lundi 8 février 2021

L’imprévisibilité comme facteur de supériorité opérationnelle - De l’intérêt pour l’armée de Terre de retrouver le sens de l’embrouille ?

Les adversaires présents et futurs de l’armée de Terre française liraient en elle comme dans un livre ouvert. Ils pourraient, sans trop d’efforts, avoir des éléments de réponses aux questions qui, quand, où et comment la concernant. Si l’imprévisibilité tactique (via la surprise, la déception, l’intoxication…) serait encore parfois atteignable (et mise en œuvre dans les opérations actuelles), l’imprévisibilité, comme difficulté à prédire des intentions et des actions, de niveau opératif ou stratégique, lui manquerait. Une ambition à retrouver, parmi d’autres, pour obtenir un état de sidération, qui permet, au moins un temps, de prendre et maintenir l’initiative, pour faciliter l’imposition de sa volonté.
 

Voilà l’intention, écrite dans le programme, donc prévisible, du colloque annuel du Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement (CDEC). Colloque s’inscrivant dans des réflexions menées depuis quelques temps qui devraient déboucher par la publication à venir du nouveau "Concept d’emploi des forces terrestres", nouvelle offre stratégique de la composante terrestre, prévu avant l’été 2021 (en lien avec le nouveau "Concept d’emploi des forces", validé lui par le chef d’état-major des armées (CEMA) fin 2020). Prenant en compte évolutions et invariants de l’environnement stratégique, les forces terrestres doivent ainsi proposer une adaptation de leur contribution, en lien avec leur place particulière de forces menantes agissantes au sol ou vers le sol, là où s’affrontent les ultimes volontés.

Entre profonde prédictibilité structurelle et aversion à la ruse mal perçue

Cette non-imprévisibilité (le postulat de départ, difficilement niable, étant que l’armée de Terre et en partie les autres armées, à des degrés variables sont prédictibles) serait due, notamment selon le général (2S) Guy Hubin (praticien de l’art de la guerre et penseur prolixe, dont Michael Shurkin, chercheur à la Rand Corporation, dresse récemment un intéressant portrait dans War on The Rocks), à quelques traits forts de la culture stratégique française dont : 
  • Une verticalité du commandement, qui, malgré un effort pour commander, à la française, "par l’intention", donne de la lisibilité, en remontant ou descendant la chaine de commandement - créateur et décideur, si initiative et subsidiarité ne sont pas pleinement mises en œuvre ; 
  • Une organisation homothétique très marquée des structures, avec une organisation globalement pyramidale, malgré quelques efforts d’y remédier, comme via la culture interarmes ;
  • Une manœuvre axiale : l’effort porté par les troupes amies - la concentration des moyens - est globalement dans un « cône » d’application de quelques degrés d’étendue situé « en avant », anticipable donc par les troupes ennemies, notamment du fait de la faible portée des capacités de destruction) ;
  • Une linéarité des dispositifs, avec une logique de fronts, et d’échelons avant/arrière, de postes et de sureté intérieure/extérieure, aujourd’hui encore prégnante, plus que de réseaux recomposables et donc d’approche multidirectionnelle à 360°)…
Enfin, peu citée à cette occasion, la sureté (et toutes ses déclinaisons connexes dans la mise en œuvre : sécurité opérationnelle, camouflage, etc.), appliquée à ses propres manœuvres, semble également une préoccupation d’avenir, à l’heure des réseaux sociaux (et du déballage de la vie privée et de la vie professionnelle…), et plus globalement de capacités étendues de détection et d’acquisition (images, radars, sources ouvertes…), etc. Ainsi, la supériorité tactique demeure un défi difficile à réaliser, en étant très souvent dans l’incertitude, rarement dans la certitude, et encore plus rarement dans l’imprévisibilité, soit "la conjonction de l’innovation pour le bénéficiaire et de l’incompréhension pour la victime", selon les mots du général Guy Hubin.
 
  
Guerre éléctronique - VAB Bison pour le brouillage d'attaque, notamment directionnel grâce au mat visible. Crédits : FSV / MA.

