vendredi 19 octobre 2018

Interview - About the Iraqi Counter Terrorism Service, with David M. Witty

As the tip of spear for the recent operations against the Islamic State, the Iraqi Counter Terrorism Service (CTS) was at the center of heavy battles, which was not without consequences for the CTS's capabilties. David M. Witty, a retired U.S. Army Special forces officer, with more than ten years living and working in the Middle East, has described in a recent report for the Washington Institue the recent past, present and the future of this specific unit. In a previous report, he had studied the period 2003 - 2014 for The Brookings Institution.
 
 
The CTS is a well-known unit for French military forces who participate in its training since March 2015 and have advised it during recent combat operations (Ramadi, Mosul...), as described in recent posts on this blog (see here and here, in French). David M. Witty recalls French participation, particularly in the specialized training provided by the French Army (with the Task Force Narvik) to Iraqi commandos in the "Secondary School" (after years of efforts in the "Primary School", for basic selection and training of commandos): "Most coalition training at the Academia [i.e.: the training school of the CTS] is not conducted by USSOF [i.e.: the U.S. Special Operations Forces] but by the other nationalities that are part of SOTC-I [i.e.: Special Operations Training Command - Iraq]. In particular, France has provided medical training, deep reconnaissance courses, and desert training, while Belgian instructors have taught the officer course and Polish forces were involved in training Defense Ministry members". He also indirectly raises a French specificity, the sending of French soldiers from conventional units to form foreign special units (maybe based on the experience abroad for such missions of French forces sent, issued from specialized units, as higly-trained recce units or higly-employed engineer sections): "At one point, a French mechanized infantry force, not French SOF, conducted training at the Academia, drawing resentment from CTS personnel. One future desire of the CTS is to be trained exclusively by U.S. and Australian SOF, with the latter included because it has capabilities similar to USSF", according to a former CTS advisor interviewed by the author. He kindly answered some of our questions to present this report, which is not without lessons for current and future advise & assist missions. Thank you Sir!
 
What are the main consequences of ICTS' transition from a highly specialized counter-terrorism force to a more conventional assault unit?

Iraq has lost a good portion of its counter terrorism capability at time when it is most needed. ISIS is conducting a new insurgency and using the same tactics its followed pre-2014. CTS needs to transition back to its purely counter terrorism focus, but this still has not happened for a large part of CTS in the ten months since Prime Minister Abadi declared ISIS as conventionally defeated. For example, the 2nd ISOF Brigade is acting as the garrison of Kirkuk City. Parts of the 3rd ISOF Brigade are acting as a reserve force against protests in the south. The CTS model is to have a battalion assigned to each province to act as a local CT force and track terrorist networks in each province.

jeudi 27 septembre 2018

Lecture - "Le soldat méconnu - Les Français et leurs armées", par Bénédicte Chéron

Spécialiste des relations armées-société dans une perspective historique, Bénédicte Chéron a publié "Le soldat méconnu - Les Français et leurs armées : état des lieux" chez Armand Colin. Ayant eu le privilège d'être un des modestes relecteurs du manuscrit, je ne vais pas avoir la prétention de donner mon avis, et je vais laisser l'auteur présenter sa thèse à travers ces quelques questions.  
 
1/ Tout d'abord, pourquoi ce titre de "méconnu" et non de "inconnu" pour les soldats français ?

Le soldat inconnu renvoie évidemment dans notre imaginaire collectif à celui de la Grande Guerre, dont la dépouille a acquis un statut particulier lorsqu’elle a trouvé place sous l’Arc de Triomphe à Paris. L’identité de ce soldat n’était pas connue, mais ce qu’avait vécu ce soldat, et avec lui tous ceux qui ont porté les armes pour leur pays entre 1914 et 1918, ne souffrait d’aucune ignorance de la part de l’ensemble des Français, hélas. Cent ans plus tard, le lien entre les Français et leurs armées a considérablement évolué et presque changé de nature : le lien charnel est devenu un lien intellectuel et culturel. Les Français connaissent leurs soldats mais ils sont les héritiers de tous les malentendus accumulés au fil des représentations médiatiques et culturels des conflits d’un XXe siècle inauguré par le traumatisme collectif de la Grande Guerre. La défaite de 1940, la guerre d’Algérie sont autant de moments douloureux; les récits de l’engagement pour le service de la nation par les armes en ressortent marqués durablement. Le soldat français, appelé ou engagé volontaire, n’est plus considéré que comme une victime ou un bourreau; les ressorts propres de l’exercice de la liberté et de l’intelligence au combat sont effacés de l’imaginaire collectif français. La professionnalisation n’est pas venue clarifier cette identité des armées aux yeux des Français, au contraire. Le sens de l’engagement militaire n’a pas été réaffirmé par ceux, civils ou militaires, qui ont œuvré aux réformes profondes qui ont marqué les armées des années 1990 au début des années 2000. Il a achevé d’être dilué par bien des représentations, dont les campagnes de recrutement ont probablement été un des signes les plus visibles. Et les coupes budgétaires drastiques ont fini par transformer les armées en une entité qui inspire beaucoup de pitié et de compassion.
 

