lundi 2 mars 2020

Innovation et Défi C2IA - Quels retours sur cette méthode d’innovation ?

Après la présentation de la formule ‘hackathon’ dans un précédent article (Impression 3D au 2è RIMa), d’autres projets d’accélération de l’innovation, avec d’autres méthodes, sont aujourd’hui menés au sein des armées. Ainsi, que retenir du Défi C2IA (pour "Commandement et Contrôle des opérations Interarmées") visant à faciliter la prise de décision ? Défi lancé à l’été 2018, et aujourd’hui à mi-mandat.


Fournir des solutions pour des problèmes liés à un environnement complexe 

Associer environnement opérationnel et complexité est devenu de nos jours une quasi lapalissade, qui caractérise pourtant une réalité bien observable (article CDEC). Tassement des niveaux de planification, de décision et d’exécution, grand nombre de bureaux d’états-majors (en en ayant toujours plus du fait de la solution "à un nouveau problème, un nouveau bureau" - étude IFRI), multitude des acteurs, quantité de données, bataille du temps… Autant de caractéristiques actuelles pour le commandement. Ainsi, les charges de recherche, recoupement et présentation de l’information représenteraient jusqu’à 70% des tâches d’un état-major. Si un raid aérien complexe (comme l’Opération Hamilton en avril 2018) demande des giga bits de données en planification, il génère des tera bits de données lors de son exécution. Dans ce contexte, il s’agit notamment retrouver du temps, pour conserver la supériorité par la juste décision. Or, la décision aujourd’hui, qu’importe les appendices à l’homme que sont les machines, reste un acte bureaucratique, basé sur le langage (écrit / parlé), qu’il faut épauler. 

Le défi C2IA visait à faire émerger, rapidement, une solution exploitable "pour soulager le commandement opérationnel des tâches ancillaires, répétitives et à faible valeur ajoutée qui pourraient être fortement automatisées". Autrement dit "augmenter la capacité de traitement et d’accès à l’information des acteurs en charge de la planification et de la conduite des opérations interarmées, pour leur permettre de se recentrer sur les tâches nobles d’analyse, d’élaboration de solutions opérationnelles et d’anticipation". Des briques dans les domaines de la fusion, du traitement, de l’analyse, de la diffusion et du partage de données complexes structurées et non structurées (images, textes, données chiffrées, géolocalisées…) étaient donc recherchées : Intelligence Artificielle, Big Data, interfaces cartographiques, réalités virtuelles ou augmentées… Pour aboutir à une plateforme qui agrège des données sensibles issues de systèmes d’informations différents. Tout en prospectant le champ de l’IA, un enjeu en soit pour maintenir notamment une interopérabilité entre partenaires : pour continuer à échanger et opérer ensemble, il est nécessaire à minima de connaître et saisir les enjeux, mais aussi potentiellement d’en utiliser au sein des états-majors, pour ne pas être dépassé. En soit, un enjeu de souveraineté donc.

Le défi, comme mode d’action 

Après l’annonce du lancement en juillet 2018, les inscriptions des acteurs intéressés (start-up, PME/ETI, industriel intégrateur, laboratoire de recherche…) devaient avoir lieu avant septembre, avant une phase de découverte des cas d’usages liés à la prise de décision (type de données manipulées, contraintes, environnement informatique et géographique...). 

Une remise de propositions (format papier) avait lieu 1 mois après, avant une présentation plus fine des attendus (par bureaux). Début 2019, les équipes de candidats retenus étaient prévenues, avant une seconde phase de dépose de dossiers, plus poussés, puis des choix basés sur une démonstration des solutions. Les présentations successives ont étaient épaulées par co-construction des solutions avec les utilisateurs finaux. Avec au final une sélection en 3 étapes (deux sur dossier, plutôt classiques, chronophages et administratifs, qu'il faut savoir maîtriser, et une sur démonstrateur), face à un jury représentant pas moins de 12 entités (CPOIA, DGA, DIRISI…). 

Le défi était lancé par le Défense Lab - C2 Lab, devenu depuis juillet 2019 le laboratoire interarmées pour le commandement des opérations (C2 LAB-IA), rattaché au Commandement pour les opérations interarmées (CPOIA). Il s’inscrit dans la mission de "l’appui aux opérations interarmées en matière de formation et d’entraînement ; d’anticipation, de planification, de conduite et d’évaluation ; de transformation des outils et des méthodes". Il est un des 21 projets d’accélération labellisés par l’Agence de l’Innovation de Défense (AID), pour être portés et exécutés par l’Innovation Défense Lab

Un prototype prochainement déployé en Guyane 

Après la notification du gagnant à l’été 2019, un prototype est ensuite développé, en lien avec les futurs utilisateurs, via des "sprints courts" de développement. Baptisé Keos et élaboré par quatre PME et startup françaises, ce prototype d’aide à la décision opérationnelle (avec simulation des impacts des décisions pour les opérations) a été présenté à ses futurs utilisateurs et doit être expérimenté par l’état-major interarmées des Forces Armées en Guyane (FAG) au second semestre 2020, première étape de sa validation technico-opérationnelle. Durant le développement, les équipes se sont déjà rendues en Guyane en novembre 2019, pendant 15 jours, pour mieux comprendre les besoins, et un autre déplacement est prévu d’ici quelques semaines. 