Lors de la conclusion, le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), le général Thierry Burkhard, notait qu’un changement de la temporalité était de plus observable, avec d’emblée (sans préavis et sans possibilité de se préparer) un monde oscillant entre compétition, contestation et affrontement. Et cela quand bien même la paix reste un horizon à rechercher, pour retourner à un schéma plus ancien d’état de guerre, de crise ou de paix. Dans ce nouveau continuum présenté, l’escalade entre les différents états devient possible, avec aujourd’hui une notion de "seuil" structurante, avec des manœuvres "sous le seuil" de l’affrontement ou, parfois délibérément, directement "au-dessus du seuil" de l’affrontement. Ainsi, au-delà de la prise en compte de l’imprévisibilité de l’adversaire, les défis du combat aéroterrestre à moyen terme seraient plus larges, avec :
  • La réactivité face au "fait accompli"
  • L’accès face à des espaces contestés
  • La réaction à la transparence pour maintenir la surprise, 
  • L’atteinte d’un rythme de manœuvre capable d’encaisser ou de fournir, notamment un choc initial, 
  • La survie face à des moyens de longue portée ou de saturation, 
  • Etc. 
Avec, toujours selon le CEMAT, des changements observés du caractère de la guerre, l’inconfort opérationnel (qui, vu son ampleur, peut conduire à une défaite militaire) s’appliquant à tous les milieux, (au loin sur les flux logistiques, au près sur le territoire national, sans supériorité garantie dans les airs ou sur et sous les mers, etc.). Et cela via des menaces sur l’ensemble du spectre de la conflictualité, "les menaces ayant tendance à s’ajouter plus qu’à se substituer", pour reprendre l’expression d’un autre intervenant, le chercheur Elie Tenenbaum de l’IFRI.

De la nécessité d’être cru pour pouvoir tromper

Sans volonté ni prétention de faire le tour du sujet, le CEMAT a lancé quelques pistes lors de la conclusion du colloque. Si dans "La guerre de 20 ans" (pour reprendre le titre d’un ouvrage de deux chercheurs de l’IFRI, Marc Hecker et Elie Tenenbaum, à paraître d’ici quelques semaines chez Robert Laffont sur les guerres menées depuis le 11 septembre 2001 face à des entités pratiquant le terrorisme et la guérilla), l’imprévisibilité tactique a été bon an mal an obtenue (sur le court terme, avec ensuite adaptation d’un adversaire manœuvrant), il serait nécessaire aujourd’hui de retrouver un niveau plus élevé d’exigence d’imprévisibilité, selon le CEMAT. Avec 3 défis :
  • Défi de la crédibilité, car sans, il y a pas d’imprévisibilité qui produise des effets ou des effets assez longtemps ;
  • Défi de la décision dans l’incertitude, où il s’agit notamment de briser l’imprévisibilité adverse, qui est aujourd’hui forte ;
  • Défi de sa propre imprévisibilité que peut mettre en œuvre l’armée de Terre aujourd’hui, avec des efforts parfois importants (de réflexions, de capacités, d’adaptations…).
Rappelant donc qu’avant tout, pour jouer de l’imprévisibilité et bousculer les processus décisionnels adverses ("to get inside adversary’s loop", pour reprendre le wording anglo-saxon, non renié par le général Alastair Veitch, fier Ecossais mais aussi général adjoint opérations de la 1ère division française, et stimulant présentateur des réflexions britanniques sur le sujet), il fallait être crédible, perçu comme crédible, de peur d’être pas compris dans la manœuvre menée à vocation imprévisible.
 
Il s’agirait donc de s’appuyer notamment sur un capital actuel, certain, mais dont la bonne perception demeure néanmoins primordiale, pour notamment atteindre la capacité d’intimider et de dissuader. Ce capital de crédibilité serait notamment constitué :
  • Des engagements passés et de l’expérience opérationnelle engrangée (manœuvre aéroterrestre dans des conditions éprouvantes, rusticité de la troupe, autonomie des chefs tactiques, etc.), qui possède aussi intrinsèquement ses limites, poussant à une forte répétabilité ("les recettes" à réappliquer), et demeure fragile sans efforts pour l’intégrer ;
  • La perception au-delà des frontières d’une armée qui est connue, et reconnue, pour défendre les intérêts de son pays, si nécessaire au-delà des frontières et donc ayant pu et pouvant projeter de l’imprévisibilité au loin ;
  • Une armée ayant une vraie culture de l’alerte (via notamment l’Échelon National d’Urgence – Rénové, capable, comme exemples, de garantir des renforts au Sahel, une hausse du dispositif Sentinelle, l’envoi d’un bataillon de Génie au Liban pour envoyer un message, etc.).
Pour rappel, l'ENU rénové a pris effet en octobre 2020, et permet à tout moment le déploiement possible (à plus ou moins 3.000 km) :
  • En 12H : d’un module d’alerte (état-major du régiment leader, une compagnie d’infanterie et ses appuis, des spécialistes des transmissions, un détachement de transit, une section de commandos parachutistes…) ;
  • En 48H : d’un 1 groupement tactique (GT), qui permet d’atteindre environ 650 parachutistes déployés (avec des éléments du poste de commandement de la brigade, une autre compagnie d’infanterie, une de commandement et de logistique, une d’appui et une de génie) ;
  • En 5 jours pour la FIRI (force interarmées de réaction immédiate) : avec 3 groupements tactiques. Notamment sous blindage, le blindé Serval, future monture privilégiée de la 27è BIM et de la 11è BP dans le cadre de la différenciation des brigades (suite à la décision du CEMAT prise cet été), permettant cette remotorisation et mise sous blindage de l’ENU ;
  • En 10 jours pour la FIA (forces interarmées) : les compléments d’une brigade interarmes (BIA) et d’un groupement aéromobile (GAM).
 
