mardi 28 août 2018

Renseignement et géographie : à propos du GEOINT et de sa dualité - Entretien avec Jean-Philippe Morisseau

Jean-Philippe Morisseau, à qui nous devons le blog Geospatial Intelligence et ses analyses sur les évolutions autour de cette discipline et l'apport des nouvelles technologies (réalité augmentée, intelligence artificielle, appui aérien en 2030, etc.) aux opérations, nous fait l'amabilité de répondre à quelques questions sur la question, pour en présenter les grandes problématiques et développements. Merci à lui. 
Qu’est-ce que le GEOINT ? Quel est son apport principal à ce qui est la raison d’être des armées, les opérations ?

Le GEOINT (Geospatial Intelligence) est une discipline du renseignement qui permet de tirer profit du potentiel des données géographiques, géolocalisées et/ou potentiellement géolocalisables, grâce à la fusion d’informations dans le but d’apporter une aide à la décision. Le GEOINT se définit comme une discipline englobant à la fois l'interprétation d'images, les systèmes d'information géographiques, la gestion de données géospatiales de sources variées, la visualisation des données et, bien sûr, l'analyse de toutes ces données pour répondre aux questions fondamentales sur "ce qui est" ou "ce qui s'est passé". La discipline permet en outre d’anticiper et de répondre à des questions plus complexes, sur "ce qui se passera" ou "pourrait se produire" dans un contexte géographique et temporel. Ce qui différencie le GEOINT des autres disciplines du renseignement c’est avant tout son approche globale qui permet de contextualiser des informations d’origines variées en les fusionnant sur un référentiel géographique commun. La discipline tire ainsi profit de la complémentarité des différentes disciplines du renseignement et fait appel à de nombreux savoir-faire techniques. Le GEOINT est en quelque sorte le dénominateur commun permettant d’apporter une aide à la décision fluide et efficace, dévolue aux plus hautes autorités (militaire ou politiques) comme à l’échelon le plus tactique.


En soit, le GEOINT constitue une véritable rupture dans le monde du renseignement, son approche permet la fusion de compétences autrefois cloisonnées entre les différentes disciplines du renseignement (ROIM, ROHUM, ROEM, etc.). Le GEOINT se veut avant tout une discipline moderne, en s’inscrivant dans une logique de partage allant à l’encontre du modèle traditionnel de fonctionnement en silos. C’est cette transversalité qui permet de fluidifier les échanges et garantir la supériorité informationnelle des armées. Grâce au développement des technologies de l’information, le rôle du GEOINT s’inscrit aujourd’hui pleinement dans la dynamique des opérations en tant que composante essentielle pour planifier et conduire des opérations militaires. La discipline permet en outre d’apporter une meilleure compréhension de l’environnement opérationnel et d’accroître l’efficacité comme la réactivité des forces armées déployées en opérations.

Y a-t-il une particularité au GEOINT "à la française" ?

La particularité du GEOINT à la française se caractérise avant tout par la culture française du renseignement et de la géographie militaire. Cette dernière a été largement influencée par l’histoire et le passé colonial de la France. La géographie physique à longtemps dominé l’intérêt des géographes des armées tandis que la géographie humaine était plutôt réservée au milieu universitaire, milieu avec lequel les interactions sont restés très limitées pendant des années, contrairement à l’approche anglo-saxonne. Si la transformation initiée en 2014 par le directeur du renseignement militaire, le général (2S) Christophe Gomard a eu pour objectif de créer une synergie entre la géographie, le renseignement et l’imagerie spatiale, le GEOINT français s’inspire beaucoup du concept américain et l’intégration de la géographie humaine représente une grande innovation conceptuelle.

En France, aujourd’hui quels sont les enjeux majeurs autour de cette discipline ?

Les enjeux et difficultés liés à cette discipline en France sont nombreux. Ils sont autant organisationnels que technologiques et concernent aussi bien le recueil de l’information que son exploitation. Si les moyens français ne sont pas comparables aux moyens américains dans le domaine du GEOINT, ils doivent néanmoins permettre de répondre à nos besoins comme garantir notre souveraineté dans ce domaine, mais aussi sauvegarder les intérêts industriels nationaux ou européens. Il est également important de souligner la dualité des besoins civilo-militaires en la matière et de considérer avec plus d’importance la coordination des différents acteurs institutionnels pour harmoniser les moyens nationaux comme optimiser la production de données critiques à la prise de décision. Le récent rapport du gouvernement intitulé "Les données géographiques souveraines" de la députée Valéria Faure-Muntian va dans ce sens et souligne la nécessité transverse de disposer de données géographiques souveraines, dont le processus de production et la qualité sont parfaitement maîtrisées afin de garantir l’indépendance de l’autorité publique. Bien connu des armées, cet enjeu à une résonance toute particulière dans l’exercice par l’Etat de ses missions "régaliennes" mais également pour la fourniture de services publics.