2/ Après des années de valses, l'Afghanistan post 2008 ou encore le Mali, et l'emphase actuelle mise à la fois sur "la singularité positive" militaire par le CEMA ou "l'esprit guerrier" par le CEMAT, ne marquent-ils pas une tentative de solidification de la raison d'être des militaires ?

Il y a une volonté très nette du réaffirmer le sens de l’engagement militaire, dans un moment où il n’y a guère de doute sur le fait que cette clarification ne virera pas à une exaltation belliciste ou à une esthétisation malsaine de l’acte combattant pour lui-même. Cette clarification s’impose aussi dans un moment où la préoccupation de la manière dont les militaires perçoivent leur propre place au sein de la société est l’objet d’une attention accrue en raison des défis du recrutement et de la fidélisation. Ces chefs militaires n’opèrent pas réellement une révolution : au sein des armées, certains de leurs prédécesseurs des vingt dernières années faisaient déjà le constat d’une nécessité de clarifier aux yeux de leurs concitoyens quelle pouvait être l’identité des armées mais ils œuvraient dans un contexte différent; l’actuel contexte rend évidemment ces initiatives plus audibles. Par ailleurs, il faut avoir conscience des évolutions lentes qui ont aussi permis que la parole des chefs militaires, dans le respect strict de leurs prérogatives, puisse avoir une place plus importante dans l’espace public. Malgré l’épisode emblématique de la démission du général de Villiers, signe que des crispations demeurent, on constate dans la durée que cette parole publique a acquis, à force de petits pas, une place mieux admise. Il ne faudrait pas cependant que les clarifications sémantiques très nettes que font les chefs militaires actuels virent au refrain "hors sol" et sonnent creux aux yeux de beaucoup de Français voire éveillent des sentiments indignés. C’est un risque à prendre en compte alors que ces mots sont en grand décalage par rapport aux représentations collectives du fait militaire qui se sont élaborées pendant plusieurs décennies.

lundi 24 septembre 2018

Exposition - "Armes savantes" à Versailles (jusqu’au 9 décembre)

Découvrir ou redécouvrir que Versailles accueillait dans les années 30 l’Ecole Militaire de l’Air, bien avant Salons-de-Provence.

Qu’une Ecole du Chemin de Fer, à vocation militaire, y était installé à la fin du 19ème siècle.
 
Que plus d’un modèle du système Gribeauval, matériel genèse de la standardisation industrielle, sera testé au 18ème siècle non loin du Château de Versailles sur les champs de tirs attenants.
 
Que, comme aujourd’hui, des délégations officielles parfois exotiques se pressent sur le plateau de Satory pour découvrir les dernières innovations produites par l’industrie de Défense française, comme ce rare officier japonais venu avant la 1ère Guerre mondiale découvrir le canon de 75 mm modèle 1897 et son avant-train servant à tracter le canon et recevoir les caisses à munitions. 
 
Qu’avant son entrée en service notamment sur VBCI, plus d’un personnel de la STAT (Section technique de l’armée de Terre) se souvient des résidus dorés laissés sur ses vêtements par les tirs de fumigènes des systèmes GALLIX. 

 

Que la STAT (Section technique de l'armée de Terre) avec le développement en 2016 et 2017 d'un ballon léger de soutien expérimental pour la surveillance depuis l'altitude s'est inscrite dans une longue tradition d'expérimentation de ballons captifs au sein de compagnies de Génie au 19è.