Crédits : Commandement des Forces Terrestres (Twitter).

Avec un point d’attention notamment, comme le reconnait publiquement le CEMAT lors d’auditions parlementaires, sur ses capacités de projection, alors que la flotte d’appareils d’ancienne génération de l’armée de l’Air et de l’Espace baisse rapidement en nombre, et que la flotte d’appareils de nouvelle génération monte en capacité plus doucement. Cela est notamment vrai pour la capacité aéroportée : avec 6 Transall encore disponibles (dont 2 de guerre électronique, 2 ravitailleurs (dont utilisables que par une porte), et seulement 2 autres classiques), 4 C130-J dont 2 ravitailleurs qui demandent un certain nombre d’opérations de préparation pour pouvoir être utilisés, autres C130 avec un taux de disponibilité très variable, quelques 17 A400M dont la priorité n’est pas l’entraînement des TAP, des Casa qui n’embarquent qu’une trentaine de parachutistes… Ainsi le nombre de sauts en ouverture automatique (SOA) réalisés par an serait très variable selon les unités, et en moyenne en dessous de la norme de 6. Et cela ne devrait pas s’arranger à court terme : les opérations restent évidemment prioritaires pour la flotte de transport, les manœuvres de relève-ravitaillement-logistique, le territoire national, ou encore les qualifications des équipages. Les vols pour des sauts des troupes aéroportées venant après. Il s’agit donc de pouvoir anticiper différemment (et se projeter différemment), comme le montrent les réflexions sur l’intérêt persistant du dispositif outre-mer (cf. ci-dessous).

Une ère imprévisible de volumes

Ce capital serait "autant d’atouts, sans auto-satisfaction", qui permettrait d’entrer dans une ère où de rapides transformations sont à l’œuvre, avec des tests de dispositifs déjà tentées par de possibles adversaires, et des risques de dérapage que certains seraient prêts à assumer. Le tout dans un contexte de combat informationnel fort, apte à créer un éventuel "désordre" dans les rangs mêmes des armées : "certains provoquent, avec quelques tweets, cherchant à créer le désordre dans les esprits, dans nos rues et peut-être au sein des unités militaires. Le 1er canal se trouvant à la portée de tous, dans nos poches, via nos smartphones !", répète le CEMAT à diverses occasions.
 
D’où, globalement, des changements, avec des engagements :
  • A la fois plus durs (pertes humaines et matérielles) ;
  • Avec changement d’échelles (3D, cyber, IO, feux dans la profondeur…) ;
  • Dans le volume des forces engagées (via le niveau des unités et les alliances) ; 
  • Où la communication stratégique doit servir plus que jamais de ciment combinant les effets.
Sur le volume de forces engagées, cela rejoint l’effort porté par l’armée de Terre sur le niveau brigade et division. Un futur exercice de niveau division autour de la haute intensité, appelé "Exercice Orion", est donc prévu en 2023 dans le Nord-Est de la France (zone de concentration des camps de manœuvre, et donc permettant certaines phases particulières), comme une 1ère pour un tel niveau depuis un certain nombre d'années.... Dans le Projet n°10 de la "Vision stratégique. Supériorité opérationnelle 2030" du CEMAT, il était mentionné la conduite à venir d’"une manœuvre multi-milieux dans le cadre d’un conflit majeur". Avec déploiement massif en réel de matériels majeurs et de structures de commandement (sous la houlette de la 3ème Division), permettant de remettre la brigade au cœur du déploiement, la division comme intégrateur des effets interarmes-interarmées, et de faire effort sur les capacités de soutiens (synchronisation des calendriers permettant le déploiement, soutien dans la durée avant, pendant et après, capacités à encaisser un choc initial de remise en condition volumineux et rapide…). Avec des échéances intermédiaires pour les structures françaises de commandement que sont l'exercice Warfighter 21 au Texas (USA) en Avril 2021 (sur 10 jours/10 nuits), sous la direction de l'US Army’s III Corps avec la 1st Armored Division (US) et la 3rd Division (UK), ou cette année également avec la 1st Division (UK) dans le cadre de la Combined Joint Expeditionary Force (CJEF) franco-britannique. Un exercice non mené à un tel niveau depuis longtemps, les plus anciens se rappelant des manœuvres Moineau Hardi, Damoclès, ou Fartel dans les années 80/90.