  • Impact SAS : un éditeur de logiciels, qui fournit une suite de C2 déjà labellisée "utilisée par les armées françaises", la Delta Suite (un Système d’information Géographique, pour la représentation cartographique associée à des capacités de communication, avec des applications métiers). 
  • Golem.ai : qui développe une IA d’analyse sémantique du langage naturel, 100% explicable (donc pas une IA dite "boite noire"), sans entraînement et qui ne stocke pas les données utilisateurs (en rapport avec l’attention portée à la sécurité des données en termes de traçabilité, droits d’accès…) ; 
  • Masa Group : un moteur de simulation des opérations, capable de modéliser la doctrine, de gérer les changements de paramètres et d’analyser leurs impacts lors d’une opération (étant connu notamment pour son logiciel d’entrainement SOULT/SWORD des états-majors) ; 
  • Magellium : une IA de géo-information et lecture sémantique d’images, pour filtrer les données et en aval des applicatifs permettant de les visualiser et les analyser. 
Quelques enseignements à retenir 

1/ Le principal est que pour maintenir un niveau d’efficacité (du commandement, mais également du juste emploi de la dépense publique…), il est nécessaire de faire autrement. L’innovation passe notamment par une modification des pratiques : changement de la manière de coopérer, avec une évolution culturelle induite par la transformation numérique. Sur mandat du sous-chef opérations (SC/OPS) de l’EMA, le CPOIA avait dirigé un groupe de travail sur la numérisation du commandement des opérations interarmées préalablement à ce défi. Un certain nombre de recommandations avait été noté, permettant de cadrer le défi. Soulignant aussi des observations bien concrètes, comme le rappelait un militaire : "un sergent-chef aviateur, non bachelier, qui fait de la virtualisation de machines, c’est ça le changement culturel qu'entraîne la transformation numérique vécue au quotidien au sein de notre état-major". 

2/ Il est possible, en faisant autrement, de remporter quelques succès dans la bataille du temps : la consultation des industriels, pour expliquer au mieux les attendus, et la définition d’un prototype, co-développé en parallèle, s’est faite en (seulement) 9 mois. Cela passe notamment par l’usage de scénarios, larges au début, puis plus resserrés, pour aboutir au final à la définition en commun des spécifications. Voir ainsi ce qu’il est réellement possible de faire, réguler l’incertitude et maîtriser le risque dans les attendus, par des points d’étapes réguliers. 

3/ Un tel projet permet de réunir une communauté. Plus de 80 entreprises s’y sont intéressées, et 19 consortiums, avec plus de 60 entreprises, ont finalement déposés un 1er dossier. Et même si elles ne sont pas retenues au final, elles peuvent monter en compétences : saisir les enjeux, développer, etc. Voir avoir des opportunités. C’est le cas de Delia Stratégie, start-up dans le développement de logiciels d’aide à la décision, dont la solution n’était pas intégrée dans l’équipe gagnante. Néanmoins, Holograph, son outil de modélisation visuelle et d’aide à la décision, devrait être expérimenté au CPOIA, et connaitre ainsi de précieux retours d’utilisateurs pour poursuivre son développement. L’idée étant de fournir une solution de visualisation (niveau opératif) d’aide à la prise de décision, synthétique (visualisation pour le chef des grands enjeux, en partant d’un tableau blanc, et en étant aidé d’une matrice de synchronisation). En somme, mettre fin à la sur abondance de documents via une solution collaborative idoine : aujourd’hui, 1 PPT de 40 slides pour présenter une opération complexe de niveau GTIA est la synthèse de plusieurs centaines de PPT, qu’il est pourtant donc possible de réduire. 

4/ Il est possible d’assurer un partage des données avec les industriels. S’il n’y a pas de problème de confiance en soi entre armées et secteur privé, des lois sur le partage de données existent. Néanmoins, la mise à disposition de lots significatifs de données par les armées auprès des industriels pour faire tourner leurs produits en cours de développement a été possible : 0,5 terra de données déclassifiées (images satellitaires, mails, PPTs, rapports…) ont été fournies, autour du cas complexe du déclenchement des opérations pour la tempête Irma en 2017, et de la continuité en parallèle des autres missions (Titan de protection du Centre Spatial Guyanais, Harpie de lutte contre l’orpaillage illégal ou PolPeche contre la pêche illégale). Car si un algorithme d’IA apprend sur du simulé et non du réel, il aura des biais. 

5/ En cherchant, il est possible de trouver la procédure du code des marchés publics adaptée, pour notifier dans les temps, en se basant sur l’expertise achats de l’AID. Avec quelques enjeux relevés, notamment l’établissement de critères de "coûts humains" dans la phase de co-développement, ou en faisant jouer à leur maximum les indispensables marges permises par les dialogues compétitifs permettant de gérer les coûts et les délais, et l’utilisation du principe de tranches conditionnelles ou optionnelles. 