Qu’en 1921, le Grand Prix interallié du Championnat de Tanks, on dirait aujourd’hui l’European Tank Challenge, se déroulait non pas en Allemagne, mais sur le plateau de Satory.

 
Que le PAPOP de GIAT Industries, prototype pour "Polyarme-polyprojectile" - pesait 18kg, et a été, heureusement pour les avant-bras des combattants d’aujourd’hui, abandonné.

 
Que pour les besoins de la réflexion, des prototypes de véhicules parfois très innovants sont étudiés, avant de parvenir à des produits finaux plus "prudents"... Il n'y aura pas de lance-drones sur les chars Leclerc modernisés...
 
 

mercredi 19 septembre 2018

Blogs - Des plus ou moins petits nouveaux à suivre (n°2) (+MAJ)

Après un premier épisode il y a un peu plus d'un an, la suite de mes pérégrinations à l'écoute de l'émergence de blogs d'intérêts... Ne surtout pas hésiter à signaler en commentaires vos propres découvertes ou si je suis passé à côté du vôtre.
 
Sécurité aérienne et peur en avion. Par Xavier Tytelman. Dire qu'il est nouveau serait un outrage au travail réalisé par cet auteur pour nous éclairer sur les questions de sécurité aérienne, rendre compréhensible les points techniques et s'attaquer à quelques mythes aéronautiques.
 
Du tungstène dans la tête. Les questions défense et aéronautique. Avec quelques considérations bien senties sur les questions d'innovation ou de restructuration du secteur de l'aéronautique, et notamment des équipementiers.
 
Red Samovar. Du très costaud dès qu'un billet sort sur les questions russes, notamment sous l'angle des équipements. Le boulon à 6 pans fabriqué en Russie n'aura plus de secret pour vous, mais, sans doute plus intéressant, la culture stratégique de tous ces choix capacitaires non plus !
 
The restless technophile. Questions techniques et futur(s) possibles en Anglais par le déjà tenancier francophone d'un blog à suivre sur les satellites SatelliteObservation. Histoire de suivre les sujets espace, réseaux et autres bits.
 
Tenue 31. là aussi pas vraiment ce qu'il est possible de définir comme un nouveau, mais un musée en ligne enrichi en permanence sur les officiers français durant une période un peu "oubliée", celle allant de 120 à 1940. Nous y reviendrons.

Analyse défense. Une partie "abonnés" et une partie, fournie, en libre accès pour des publications à un rythme (très) soutenu sur les grandes questions stratégiques, et notamment celles liées aux enjeux industrielles et technologiques.
 
Dans la catégorie "blogs et portails tenus par de brillants étudiants ou récents diplômés", à noter :
  • Nemrod, cercle de réflexion d'étudiants-chercheurs lié à l'Université Paris-Sorbonne, avec une imposante équipe permettant de traiter un vaste panorama sectorielle et géographique ;
  • Effet majeur, entre questions Afrique et sujets de défense ;
  • Relations internationales et Défense, tout est dans le titre ;
  • Mercoeur, association d'étudiants pour partager des analyses et articles traitant d’enjeux sécuritaires internationaux : routes, destinations exotiques et détroits au programme.

mardi 28 août 2018

Renseignement et géographie : à propos du GEOINT et de sa dualité - Entretien avec Jean-Philippe Morisseau

Jean-Philippe Morisseau, à qui nous devons le blog Geospatial Intelligence et ses analyses sur les évolutions autour de cette discipline et l'apport des nouvelles technologies (réalité augmentée, intelligence artificielle, appui aérien en 2030, etc.) aux opérations, nous fait l'amabilité de répondre à quelques questions sur la question, pour en présenter les grandes problématiques et développements. Merci à lui. 
Qu’est-ce que le GEOINT ? Quel est son apport principal à ce qui est la raison d’être des armées, les opérations ?