Les moyens de recueil actuels (satellites, drones, etc.) permettent la collecte de quantités considérables de données numériques qu’il faut exploiter efficacement afin d’en extraire des informations pertinentes dans des délais opérationnellement acceptables. Nous devons être en capacité de développer les technologies, outils et méthodes permettant de relever ces nouveaux défis et valoriser ces masses de données accumulées. Pour cela, il est primordial de mobiliser les ressources permettant de soutenir l’innovation et favoriser l’émergence de nouveaux acteurs voire de futurs champions tricolores du numérique grâce à des structures adaptées (structures telles que l’Intelligence Campus de Creil, ou encore l'incubateur LORIAS d’Orléans) et idéalement mutualisées afin d’encadrer ces développements et surtout de ne pas rater les virages technologiques à venir. Il ne faut pas oublier que les startups Keyhole Inc. (startup qui sera rachetée par Google en 2004 et qui donnera naissance à Google Earth) et Palantir ont été soutenues dès leurs débuts par le fond d’investissement In-Q-Tel, une structure gérée par la Central Intelligence Agency (CIA) permettant de financer des solutions représentant un intérêt pour la communauté américaine du renseignement.

Il faut garder à l’esprit que la numérisation de notre société est un défi majeur pour les années à venir et qu’elle ne doit pas être synonyme de perte de souveraineté. Elle doit au contraire permettre d’assurer pleinement l’autonomie d’appréciation et de décision de nos administrations stratégiques, mais aussi des grands groupes nationaux. Pour rappel, en mars 2015, l’adoption du logiciel américain d’analyse de données de masses Palantir par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) avait particulièrement marqué les esprits. Le directeur général de la DGSI de l’époque Patrick Calvar justifiait ce choix en pointant du doigt le manque de maturité des technologies nationales en la matière : "Nous ne manquons pas de données ni de métadonnées, mais nous manquons de systèmes pour les analyser [...] Les entreprises françaises qui [les] développent ne sont pas encore capables de répondre à nos besoins, alors que nous devons acquérir ce big data immédiatement". Ce même outil est aujourd’hui au cœur de la plateforme digitale Skywise développée par Airbus, qui s’appuie sur le savoir-faire de la startup pour faciliter la maintenance de ses avions.

La France dispose-t-elle d’une base industrielle dans le domaine ? Si oui, elle est "émergente" ou "émergée" ?

Il faut constater que la France dispose d’un savoir-faire reconnu dans le domaine géospatial, et possède des acteurs solidement ancrés dans ce domaine. Ces acteurs que je qualifierais d’acteurs "traditionnels" sont pour certains des pionniers du secteur de l’observation spatiale en France et constituent aujourd’hui la base industrielle émergée du GEOINT français, même s’ils ne sont pour la plupart pas uniquement spécialisés dans ce secteur. Ils sont présents de longue date et ont participé à des programmes civil ou militaires d’observation spatiale et de production cartographique (français ou internationaux). Ces industriels bénéficient d’un pouvoir de marché principalement orienté vers des clients clés, majoritairement institutionnels et bénéficient d’une grande stabilité.

L’arrivée de nouveaux acteurs au début des années 2000 va profondément transformer le secteur et inverser la tendance, en rendant accessible au grand public des informations autrefois réservées à la communauté du renseignement. La démocratisation de l’imagerie spatiale, de la localisation et de nombreux contenus géolocalisés vont créer de nouvelles opportunités favorisant l’émergence de nouveaux acteurs "non traditionnels", de nouvelles technologies et de nouveaux modèles économiques. Cet environnement va être propice à l’innovation et à l’émergence d’acteurs disruptifs comme Google, dont les outils sont rapidement devenus incontournables pour des millions de particuliers et professionnels, et ont imposé les nouveaux standards du marché. N’étant pour la plupart pas issus du domaine géospatial ou spatial, ces nouveaux acteurs n’en connaissent pas les règles. Bénéficiant de plus de flexibilité, ils mènent leurs projets sur du plus court terme et se concentrent principalement sur l’expérience utilisateur.