A la recherche de marges de manœuvre pour créer de l’imprévisibilité


Enfin, il s’agirait pour l’armée de Terre d’être moins prévisible, avant d’être potentiellement ensuite imprévisible. Or du fait des alliances, des principes et des procédures, elle reste fortement prévisible. Si les deux premiers constituants sont difficilement renversables, il s’agit donc de faire effort autant que possible sur le troisième. Hors y introduire de l’imprévisibilité se révèle complexe. De son expérience au centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), notamment comme commandant (2017-2018), le CEMAT se rappelle des difficultés à, par exemple, faire annuler une escale pour s’autoriser des bascules d’efforts non prévues, ce qui ne se fait pas "facilement" ou "discrétement" : il y a eu des réservations faites, des relèves prévues, du ravitaillement convoyé, etc. Redonner de l’imprévisibilité a ainsi des coûts, à intégrer, et à mettre en parallèle des effets obtenus. Ainsi, l’annulation d’une escale aujourd’hui est toujours faite parce qu’il y a une bonne raison, l’adversaire n’est pas mis dans l’incertitude, car elle confirme une intention. Quand une compagnie de parachutistes est déployée à Abidjan en plus, c’est pour se préparer à intervenir quelque part en Afrique de l’Ouest. Il s’agirait donc, selon le CEMAT, de retrouver un certain niveau de gesticulation : déployer une compagnie TAP sans autre raison que de brouiller les cartes, pour casser les habitudes, lancer des exercices impromptus (comme l’a récemment fait la 11ème Brigade Parachutiste dans une vérification poussée de l’ENU), être en mesure de réaliser des bascules entre mises en alerte/exercices et déploiements en dehors de programmations, etc. Afin de saturer cognitivement et d’immiscer le doute, à un niveau autre que tactique ou micro-tactique. Sur le plan terrestre, bien plus que dans la Marine ou l’armée de l’Air, soit les unités sont en préparation opérationnelle soit elles sont en opérations, étant bien moins en mesure et capables (avec matériels, munitions, ravitaillements…) d’envoyer des messages par leur présence dans ou à proximité des zones d’intérêts, notamment dans les départements et régions d'outre-mer et collectivités d'outre-mer (DROM-COM). Chaque exercice ou déploiement devant à l’avenir, selon le CEMAT, avoir des objectifs clairs en termes d’influence et de de communication de manière plus marquée, pour leur redonner une utilité encore plus forte (cf. étude "The utility of Military Exerices", de Guillaume Lasconjarias).
 
Cela devrait se faire en parallèle du renforcement à venir du dispositif outre-mer, territoires vigies françaises face à des manœuvres adverses, dans le cadre de la continuité métropole / outre-mer. Renforcement à la fois en effectifs (après le -25 % des effectifs entre 2008 et 2020), avec des réductions temporaires de capacité (RTC) à encore compenser, et donc des efforts à mener en capacités (TAP mais pas seulement, amphibie, aérocombat…), avec une montée en gamme de forces de souveraineté (ou prépositionnées dans une moindre mesure) aujourd'hui surtout légères et demain surtout médianes (cf. étude de l'IFRI sur l'avenir de la stratégique française de présence et de souverainneté). Une garantie de crédibilité de la posture en cas d’utilisation de ces forces comme échelon d’entrée en premier ou dans des manoeuvres d'intimidation avec renforts contraints depuis la métropole, ou pour la parité capacitaire dans les échanges de coopération avec les pays partenaires, qui eux montent en gamme.
 
 
Dans le PAcifique, depuis quelques mois des blindés, type PVP, des missiles MMP, juste perçus mais déjà déployés, demain des VAB Ultima (la dernière version de ce blindé), potentiellement ensuite des blindés Griffon et Serval, pas forcément de manière permanente mais pour des exercices ponctuels (notamment avec des nations partenaires…), etc. Crédits : RIMaP - NC Plum.
 