Le GEOINT (Geospatial Intelligence) est une discipline du renseignement qui permet de tirer profit du potentiel des données géographiques, géolocalisées et/ou potentiellement géolocalisables, grâce à la fusion d’informations dans le but d’apporter une aide à la décision. Le GEOINT se définit comme une discipline englobant à la fois l'interprétation d'images, les systèmes d'information géographiques, la gestion de données géospatiales de sources variées, la visualisation des données et, bien sûr, l'analyse de toutes ces données pour répondre aux questions fondamentales sur "ce qui est" ou "ce qui s'est passé". La discipline permet en outre d’anticiper et de répondre à des questions plus complexes, sur "ce qui se passera" ou "pourrait se produire" dans un contexte géographique et temporel. Ce qui différencie le GEOINT des autres disciplines du renseignement c’est avant tout son approche globale qui permet de contextualiser des informations d’origines variées en les fusionnant sur un référentiel géographique commun. La discipline tire ainsi profit de la complémentarité des différentes disciplines du renseignement et fait appel à de nombreux savoir-faire techniques. Le GEOINT est en quelque sorte le dénominateur commun permettant d’apporter une aide à la décision fluide et efficace, dévolue aux plus hautes autorités (militaire ou politiques) comme à l’échelon le plus tactique.


En soit, le GEOINT constitue une véritable rupture dans le monde du renseignement, son approche permet la fusion de compétences autrefois cloisonnées entre les différentes disciplines du renseignement (ROIM, ROHUM, ROEM, etc.). Le GEOINT se veut avant tout une discipline moderne, en s’inscrivant dans une logique de partage allant à l’encontre du modèle traditionnel de fonctionnement en silos. C’est cette transversalité qui permet de fluidifier les échanges et garantir la supériorité informationnelle des armées. Grâce au développement des technologies de l’information, le rôle du GEOINT s’inscrit aujourd’hui pleinement dans la dynamique des opérations en tant que composante essentielle pour planifier et conduire des opérations militaires. La discipline permet en outre d’apporter une meilleure compréhension de l’environnement opérationnel et d’accroître l’efficacité comme la réactivité des forces armées déployées en opérations.

lundi 16 juillet 2018

L'artillerie française - (Quelques possibles) tendances pour demain en opérations 3/3

Qu'est-il possible de retenir des récentes opérations, notamment au Levant (cf. partie 1 et 2), pour l’artillerie française en termes capacitaires ? Qu’envisager comme réponses possibles aux probables opérations futures ? Une liste, forcément non exhaustive évidemment, de quelques enjeux parmi d'autres, pour le court et le moyen terme, peut ainsi être dressée.
 
Un besoin en artillerie non démenti. Les bilans et modes d'actions développés précédemment l’illustrent : le feu indirect (et parfois direct) de l’artillerie offre une large palette d’effets cinétiques, mais aussi non-cinétiques, dans l’environnement opérationnel actuel (en contre-insurrection comme lors d'affrontements plus symétriques), permettant d’apporter des réponses pertinentes à des besoins opérationnels : frapper fort, ou non, à temps, de manière dynamique, dans la durée, en s'adaptant aux modes d'actions adverses changeants, etc. Ainsi, les choix technologiques déjà faits dans le cadre du programme Scorpion de modernisation de l’armée de Terre, notamment pour le segment médian, conduisent à de vraies questions sur la future possible place de l’artillerie. En effet, le choix de certains calibres par d’autres armes, comme l’Arme Blindée Cavalerie, et la transition à venir du 90mm et du 105mm des canons des chars ERC-90 et AMX-10 RC au 40mm des tourelles CTA des futurs engins blindés de reconnaissance et de combat (EBRC) Jaguar, laisse en suspens certaines questions, notamment du fait des performances anticipées pour certains calibres, et des défis technologiques encore à relever à court terme pour atteindre les performances annoncées. Et cela, sans laisser de trous dans la palette des options. C’est le cas, par exemple, de la qualification, pas simple à atteindre selon certains (mais en cours), de modes "air-bust" (à programmation de détonation) de certaines munitions de 40mm. Autre défi, plus structurel, la fin d’un relatif "confort opératif" pour les armées françaises et la relativisation de la supériorité des autres composantes des forces (notamment aériennes) dans leurs espaces communs respectifs. Du fait notamment de la diffusion de technologies dites "nivellantes" et de la montée en gamme des adversaires probables. Cela contraint les avantages de ces autres composantes, et leurs capacités d’appui aux forces terrestres (comme forces "demandeuses"), et cela oblige à penser à faire sans, ou du moins autrement.  Par exemple, c’est le cas pour l’importance probable à l'avenir des capacités d’appui-feu organiques, pour pallier l’éventuelle absence d’appui aérien, notamment pour les feux dans la profondeur (avec des capacités variées à maintenir, "surfaciques", saturantes, d’extrême précision, etc.). En cela, les 13 systèmes LRU actuellement détenus peuvent paraître des échantillons de capacités, détenues, c'est déjà cela. En attendant également des roquettes, conservant la même précision, mais ayant une plus grande allonge via de nouveaux propulseurs (au-delà des 80km actuels, et jusqu’à 100 / 150km), et le développement parallèle, toujours à titre d'exemple, de raids d’artillerie longue distance via l'emploi d'appareils de transport stratégique A400M, qualifiés et disponibles.