Si la dynamique industrielle française du milieu géospatial reste discrète au début des années 2000, les bouleversements successifs font évoluer les sources d’informations traditionnelles (imagerie satellite et aérienne) vers de nouvelles sources ou produits dérivées plus accessibles et moins onéreux. Il faut désormais compter sur le New Space, les drones, les initiatives collaboratives telles que le crowdsourcing, ainsi que la libéralisation des données (Open Data) et des technologies (logiciels libres) qui auront un véritable effet de levier sur l’industrie géospatiale. La réponse ne tardera pas se faire entendre, et depuis 2010, on compte en France plus d’une cinquantaine de nouveaux acteurs dans les technologies clés du domaine géospatial, de l’imagerie et du spatial.

S’ils ont pris la pleine mesure des bouleversements en cours, les acteurs traditionnels manquent d’agilité face à ces nouveaux arrivants et se cantonnent bien souvent au rôle de "suiveurs". Néanmoins, conscients qu’ils ne peuvent ignorer une technologie potentielle de rupture, ces acteurs historiques s’impliquent de plus en plus dans le soutien de structures facilitant l’émergence de pépites et n’hésitent plus à s’associer à de jeunes pousses prometteuses.

Comme pour d’autres sujets, le GEOINT n’est-il pas avant tout dual ?

Le GEOINT est bien sûr une discipline duale, elle est d’ailleurs déjà largement employée dans divers secteurs sans pour autant être nommée en tant que telle. Lorsque l’on parle de géodécisionnel, de géomarketing ou encore de location intelligence, il est bien souvent question de fusionner des données géolocalisées (et autres données) pour obtenir des informations utiles à la prise de décision, ce qui rejoint implicitement le périmètre du GEOINT. C’est un fait, le besoin de fusion et de mise en cohérence des informations produites par notre société est de plus en plus grand, et les acteurs publics en sont aujourd’hui devenus de grands consommateurs pour gérer efficacement le territoire national et anticiper ses évolutions. Le développement des villes "connectées" est par exemple un axe de développement intéressant pour le GEOINT. La nécessité de croiser comme de partager de grandes quantités d’informations de sources variées afin d’accroître l’efficacité des services urbains, de faciliter l’exploitation de ces espaces complexes et surtout de permettre aux autorités publiques de prendre des décisions éclairées en toute circonstances est une réalité indiscutable.

La récente évolution du système de supervision de Paris-La Défense illustre très bien cette tendance et permet par exemple d’exploiter simultanément les données produites par les multiples systèmes (plus de 13.000) qui équipent le quartier d’affaires et d’en synthétiser les informations pertinentes sur un environnement cartographique partagé. Le programme CleanSeaNet de l’Agence Européenne de sécurité Maritime (EMSA) est un autre très bon exemple d’application du GEOINT dans le domaine civil. L’utilisation combinée des données recueillies par les satellites d’observation Sentinel-1A/B du programme Européen Copernicus ainsi que les données de positionnement des bateaux (AIS) permettent d’identifier la pollution par hydrocarbures des mers et d’identifier les pollueurs moins de 30 minutes après l’acquisition d’une image. Que ce soit dans le domaine de l’agriculture de précision, de la gestion de crises ou encore des transports, il existe aujourd’hui une de nombreux exemples.

On pourrait reprocher au GEOINT de souffrir d’une trop forte connotation militaire en France et de ne pas encore posséder un concept d’emploi clairement établi susceptible de lever les doutes quant à son utilité publique. Sa définition pourrait pourtant étendre son usage au-delà du seul ministère des Armées et répondre à des besoins beaucoup plus transverses. Il ne faut pas oublier que malgré sa vocation première de soutenir l’armée américaine, la National Geospatial-Intelligence Agency (NGA) a apporté un soutien critique à la gestion de crise lors de l’ouragan Katerina à la Nouvelle Orléans en 2005. Son utilisation sur le territoire national en réponse à une crise majeure a permis de reconnaître immédiatement l’utilité du GEOINT à un sens beaucoup plus large que sur le seul champ de la Défense. Depuis Katerina, la NGA intervient régulièrement en réponse aux catastrophes (Haïti, Deepwater, Fukushima, Ouragan Harvey, etc...) et expérimente aujourd’hui de nouvelles collaborations publiques.