Cet effort sera parallèle aux efforts notamment de l’armée de l’Air et de l’Espace pour la projection de puissance ("être capable de déployer en 2023, 20 Rafale et 10 A330 Phénix aux antipodes (soit 20.000 kilomètres) en 48 heures, avec le fret et le personnel qui permettra de soutenir dans la durée la projection"), et de la Marine nationale (avec pré-positionnement et/ou déploiements longs de navires d’un rang plus important que ceux actuellement déployées, dédoublement de flottes, renforts avec capacités nouvelles comme des drones, etc.). Des efforts qui pourraient être prochainement précisés, dans la droite ligne de l'état de situation décrit dans la réactualisation de la Revue Stratégique de 2017 récemment dévoilée : "En matière de résilience, la situation géographique de nos DROM-COM n’est pas neutre. La crise sanitaire a montré la réalité de la continuité stratégique entre la métropole et nos territoires ultramarins et le besoin de réassu­rance face aux prédations et à la manipulation d’informations. Les forces de présence et de souveraineté, dimensionnées au plus juste de nos intérêts, pourraient être reconfigurées, afin de pouvoir accueillir dans la durée et sous faible préavis, des détachements déployés en ren­fort depuis la métropole. […] Face au besoin de réponse globale, notre dispositif Outre-mer et à l’étranger (OME) constitue un levier précieux qui doit désor­mais intégrer tout le spectre de conflictualité, jusqu’à la compétition entre grandes puissances".

Au-delà des champs matériels

Enfin, une telle ambition de recherche d'imprévisibilité ne peut ignorer les champs immatériels, "réunissant des mondes hier séparés qui aujourd’hui convergent", selon le général Patrick Justel, commandant en second du renseignement des forces terrestres, et comprennent globalement "le cyberespace, l’environnement électromagnétique (SIC et guerre électronique) et l’ensemble du champ des perceptions". Le projet n°8 de la Vision stratégique du CEMAT précise une volonté d’ "Approfondir l’approche par les effets", en, notamment "Adaptant les structures des états-majors opérationnels pour les rendre plus intégrateurs des effets dans les champs physiques et immatériels" et "Répondre aux besoins de protection de la force et d’agression de l’adversaire dans tous les champs de conflictualité". Il s’agira d’être capable de penser et envoyer des messages aux adversaires, et montrer sa capacité à combiner de manière synchronisé, "axe où d’énormes progrès sont encore à faire", selon plusieurs intervenants (notamment pour les capacités principales : COMOPS, PSYOPS, CIMIC, GE et CYBER). Alors même que certaines entités sont déjà aujourd’hui pleinement engagées dans ces défis (en auto-relève notamment), qui sont, pour elles, loin d’être des abstractions de moyen ou long terme, signalait le général Justel à propos des unités du commandement du renseignement. "Le vrai défi n’est pas sur telle ou telle capacité à renforcer, mais sur la possibilité de les faire travailler ensemble alors qu'elles ont des chaines techniques différentes, des tempos différents entre facilité et difficulté des résultats, des modes d’actions différents…", précise-t-il encore, cette synchronisation étant la possibilité de démultiplier les effets, sans forcément d’ailleurs multiplier les efforts.
 

"Information manoeuvre" à la britannique, combinaison des capteurs et des effecteurs.
Crédits : FSV / MA.

Néanmoins, au-delà des niveaux stratégique et opératif (et de la concentration dans certaines entités des capteurs qui orientent - renseignement humain, drones, etc. - comme des effecteurs qui impactent – brouillage, influence, capacités de ciblage, etc.), des débats et réflexions sont en cours pour la génération, notamment de capacités limitées en cyber et en guerre électronique tactiques, dans des unités non spécialisées, avec le renforcement ponctuel par des éléments spécialisés (se concentrant eux sur des objectifs à plus forte valeur, avec des manœuvres plus complexes, plus au cœur du dispositif adverse, etc.). Le programme Titan prévoit à plus long terme de l'appui électronique renforcé, des leurres et capacités de déception collectifs à horizon 2030-2040. A plus court terme, des cellules dédiées aux effets dans les champs immatériels (ECLm) pourraient voir le jour au sein des régiments conventionnels, au niveau bureau opérations instruction au moins dans un premier temps (réunissant capacités existantes - communication, officier Scorpion… - et à développer - influence, guerre électronique, cyber…). Un effort qui participerait à monter en gamme les régiments, notamment de mêlée, avec l’élargissement des aptitudes/capacités (renseignement, ECLm, logistique et maintenance, combat antichar…). En miroir, préserver l’imprévisibilité de la manœuvre passera par une réflexion poussée sur la signature électromagnétique, et par un effort dans le renseignement qui permet à la fois de maitriser l’imprévisibilité et de le porter avec efficacité, en multipliant ou du moins instillant les doutes et les dilemmes chez l’adversaire.