6/ Néanmoins, la question budgétaire demeure. La facture de l’expérimentation est aujourd’hui "frugale", moins de 5 millions d’€ sur 18 mois, pris sur les crédits EMA. La clause de revoyure de la Loi de Programmation Militaire prévue pour février 2021 permettra-t-elle d’intégrer un tel projet dans les crédits EMA/DGA si le prototype a bien convaincu de sa maturité (entièrement ou une brique) ? Le Système d’Information des Armées (SIA) sera-t-il le "gros programme" qui sera l’enveloppe budgétaire fléchée d’accueil pour lancer le passage à l’échelle ? L’avenir le dira, et permettra de conclure si le défi n’a pas été juste un coup d’essai, avec des enseignements positifs, avant d’être rattrapé par les habituels travers de rigidité.

Vue la rapidité des cycles technologiques dans le domaine du numérique, il n’était plus possible d’intégrer les systèmes d’informations et de communications (SIC) aux "programmes à effets majeurs" d’équipements, menés dans le temps long. Ils ont donc bénéficié d’un programme dédié plus souple (SIA), depuis quelques années. Cette demie-souplesse dans la construction de la programmation doit encore prouver toute sa pertinence pour une adaptation à des programmes, plus réduits, et flashs. Sans quoi, il est fort possible que ce genre de défis trouve moins d'intéressés lors de prochaines éditions (si les investissements faits, en partie des paris sur l'avenir, sont trop à perte).

7/ La méthode "défi" permet au final de mener un réel projet d’accélération de l’innovation, terme employé par l’Agence de l’Innovation de Défense pour désigner un mode d’action plutôt que l’innovation elle-même : "Il s’agit de prendre un sujet à un niveau de maturité technique, utilisateur ou commercial variable, de le structurer en projet et de le conduire pour atteindre l’objectif fixé. Ce mode d’action privilégie l’atteinte de l’objectif le plus rapidement possible plutôt que la recherche de la meilleure performance technique ou la complétude de l’objet ou du service final. Ce mode d’action s’appuie sur l’expérimentation de maquettes, démonstrateurs et prototypes pour co-construire la solution entre les utilisateurs et les sociétés". L’enjeu demeurant aussi l’étape d’après. Et de plus, si les missions de l’AID sont de prêter attention plus particulièrement à l’innovation issue du monde civil, cela ne doit pas se faire au détriment d’acteurs 100% militaires, qui seraient moins éligibles à certains dispositifs de soutien, quand bien même ils bénéficieraient d’une expertise bien réelle. 


Le défi relèvera-t-il le défi ?

Ainsi, ce défi C2IA a en l’état éprouvé une façon de faire (agile), et pas seulement un résultat. La solution choisie ne répondra pas forcément à 100% du périmètre pensé initialement. Le groupement gagnant ayant été celui qui savait le mieux faire ce sur quoi il s’était engagé, avec toutes les garanties possibles apportées par le co-développement. L’opérationnel n’était pas contraint par l’outil, mais c’est bien l’opérationnel qui a contraint au plus l’outil développé. Outil qui doit demain montrer, dans la phase d’expérimentation, toute sa pertinence. La condition sans doute à ce que ce genre de défis soit retenté pour d'autres applications, et que les futurs défis attirent toujours aussi largement.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Il suffirait que Bercy externalise l'armée en commençant par les états-majors, les sociétés militaires privées se presseraient au portillon. Ce n'est pas une blague, un intelligent l'a tenté:
http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2019/11/12/l-armee-de-l-air-externalise-l-entrainement-operationnel-et-20633.html

Anonyme a dit…

En route vers Skynet:
https://www.areion24.news/2020/04/10/intelligence-artificielle-vers-la-fin-des-etats-majors%E2%80%89/

F. de St V. a dit…

merci pour le lien !

Anonyme a dit…

Les gendarmes aussi innovent:
https://lessor.org/a-la-une/escadron-un-jeu-video-qui-simule-le-maintien-de-lordre-des-gendarmes/

Anonyme a dit…

Il faudra qu'il y ait des entreprises pour transformer l'essai, pas sue des start-up:
https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/05/25/a-la-seyne-sur-mer-le-fleuron-cnim-est-proche-du-demantelement_6040649_3234.html

Anonyme a dit…

Article 1: le chef a toujours raison.
Article 2: si le chef a tort, se référer à l'article 1.

En boucle jusqu'à ce que l'on se prenne une défaite carabinée d'où l'idée d'une "Red team":
https://www.penseemiliterre.fr/ifkha-mistabra-ou-la-doctrine-de-la-contradiction_114182_1013077.html

Anonyme a dit…

C'est compliqué l'innovation en France même s'il y a du mieux:
https://forcesoperations.com/generate-trois-ans-et-44-pepites-plus-tard/

Il n'y aura pas de budgets pour toutle monde:
https://lemamouth.blogspot.com/2020/05/plan-de-relance-defense-400-projets.html