samedi 24 octobre 2020

Lecture - "Retour de la colline du désespoir" - Récit d'opérations du petit monde du renseignement humain, par Ulice Lombard

"L'opération Gregale, planifiée et menée conjointement du 21 au 28 mars dans le Sud de la vallée de Tagab par le Kandak 34 de l'armée nationale afghane (ANA), conseillé par une OMLT française, et par la Task Force Altor, a pour but d'accroitre le contrôle de la zone s'étendant au Sud du parallèle 46, tout en posant des jalons pour une meilleure maîtrise de la vallée plus au Nord, dans la direction du village de Tagab" : voici comment commençait le compte-rendu officiel, laconique, d'une opération majeure menée il y a plus de 10 ans en Afghanistan, en mars 2010, par les militaires français et afghans. Pas un mot sur une quelconque prise à partie par des "insurgés". Lire le récent livre "Retour de la colline du désespoir", c'est réaliser une plongée au plus près des opérations, dans le quotidien de cette période afghane qui a marqué, parfois durement, toute une génération de militaires. Notamment cette opération là, racontée par l'auteur, avec une phase de désengagement d'un point haut particulièrement risquée et marquante (d'où en partie le titre de l'ouvrage). Et cela sous le feu. C'est découvrir un tout autre point de vue.


C'est une plongée très précise que l'auteur de l'ouvrage, adjudant-chef écrivant sous pseudo, offre via ce récit d'opérations. Une plongée d'une certaine façon violente, autant par les faits racontés que par les interpellations, directes et indirectes, que l'auteur fait au lecteur. Que ce dernier soit militaire, quelque soit son grade ou son unité d'origine, ou civil, concerné ou non par les questions militaires. C'est en apprendre plus sur une petite partie du quotidien de cette génération afghane, cette génération qui a connu le feu qui tue, ou au moins qui marque et transforme. Une génération déjà, hélas, presque oubliée, qui remplaçait la génération ivoirienne, et qui est déjà remplacée par une autre, sahélienne, en attendant peut être une suivante. Une génération qui se laisse découvrir, en offrant ici une plongée singulière dans le très petit monde, discret, du renseignement humain : "ces capteurs spécialisés non issus du monde des forces spéciales". Comme nous le confie l'auteur, "c'est un livre à plusieurs niveaux de lecture, où chacun devrait pouvoir saisir différents points et trouver un intérêt à différents titres".

Avec un récit saccadé, rapide, et extrêmement précis sur certains aspects, vous embarquez dans le quotidien d'une patrouille de recherche profonde (PRP) du 2ème régiment de Hussards (hier à Sourdun, et depuis 2009 à Haguenau, en Alsace). La PRP est le pion de base de ce régiment spécialisé (généralement avec 6 hussards, autour de 2 véhicules VBL), pour le renseignement humain. Renseignement capté par un humain, via une conversation (et les techniques associées d'élicitation) ou par reconnaissance (avec jumelles, appareils photos, lunettes...). Des multiples exercices (avec 2 années pour devenir pleinement opérationnel via les différents stages et formations, et un entraînement continu pour se maintenir au niveau) jusqu'aux opérations racontées, c'est découvrir à travers ce livre le besoin d'audace, d'intelligence et de méthode, de préparation physique et mentale pour s'endurcir et mener ces opérations de renseignement sans contact ou avec des prises à partie, violentes, par l'ennemi. Avec, pour l'auteur, une inspiration dans son style de récits venant d'ouvrages comme "Bravo Two Zero", et d'autres missions de renseignement menées et décrites surtout par des anglo-saxons, bien plus prolixes.

Un régiment, unique au sein  de l'armée de Terre, parfois au fonctionnement mal compris par les autres régiments qu'il côtoie. Dont les membres sont perçus comme "des cow-boys", "persos" et/ou privilégiés. Avec un positionnement particulier, recherché par l'auteur qui ne se voyait ni dans "la lourde" ou "la légère", au sein de l'arme de la Cavalerie, en n'étant pas comme les autres sur des chars. Il faut donc généralement expliquer et convaincre de son utilité et de son emploi, et cela à chaque relève. Faire ses preuves, comme l'explique régulièrement l'auteur, adjoint puis chef de PRP. Et c'est un récit par un sous-officier de recrutement direct, 100% pur produit du 2ème RH, au contact de militaires de différents grades et de différents horizons. Et cela au sein des armées, organisation riche de ses hommes mais également fragile de ses mêmes hommes et de ses rapports humains. Un récit qui ne cache donc pas les rudes coups de gueule, les difficultés de reconnaissance et de positionnement dans les relations hiérarchiques, les échecs, etc. Les liens de confiance entre frères d'armes, comme les déceptions vis à vis de certains lors de ces années à faire "ce métier d'escroc fait par des gentlemen" (ou inversement) y sont décrits.

 
C'est aussi le récit de "15 mois d'opérations en Afghanistan, en 3 OPEX étalées sur seulement 5 ans". En plus d'une opération au Kosovo et une autre en Cote d'Ivoire du côté de Yamoussoukro ("des vacances" vis à vis de la réalité de la guerre en Afghanistan, et de la phase de réveil qui suivra) réalisées par l'auteur comme adjoint de PRP. Mais ce sont bien ces 3 opérations en Afghanistan, très différentes, sur lesquelles l'auteur s'appesantit le plus. Que cela soit lors de la phase de (fausse) stabilisation quand les militaires français étaient uniquement basés autour de la capitale Kaboul, avec une mission d'équipe légère de recueil (au sein de French Field Humint Team - FR FHT du Regional Command - Centre), loin des combats intenses, mais en première ligne pour protéger la capitale face aux attentats réguliers... et avec ses phases de tensions extrêmes dans les trajets faits en véhicules). Ou lors de la phase plus intense de contre-insurrection où les militaires français se déploient dans les zones voisines du district de Surobi et de la province de Kapisa. 