mardi 10 juillet 2018

L’artillerie française - "Aux résultats !" en Irak 2/3

Après avoir présenté le cadre général du mandat du 11ème régiment d’Artillerie de Marine (RAMa) de février à juin 2017 en appui de la reprise de l’Ouest de Mossoul, quel bilan ? Que retenir ? Et quelles évolutions depuis ?


"Le feu (indirect) tue"

Au cours de son mandat de 5 mois, le Groupement Tactique d'Artillerie (GTA) de l’Orient a conduit pas moins de 889 missions de feu avec ses 4 canons Caesar, soit une activité intense comparée au mandat précédent, et au début du suivant (cf. le schéma ici). Sans, pour rappel, tirer un seul obus dans Mossoul même, mais seulement en périphérie. Nous y reviendrons. Il ne peut être strictement discriminé entre actions des artilleurs américains et artilleurs français, mais 29% des feux de la coalition sur la période considérée (février à juin 2017) ont été réalisés par l’artillerie (dont 11,5% par les M142 HIMARS américains, capacités d’appui-feu de niveau division), le reste l'étant par les drones et l’aviation, dont notamment 4% en Close Combat Attack (CCA) par des hélicoptères américains AH-64 Apache particulièrement appréciés pour des tirs au plus près des forces amies avec leurs roquettes de 70 mm et leurs missiles Hellfire précis. Plus que les chiffres bruts ou la répartition, il s’agit, selon les militaires concernés, de relever l’importance des feux combinés, notamment quand des munitions aériennes visaient des structures (avec des effets plus puissants que l’artillerie), et que l’artillerie ensuite permettait de traiter avec précision les objectifs alors mis à portée (personnels, armements, infrastructures, etc.). Ou que l’artillerie ne subissait que peu les aléas météorologiques (d’où l’importance de la récente station météo type SEPHIRA), parfois compliqués durant le mandat (tempêtes de sable notamment) assurant la permanence des feux alors que la couverture aérienne était contrainte par le plafond nuageux. De leur côté, au rang des avantages comparés, les tirs depuis des appareils en vol peuvent permettre de gagner du temps, lorsque les appareils sont bien positionnés, ou qu’ils ont la possibilité de rapidement se rapprocher des cibles, fugaces, pour réduire la distance de la trajectoire de la munition tirée, ou qu’ils peuvent rapidement se repositionner et atteindre des nouvelles zones déconflictées (Restricted Operating Zone).

Ce mandat du GTA de l'Orient a permis de fortement rappeler (en interarmes comme en interarmées) que, conformément à la mission demandée décrite précédemment ("détruire l'ennemi"), "le feu indirect tue". Pour ce qu’il est possible de dévoiler, des bilans indéniables ont été atteints, faisant du 11è RAMa : "le régiment le plus l’étal de l’armée de Terre en 2017". Ainsi, avec certitude (et comme peuvent l’illustrer les raisons de l’attribution de la Croix de la Valeur militaire de ce bigor du 11è RAMa), ce n’est pas moins de 3 katibas ennemies (niveau compagnie) qui ont été détruites, 1 canon de 23 mm, 1 obusier D-30 de 122 mm, 8 mortiers lourds et moyens, 7 pick-up, et même, en "sol-fleuve", 3 embarcations sur le fleuve Tigre (certaines étant détruites en mouvement, justifiant presque la dénomination d’Artillerie de Marine du régiment…).