Tout en renforçant l'aptitude à réduire l’imprévisibilité de l’adversaire

Jouant plus le flou que le fou, l’imprévisibilité du probable adversaire demeure également un sujet de préoccupation, alors que certains tentent bien souvent de vaincre sans combattre, via des actions faiblement traçables ou attribuables, dans les champs matériels et immatériels, empêchant d’intervenir, en faisant perdre un affrontement faute d’avoir décidé ou pu le livrer. Il s’agit donc d’être capable d’observer, prouver, accuser et réagir. En renforçant notamment à la fois la capacité d’analyse, le processus de décision et en contraignant l’adversaire dans sa manœuvre de mise en œuvre de son imprévisibilité. En misant notamment sur "le renseignement (distinguer le bruit du signal), l’innovation technologique et l’humain comme capacités clés", proposait le député Jean-Michel Jacques (LREM) en introduction.

Du classique dans les principes, mais du complexe dans la réalisation, avec le tri utile dans les données remontées par un nombre toujours plus important de capteurs, en donnant du sens, ou en étant capable de discriminer très vite les capteurs qui donneront les justes et pertinentes informations. Au-delà des aspects techniques (big data, intelligence artificielle, interface homme-machine…), il s’agira d’orienter les efforts de connaissance pour comprendre le mode de pensée adverse, la culture stratégique, pour saisir les effets de seuil, les seuils de réponses (avec l’exemple de la frappe ayant visé le général Qassem Soleimani en janvier 2020 qui a conduit à une escalade maitrisée, voir à une désescalade sans bascule dans la phase d’affrontement, pour le moment, par rapport aux attaques subies jusqu’alors notamment en Irak). Et cela quel que soit les archétypes d’adversaires : adversaire irrégulier, adversaire irrégulier à tendance paritaire (AITP), ou adversaire de premier rang (APR), étatique. Certains pouvant conduire à devoir repasser (par contrainte ou par choix), localement et/ou temporairement, en mode "âge de pierre", où la robustesse des procédures l’emporteront sur des capacités technologiques alors contraintes (brouillage, destruction, etc.) ou des modes d'actions adverses contraignants.

Autre axe d’effort mentionné par le CEMAT, celui de renforcer le processus décisionnel. Le processus français politico-militaire étant perçu comme relativement efficace pour ce qui concerne la partie militaire (la proximité des liens Président de la République / chef d’état-major des armées), mais perfectible dès lors qu’une approche plus globale est nécessaire. Développer l’interalliés et l’interministériel étant encore largement perfectible, par le War Game, le jeu de rôle, la planification froide / chaude / à blanc, l’entraînement, ou autres. Des sujets sensibles touchant également le commandement ou encore la formation et l’entraînement (au-delà de l’aguerrissement physique) : résistance aux influences de l’adversaire, singularité du militaire français (servant "en tous temps et en tous lieux", acceptant les risques de l’imprévisibilité, et dépassant les principes de précaution et s’affranchissant des normes en cas de besoin, rappelait aussi le député Jean-Michel Jacques), etc. A ce titre, le général Alistair Veitch rappelle l’actualité de "compétition permanente" et développait l’importance de l’initiative et de l’originalité, pour contraindre l’adversaire à ne pas faire des décisions rationnelles. Une véritable ‘information manoeuvre’ (cf. plus haut) qui rend absolument indispensable l’effort sur le facteur humain : le recrutement et la rétention de certains profils, l’éventuel ‘reverse mentoring’ (où jeunes recrues viennent conseiller les plus anciens), formation et développement des capacités tout au long de la carrière, etc.

Etre imprévisible avec ce qu’il y aura

Au final, les enjeux capacitaires auront été peu ou pas évoqués, pour une armée de Terre, armée de combat, au contact de l’adversaire et payant fortement l’impôt du sang. A iso-format et iso-structures, ils demeurent néanmoins prégnants, alors que l’armée de Terre représente à ce jour (uniquement ?) environ 20 à 22% des efforts d’investissements en équipements ou en soutien du budget des Armées. Si l’actualisation de la Revue Stratégique mentionne que "la poursuite de la remontée en puissance amorcée en 2017 est nécessaire, qu’il s’agisse de contester des postures de déni d’accès dans tous les mi­lieux, d’assurer la projection et le renforcement de nos dispositifs ou de garantir notre capacité à intervenir", cela n’empêche pas les interrogations sur les défis qui s’annoncent. La clause de revoyure prévue dans l’année 2021, sans pouvoir révolutionner les équilibres (du fait d’une inertie structurelle du budget des armées en construction et des choix faits : coûts de la dissuasion ou de certains programmes à effets majeurs lancés ou en cours de lancement…), pourrait permettre d’équilibrer les efforts dans les intervalles entre : poursuite des efforts de modernisation déjà en cours quand 80% des matériels ont plus de 30 ans, reconstitution de stocks pour tenir les chocs et la durée, rééquipements et réorientations de certains investissements... L’imprévisibilité sera permise en partie aussi également par certaines capacités, sans exhaustivité : Génie par le franchissement et le bêchage, Renseignement par l’infiltration et l’acquisition, Artillerie par les tirs à moyenne et longue portées, etc.
 