Le livre offre notamment une vue différente et inédite de la tragique embuscade d'Uzbeen en aout 2008, l'auteur étant alors déployé sur place pour sa 1ère opération en Afghanistan. Grâce à son réseau de sources, il permettra de suivre en quasi direct les opérations, tout en recevant des informations précises permettant aux forces spéciales américaines d'intercepter et détruire les troupes taleban se repliant le lendemain de l'embuscade dans une province voisine. Une opération "dérangeante" pour l'armée française, comme nous l'indique l'auteur, tant le réveil est douloureux. Et un bel hommage à l'action du sergent Penon, infirmier au 2e REP, connu de l'auteur. Un militaire au comportement héroïque lors de cette embuscade, où il y laissera la vie. 

 
Suite à cette première mission, c'est un nouveau départ très rapidement, "pour y retourner et retrouver cette satanée ambiance". Celle qui manque tant à l'auteur. Il s'agit alors toujours de développer un réseau de contacts, de renseigner, de guider. Mais cette fois ci avec des légionnaires du 2è REI, en vallée d'Uzbeen, sur la COP Rocco, puis en Kapisa depuis la COP 42. Un mandat intense avec plusieurs actions de feu. "Cette expérience à 42 m'a littéralement transformé. [...] Mais un malaise est présent".  Opération où se déroule l'épisode du désengagement depuis la fameuse colline. Et "à force de vouloir repartir, j'y suis parvenu", pour un 3ème départ, en 2011, avec le 1er RCP. Suite à plusieurs pertes à l'été 2011, une réorientation radicale de la mission des militaires français est décidée, avec une limitation des sorties sur le terrain, et une frustration à gérer.

"On fait de la figuration", râle l'auteur. Qui avec beaucoup de lucidité décrit alors une lente descente : réduction des rapports humains, immense fatigue, enfermement dans le sport, irritation exacerbée... Jusqu’à un soir de Noël où une fin tragique est évitée de peu. "Je sais, ils savent aussi", en parlant de ses camarades arrivés juste au bon moment. "Mon chemin de croix ne fait que commencer. [...] Je suis finalement vaincu". Le récit frappe par sa franchise, notamment sur la conscience intime d'être un blessé de guerre non pas physique mais psychique. Avec une description précise de ce qu'est ce stress post traumatique, "où quand le sac que nous portons de toutes nos opérations et nos expériences, avec ces cailloux accumulés au contact direct de la guerre, devient trop lourd pour nous, et qu'il faut mieux le poser", comme nous l'indique l'auteur. Réagir face à "ce mal puissant qui vient de l'intérieur". Cela sera donc un rapatriement en France en janvier 2012, et le début d'un long cheminement.

Si les 8 ans qui séparent aujourd'hui de ce moment ne sont pas racontés avec autant de précision, cette remontée, longue et difficile (avec une complications de santé), est bien présente tout au long des  pages. D'abord, parce que, comme nous l'explique l'auteur, l'ouvrage est partie prenante de ses soins, "une écriture thérapeutique". "Partez d'une feuille blanche et écrivez", lui avait conseillé une psychologue militaire de la CISPAT qui le suivait. Un premier manuscrit avait été rédigé, au passé, il y a de cela plusieurs années, avec déjà un plan venu naturellement qui est celui de l'actuel ouvrage. Pour sortir ses souvenirs et, au passé, comme pour remettre au plus loin ses événements et les repousser. Puis le manuscrit a été repris plus récemment, au présent, avec l'aide d'une connaissance qui est professeur à Normale, pour donner cet ouvrage.

Pour l'auteur, il s'agit autant de raconter, "informer sans déformer" comme sa formation de hussard lui a appris, d'expliquer et de témoigner. Éventuellement de servir de déclencheur : "je ne fais pas ça pour ça, mais si cela peut aider seulement 2 ou 3 militaires, eux aussi touchés comme moi, alors cela sera déjà beaucoup". En étant transparent sur les séquelles et les réactions. Prochainement dans le civil et actuellement en reconversion, l'auteur se lance donc dans une autre vie  : "aujourd'hui je me suis relevé [...]. Des postes en bureau qui m'ont appris à m'ennuyer [...]. Je sais désormais vivre avec mes fantômes".  Notamment grâce à ce livre "qui a sa vie propre d'objet que je ne peux pas contrôler", tiré à 1.000 exemplaires, après une campagne de financement mené, notamment, auprès des anciens camarades, toujours pas loin. Récemment en rupture de stock chez certaines plateformes de distribution, il est aujourd'hui surtout trouvable chez l'éditeur (Éditions Maia). Et il appelle peut être demain une suite : "j'ai des tonnes d'anecdotes en stock. Plein de choses non encore écrites. On verra la réception. Pourquoi pas donner une suite sous un autre format. Voir une série".

A suivre (ici sur la page Facebook de l'ouvrage), et clairement un livre à découvrir. Avec une lecture dont nous lecteurs ne sortons pas, d'une certaine façon, indemne. Avec ces interpellations de l'auteur qui peuvent toucher chacun d'entre nous, sur un quotidien de militaires pas connu de tous, voir complément méconnu. Et des questions lancées, auxquels il nous faut apporter des réponses : Qu'avons-nous fait pour et de ces militaires ? Sommes-nous conscients de ce que ce contact avec la guerre donne ? Une écriture qui éveille la conscience en tout cas. Mission réussie.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Le psychologique est quelque chose dont on ne parle que depuis quelques années:
https://www.rfi.fr/fr/podcasts/lignes-de-défense/20201129-défense-parole-de-soldats-blessés-en-opérations-extérieures