samedi 7 juillet 2018

L’artillerie française - En opérations aujourd’hui, avec le 11è RAMa 1/3

Le colonel Coquet, encore chef de corps du 11ème régiment d’Artillerie de Marine (Saint-Aubin-du-Cormier) pour quelques jours, a récemment présenté l’action menée en Irak par le Groupement Tactique d’Artillerie (GTA) de l’Orient. Composée notamment d’artilleurs de Marine, appelés bigors, cette unité ad hoc d'environ 150 personnes, également connue sous le nom de Task Force Wagram, a appuyé du 7 février au 27 juin 2017 de ses 4 canons automoteurs légers à roues de calibre 155 mm type Caesar la reprise de la partie Ouest de Mossoul. Ces opérations ont été menées en appui des forces partenaires, notamment irakiennes, dans le cadre de l’opération Chammal, volet français d'Inherent Resolve menée en coalition pour défaire l’organisation État Islamique (EI) en Irak et Syrie et favoriser autant que possible les conditions permettant d’accroître la stabilité régionale.


Ce déploiement du régiment d’artillerie de la 9ème brigade d’Infanterie de Marine (BIMa), rupture dans la continuité de l’approche indirecte qui prévalait jusque-là au Levant, était le 2nd mandat de la TF Wagram, après celui du 68ème régiment d’Artillerie d’Afrique (RAA), débuté en septembre 2016, pour appuyer la reprise de Mossoul-Est. Le 35ème régiment d’Artillerie parachutiste (RAP), le dernier régiment d’artillerie de spécialité "feux dans la profondeur" (FDP) opérant des moyens comme le Caesar (capacités sol-sol donc, et donc non spécialisé en lutte antiaérienne, drones, cartographie, etc.) pas encore passé par l’Irak, est au Levant depuis quelques jours (dans un format un peu différent par rapport au GTA de l’Orient, nous y reviendrons). Il relève le GTA de Marine (TF Wagram mandat 5) autour du 3ème régiment d’Artillerie de Marine (RAMa), qui relevait le 40ème RA de Suippes, GTA Igman, relevant lui-même les artilleurs de montagne du 93ème RAM.

A l’échelle de l’histoire militaire française des 20 dernières années, ce déploiement est assez unique, pour plusieurs raisons. Les moyens artillerie se trouvent déployés dans une unité propre (d’où GTA et non "GTIA à dominante artillerie"), au sein d’une coalition avec des procédures bien spécifiques, au contact de nouvelles manières de procéder ou de manières peu employées jusque-là. Le GTA a opéré de plus avec une intensité rarement vue depuis les opérations dans le Golfe en 1991, le 11ème RAMa y étant également engagé ,au sein de la Division Daguet, et réalisant alors avec 18 canons un nombre quasi similaire de missions par rapport à celles menées en 2017… mais là avec seulement 4 canons. Et cela face à un ennemi décrit comme "disparate, mais complet (avec des vraies capacités de guerre électronique, blindés, moyens NRBC pour du chimique, etc.), cohérent et avec un commandement centralisé. En somme le plus symétrique rencontré depuis longtemps". Par ces caractéristiques, cette opération marque le présent de l’artillerie française et éclaire en partie son futur. Sans revenir point par point (comme cela est fait dans ce dossier particulièrement complet) sur les 5 mois d’un mandat de "haute intensité" (quasi 900 missions de tirs, environ 5.000 obus tirés, seulement 9 journées sans tir sur 137 jours de bataille aux postes de combat), quels enseignements en retenir ? En s’appuyant, notamment mais pas seulement, sur ce riche témoignage.

jeudi 5 juillet 2018

Entretien - Opérations de déception. Repenser la ruse au XXIe siécle, par Rémy Hémez

Dans le dernier Focus stratégique de l'IFRI, le lieutenant-colonel Rémy Hémez, auteur prolifique, anciennement détaché auprès de l'IFRI de 2015 à 2017, revient sur la déception, pratique de guerre souvent confondue parfois négligée, qui pourrait pourtant offrir, notamment avec l'avènement de certaines technologies, des opportunités face à des situations de blocages tactiques. Via une co-publication avec Ultima Ratio (le blog du Laboratoire de recherche sur la défense de l'IFRI), il revient pour nous sur cette question. Qu'il en soit remercié.
 
Souvent communément confondue avec d’autres procédés, qu’est-ce que la déception ? Et qu’est-ce qu’elle n’est pas ?
 