Programme Titan - A l'horizon 2035, des capacités en bréchage et franchissement blindés sont envisagés, liées en partie au programme MGCS du futur système de supériorité terrestre (notamment pour la partie des plateformes sur chenielles). Redonner de la mobilité et décloisonner le terrain permet de favoriser l'imprévisbilité. Crédits : armée de Terre.

Des questions demeurent également, non pleinement tranchées, comme le reconnait humblement le CEMAT, sur la garantie que les organisations actuelles soient encore adaptées à un tel contexte, et sur la révolution pertinente à mener sur les structures. Il s’agit d’ores et déjà de chercher à décloisonner dans la vie courante (avec moins de « chapelles »), et demain réussir à le faire en opérations. Comme l’indique le général (2S) Guy Hubin, "il n’a pas été tiré pleinement les conclusions de l’impact de l’innovation technique sur les organisations et les structures. Rien n’est perdu car cela n’a pas encore été fait". Des réflexions exploratoires sont en cours sur les niveaux bas du fait du combat collaboratif (observation collaborative + protection collaborative + agression collaborative) du combat Scorpion. Par exemple sur la capacité dans un espace donnée à disperser et regrouper les effecteurs rapidement, jouant sur la dispersion (sureté) ou la concentration, pour une masse agile. Et sur une structuration entre des échelons d’assaut (EA) ou des échelons de découverte (ED), le second devant être en charge de définir les contours adverses, en avance, d’identifier les vulnérabilités, ou encore de créer un sentiment d’insécurité (et de l’imprévisibilité), pour modeler l’action principale face à un adversaire déjà déséquilibré.

Avec des moyens comptés et des structures (encore en partie figées), il s’agira donc d’atteindre autant que possible et nécessaire l’imprévisibilité, état après tout consubstantiel au caractère de la guerre (une activité humaine, avec dialectique, sur un terrain complexe). Avec des savoir-faire à (ré)acquérir ou à moderniser (cf. "Menaces oubliés, savoir-faire négligés", par le général (2S) Alain Bouquin), c'est « retrouver le sens de l’embrouille, et réunir deux traditions, celle d’Ulysse, la ruse, et celle d’Achille, le guerrier valeureux et fort », pour reprendre les termes de Jean-Vincent Holeindre, chercheur à l’IRSEM et auteur d’un ouvrage remarquable "Une autre histoire de la stratégie, La ruse et la force" tiré de sa thèse. Et ainsi relever le défi pour l’armée de Terre de combiner notamment "innovation chez soi et incompréhension chez l’autre", condition et objectif de l'imprévisbilité.

20 commentaires:

Anonyme a dit…

Avec les réformes structurelles jamais finies, on innove: pleins de chefs, encore plus de missions et de moins en moins de moyens.
Si l'ennemi arrive à savoir ce que veut l'armée française, il est plus fort en sociologie des organisations que nos grands énarques et leurs pléthore de courtisans.

Anonyme a dit…

Avec l'échec de l'hygiène cybernétique des utilisateurs, c'est bien plus vulnérant que ce que l'on croit:
https://www.intelligenceonline.fr/surveillance--interception/2020/11/12/les-programmes-de-construction-de-cyber-capacites-terrain-d-affrontement-des-diplomaties-occidentales,109620261-gra

Tout est susceptible d'être attaqué à tout moment, sans que l'on soit certain de l'auteur de l'attaque.
https://www.dsih.fr/article/4036/une-mega-cyberattaque-contre-les-us-de-la-cyber-comme-fossoyeur-de-nos-civilisations.html

Il n'y a pas de paix dans le cyberespace, il n'y a que la guerre.

Anonyme a dit…

Article en anglais d'un général français, le nouveau monde...
https://warontherocks.com/2021/02/kill-the-homothetic-army-gen-guy-hubins-vision-of-the-future-battlefield/

F de St V a dit…

Article 1/ déjà mis dans l'article sur lequel vous commentez
2/ pas un article d'un général français, mais sur un général français (il est écrit par un chercheur américain, grand connaisseur de la chose militaire françaises d'ailleurs)

Anonyme a dit…

Je me suis un peu emballé...