Une de ces collaborations menée conjointement par le Departement of Homeland Security (DHS), l’United States Geological Survey (USGS), le Departement Of Defense (DOD) et la NGA fût le développement du Homeland Security Infrastructure Program (HSIP). Une initiative qui a permis d’inventorier et de compiler un ensemble des données provenant de nombreux organismes fédéraux, de fournisseurs commerciaux, de partenaires étatiques et locaux en vue d’apporter une réponse adaptée en cas de situation d’urgence ou de catastrophe majeure. Pourrait-on imaginer de tels développements en France à moyen terme ? S’il reste du chemin à parcourir, cela paraît tout à fait réalisable, il faut savoir que l’émergence de structures telles que l’Intelligence Campus pour attirer l’innovation suscite fortement l’intérêt d’autres ministères. La mise en perspective de la dualité civilo-militaire et du rapprochement public-privé permettraient de créer de nouvelles synergies et de consolider cette industrie. Le manque de cohérence actuel conduit bien souvent à des aberrations, on notera par exemple l’utilisation de Google Maps par l'administration fiscale française pour détecter les piscines non déclarées sur le territoire national.

En quoi cette dualité, est-elle un avantage pour lever certains freins technologies ?

L’évolution constante et rapide du domaine voit en permanence l’apparition de nouveaux acteurs, de nouvelles technologies et de nouveaux modèles économiques. Ce changement de paradigme sonne le glas du leadership technologique longtemps tenu par les institutions. Fini le temps où le monde civil profitait de technologies issues du monde militaire. Les géants du high-tech sont devenus aujourd’hui les véritables moteurs de l’innovation et leurs investissements considérables en R&D sont difficiles à imiter. Ce n’est pas un hasard si le Pentagone s’est récemment associé à des partenaires privées comme Google pour développer ses algorithmes d’intelligence artificielle et exploiter les images produites par ses drones dans le cadre de son projet Maven.

Le véritable avantage de cette dualité est de voir les principales avancées technologiques de ces dernières années profiter à des secteurs relativement transverses (voitures autonomes, observation spatiale, vidéosurveillance, environnement, etc.), et le domaine du GEOINT n’échappe pas à cette nouvelle règle. Que ce soit dans le domaine du recueil ou de l’exploitation, la dynamique portée par les nouveaux entrants a permis de repousser les limites fixées précédemment par les acteurs traditionnels. La démocratisation de l’accès à l’espace, l’essor des constellations de petits satellites et les avancées de l’intelligence artificielle ces dernières années ont permis de développer de nouvelles approches qui profitent aujourd’hui au domaine public comme au domaine militaire.

L’autre avantage est la possible mutualisation des investissements dans des infrastructures favorisant le développement de ces nouvelles technologies. Les technologies du Big Data comme de l’Intelligence Artificielle requièrent d’importantes puissances de calcul que l’on retrouve généralement dans les offres de Cloud Computing des GAFAM. La mise en place de ce type d’infrastructures par l’Etat - il est question d’un cloud souverain - représente à la fois l’opportunité de renforcer la souveraineté numérique de l’Etat français, et d’accélérer le développement de ces nouvelles technologies au profit des établissements publics et collectivités locales.

Et quelles sont les spécificités qui empêcheraient une duplication entre ces différents secteurs ?

Ces spécificités sont principalement liées à la sensibilité des informations et de l’usage auquel elles sont destinées. Si la reproductibilité des technologies ne semble pas en cause, la nature des services et outils doit permettre de garantir la sécurité des informations traitées. Les services proposés par les nouveaux acteurs sont de plus en plus distants et font appel à des solutions de Cloud Computing souvent étrangères. Il paraît bien évident que les informations recueillies par un satellite militaire ne peuvent pas faire l’objet d’une exploitation via des services distants hébergé sur des solutions non souveraines.

Les infrastructures publiques se doivent donc d’être résilientes pour garantir la sécurité des données sensibles et permettre d’accueillir ces nouvelles technologies. Loin de s’appliquer au seul domaine militaire, cette particularité est aussi l’apanage des opérateurs d’importance vitale (OIV) qui sont pour rappel également soumis à la LPM. Cela concerne aussi bien les secteurs étatiques (activité civiles et judiciaires de l’état), les secteurs de la protection des citoyens (santé, gestion de l’eau) que les secteurs de la vie économique et sociale de la nation (énergie, industrie, finance, communications électroniques, etc.).

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