les partenaires possibles (proximité géographique ou non, capacités techniques/tactiques proches ou non, possession d'infrastructures spécifiques, liens historiques, etc.), organiser et formaliser les relations (politiquement, juridiquement/contractuellement, déterminer un calendrier de progression, etc.), enfin, évidemment, les faire vivre au jour le jour (sans oublier de le faire savoir pour en démultiplier les effets).

Le jumelage pour renforcer l'offre stratégique par la diplomatie de Défense

De telles mesures permettent un changement de dimension en amenant de la masse critique supplémentaire par adjonction ou renforcement de capacités non détenues ou en trop petite quantité pour être "rentable" (le chef d’état-major de l’armée de Terre citait récemment le cas de l’Espagne comme axe de développement possible, pays détenteur d’hélicoptères lourds qui font défaut à la France et que des unités françaises d’hélicoptères de manœuvre pourraient approcher afin d'obtenir à terme des facilités en cas de besoin).

Une connaissance commune des hommes, des matériels, des procédures, etc. est développée permettant d’améliorer l’offre stratégique en renforçant des manières de faire avec des proches alliés, ou des partenaires plus lointains, tout en mutualisant les coûts (économiques et politiques) lors d’exercices et potentiellement à plus long terme lors d’opérations, finalité des armées. Par exemple, la Défense de l’Europe passera sans doute plus par de tels rapprochements de petits pas avec des pays entraînants, que par des conseils européens où il faut se réjouir si le mot Défense est prononcé…

Les modalités de mises en œuvre sont sans limite : visites régulières de hautes autorités et de personnels, invitations d’observateurs, exercices conjoints, contacts réguliers et échanges d’informations (bulletins de liaison, partages des retours d’expérience, mises en avant potentiellement bénéfique des matériels utilisés, etc.), formation de personnels, échanges et insertions de personnels (durant la vie en garnison, à la base ou au port, comme en opérations, marqueur fort de la solidité du partenariat), etc.

Les possibilités sont multiples, avec des partenariats de haut niveau déclinés jusqu’aux niveaux inférieurs : unités de la 11ème Brigade Parachutiste et 16th Air Assault Brigade dans le cadre du Traité de Lancaster House (effort important à dupliquer), 9ème BIMa et 3rd Commando Brigade Royal Marines (depuis 20 ans...), 21èmeRIMa et Lagunari, 2ème REI et SP-MAGTF de l’USMC, CPA 20 et RAF Regiment II Squadron, Détachement de la Légion étrangère à Mayotte (DLEM) et 2ème régiment des forces d'intervention de Madagascar, etc.

Une certaine modularité est possible entre un jumelage très poussé (comme la brigade franco-allemande, niveau brigade, régiments et unités élémentaires) et du plus ponctuel (comme entre la 27ème Brigade d’Infanterie de Montagne et brigade italienne Alpini - Taurinense). Il est aussi imaginable que des unités de réservistes soient jumelées, comme pour celles de l'active.

Certaines unités des armées françaises sont assez spécifiques, et consistent un facteur différenciant de la puissance militaire française (et de son modèle d'armée quasi complet), comme dans le Génie par exemple (pontonniers, chemins de fer, etc.) et rendent les candidats potentiels peu nombreux. D'autres permettent de se rapprocher plus fortement d’unités à la culture stratégique similaire et rare (comme pour les unités de chars en Pologne ou en Allemagne, alors que cette capacité est de moins en moins conservée en Europe).

Notons que les possibles inconvénients sont à ne pas négliger, et à jauger, car le retour sur investissement de ces partenariats à faire vivre (et donc à financer, avec des personnels suffisamment disponibles pour mener des exercices, des déplacements, etc.) sont parfois difficilement mesurables dès lors qu’ils agissent avant tout sur de l’immatériel (procédures, connaissances, etc.). Il s’agit de plus de les inscrire dans la durée malgré les mutations ou les possibles aléas des événements politiques ou économiques (cas de l'escadron 2/30 Normandie-Niemen, par exemple).

Finalement, ces mouvements, notamment avec d’autres unités militaires, s’inscrivent pleinement dans ce continuum de la diplomatie de Défense et notamment de la coopération que les armées françaises sont capables de proposer aux décideurs de manière complète (une vrai spécificité) : de la plus haute intensité à la plus basse, de l’assistance au combat à la formation technique en écoles, en passant par l’appui, le soutien, le binômage d’unités, l’accueil de stagiaires, etc. Il s’agit bien de ne pas partager la misère et de donner prétexte à des réductions plus importantes, mais bien d'apporter une plus value.
Parrainage et lien Nation-Armées (et non l'inverse)

Dans le cadre de parrainage, la connaissance des forces armées et de leurs missions, ainsi que de la spécificité de l'unité parrainée, est améliorée auprès de plusieurs publics ciblés (habitants au sens large, mais également jeunesse, potentiel vivier de recrutement, associations, clubs sportifs, écoles, etc.). Des actes de solidarité sont également envisageables (avec des blessés de guerre, lors du départ en opérations de l’unité, etc.), renforçant au final le lien Nation-Armées (pendant du lien Armées-Nation).

Il est nécessaire par contre de sortir des cibles traditionnelles pour un effort d’influence efficace (et ne pas parler à ceux qui sont déjà "convaincus"). C’est le cas par exemple pour la Marine qui développe des parrainages uniquement avec des communes éloignées de la mer, ou l'armée de Terre qui souhaite privilégier des partenariats si possible avec des villes n’accueillant pas de garnisons. Des unités en Outre-Mer pourraient être parrainées avec des communes proches mais également avec des communes de France Métropolitaine.

Au final, chaque état-major de grandes unités (division, brigade, escadre, force navale, etc.), unités de niveau en dessous (régiment, flottille, escadron, etc.), et même au niveau des unités élémentaires (compagnie, escadrille, bâtiment de guerre, commando, etc.), et sans oublier les services interarmées, devraient au minimum, si ce n'est pas déjà le cas, développer un jumelage actif avec des unités sœurs (issues de nos proches alliés - OTAN et affiliés - ou plus lointaines, notamment dans des zones moins couvertes par nos capacités - Amérique du Sud, Asie du Sud-Est, Europe Centrale, etc.), et un parrainage proche et plus lointain. Chaque unité est une ambassadrice potentielle et un relais qui permet de fortement démultiplier le réseau de liens sur lequel repose l'efficacité des armées.

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