À l'image d'un préfet médiatique, on va faire dans la quote "Trotsky" pour 2021:
"la confusion et la panique apparaissent généralement là où il n'y a pas d'organisation adéquate ou de leadership approprié à un moment d'épreuves sinistres", qu'il disait ce cher Gueorgui.

Anonyme a dit…

Vu le faible volume de notre appareil militaire, il faudra utiliser la ruse:
https://lavoiedelepee.blogspot.com/2016/07/lartillerie-des-stratagemes-un-livre-du.html

https://www.athena-vostok.com/qui-ruse-gagne-1

Et avec des gens sérieux ayant réellement le sens de l'État.
https://www.liberation.fr/societe/police-justice/cellule-criminelle-de-barbouzes-une-loge-franc-maconne-dissoute-20210213_A56BIVKQQJFPVF6RB4WZVUAECA/

Anonyme a dit…

Le parallèle avec les faiblesses de notre réponse sanitaire est facile à faire:
https://lessor.org/societe/covid-19-vers-une-acceleration-de-lenquete-sur-la-gestion-de-la-crise-sanitaire/

Mêmes causes, mêmes effets.

Anonyme a dit…

Une manière plus indirecte de mener les choses:
https://www.revueconflits.com/raphael-chauvancy-general-carter-armee-angleterre/

https://www.ege.fr/infoguerre/2020/10/recentrage-puissances-anglosaxonnes-enjeux-strategiques-de-guerre-de-linformation

On y vient ou du moins on en prend la direction:
https://www.ege.fr/infoguerre/2020/10/larmee-a-t-moyens-de-mener-guerre-de-linformation

Car maintenant, les armées ont perdu le monopole de la violence:
https://www.meta-defense.fr/2021/03/05/la-darpa-met-en-service-des-technologies-pour-remonter-la-grille-electrique-us-victime-dattaques-cyber/

Anonyme a dit…

C'est un domaine sous-évalué et qui n'offre aucune perspective de carrière que celui de la ruse et de ce que les anglo-saxons appellent la déception:
https://www.liberation.fr/international/cyberespace-la-nouvelle-guerre-de-lombre-de-larmee-francaise-20210308_UR5Z5FGPDRGJ3LGSA526S3ZZVI/

Anonyme a dit…

On parle toujours des forces spéciales, mais c'est tout un environnement qui permet leurs actions:
https://www.athena-vostok.com/de-l-intention-a-l-acte-un-livre-1

Anonyme a dit…

C'est historiquement le point fort des anglo-saxons:
https://www.revueconflits.com/geopolitique-de-la-ruse-pascal-gauchon/

Anonyme a dit…

Et des russes...
https://warontherocks.com/2021/04/to-survive-deceive-decoys-in-land-warfare/

Suis-je le seul a entendre dans ma tête la réprobation grave du barbare du donjon de Naheulbeuk: "Ça être ruse!"?

Un résumé de l'état d'esprit de la plupart des officiers français.

Anonyme a dit…

Cela demande bien plus que de l'imagination:
https://www.areion24.news/2021/05/14/leurres-tactiques-terrestres-loin-du-gadget-une-capacite-indispensable/

Anonyme a dit…

La manipulation des médias en fait partie:
https://www.lemonde.fr/international/article/2021/05/15/l-armee-israelienne-accusee-d-avoir-piege-les-medias-en-annoncant-une-fausse-operation-a-gaza_6080300_3210.html

Anonyme a dit…

Ce rôle est préempté par le COS:
https://theatrum-belli.com/general-eric-vidaud-commandant-des-operations-speciales-innover-pour-surprendre-lennemi-france-24/

F de St V a dit…

Préempté ? Le mot est fort et assez exclusif...

Anonyme a dit…

Certes, le sens de l'embrouille vient d'être généralisé hier soir... ;-)
http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2021/06/04/mali-apres-le-sur-coup-d-etat-paris-suspend-les-activites-op-22192.html

Anonyme a dit…

Tout au long de l'histoire militaire, on a des exemples de l'efficacité de l'utilisation de la ruse:
http://politique-etrangere.com/2021/07/06/les-200-meilleures-ruses-et-tactiques-de-guerre-de-lantiquite-a-nos-jours/

Anonyme a dit…

L'imprévisibilité est encore possible pour l'armée française: elle a été mise en œuvre en 2013 pour SERVAL. Elle conjugue 2 éléments majeurs: une volonté politique claire définissant des objectifs concrets et atteignables, et un engagement de moyens massifs dédiés à combattre.

Anonyme a dit…

Pour entraîner nos futurs chefs, qui parleront bien mieux anglais que leurs aînés...
https://mobile.twitter.com/UKFightClub1/status/1430620562393600001