Cette question est importante car des raccourcis fréquents n’aident pas à comprendre ce concept. Le terme de déception est régulièrement employé en tant que synonyme de ruse. Or, ce n’est pas le cas. La ruse est "un procédé tactique combinant la dissimulation et la tromperie dans le but de provoquer la surprise" (cf. ouvrage de J-V Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie, chez Perrin), la déception est une de ses déclinaisons. La déception ne se limite pas non plus à la dissimulation (dont le camouflage) qui est une de ses composantes. Elle est en revanche proche du "stratagème", un procédé qui, contrairement à la ruse, peut être enseigné et doit être planifié.
 
 
Le terme de déception pose problème à cause de son sens premier actuel en français et par le fait qu’il est souvent considéré comme un anglicisme. Cependant, même si l’on peut discuter de sa pertinence, il est établi dans le vocabulaire militaire français depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et il partagé avec de nombreux pays. Par ailleurs, le mot déception est employé depuis au moins le XVe siècle en français dans le sens de tromperie[1].
 
Aujourd’hui, la définition doctrinale de la déception est la suivante : "Effet résultant de mesures visant à tromper l’adversaire en l’amenant à une fausse interprétation des attitudes amies en vue de l’inciter à réagir d’une manière préjudiciable à ses propres intérêts et de réduire ses capacités de riposte. La déception comprend la dissimulation, la diversion et l’intoxication" (selon EMP 60.641 Glossaire français/anglais de l’armée de Terre, édition de janvier 2013)..
 
L’épisode mythique du cheval de Troie est un exemple assez typique de déception. Le cheval de bois géant conçu par Epéios permet de dissimuler le groupe de combattants conduits pas Ulysse. Le grecque Sinon est laissé sur la plage et intoxique les Troyens pour les convaincre de faire entrer le cheval dans la ville. Les navires grecs font diversion en levant le siège et se regroupant derrière l’île voisine de Ténédos. Pour autant, jusqu’à l’époque moderne, la déception est essentiellement le fait du "génie" du chef militaire. Elle est rendue difficile par la dimension limitée du champ de bataille. La révolution industrielle, l’augmentation de la taille des armées, l’accroissement de la mobilité, l’avènement de la troisième dimension ainsi que les premiers pas des technologies de l’information offrent l’opportunité de synchroniser les opérations de déception sur des fronts entiers, voire jusqu’au niveau stratégique, ce qui était jusqu’alors impossible. C’est ainsi que la déception est institutionnalisée, fait son entrée dans les états-majors et que le terme prend son sens actuel. Ainsi, et par différence avec la ruse, une opération de déception implique une combinaison d’actions planifiées et coordonnées visant à tromper le chef ou à tout le moins le système de commandement de l’ennemi.

samedi 23 juin 2018

10 ans de Mars Attaque, et ce n'est pas fini...

Il y a 10 ans jour pour jour, le premier article était publié sur ce blog.

Que de chemin parcouru, avec vous, depuis. 10 ans de vie personnelle, familiale, professionnelle, et à la croisée de toutes celles-là, cet engagement.

Que de chemin encore à parcourir, en tentant de garder la même ligne de conduite, didactique pour ne pas se faire comprendre seulement des initiés. (Im)pertinente pour expliquer et s'engager, sans tomber dans la polémique pour la polémique. Ni fuir les polémiques pour ne pas se renier. Et abordable tant il y a de choses à apprendre et à échanger.

Vaste défi.

En continuant à s'adapter, le blog n'étant plus le seul canal comme au début, avec les autres réseau (Twitter, Facebook, Instagram, Linkedin, demain peut-être d'autres), les publications au format papier ou web ailleurs, les interventions médias ou celles parfois plus discrètes, en France et à l'étranger, et sans oublier les rencontres enrichissantes en tête à tête avec de nombreux lecteurs, d'horizons variés.

Merci à vous donc chers lecteurs. A ceux qui m'ont fait confiance (parfois très vite après le début) et me font encore confiance. Merci aux nombreux échanges courtois qui permettent la saine stimulation, au delà des désaccords, et la poursuite d'une plus grande connaissance des sujets. Merci à ceux, plus discrets, qui accompagnent depuis fort longtemps, et encouragent.

Et le fait que cela tombe sur la journée nationale des blessés de l'armée de Terre est un petit clin d'œil involontaire bien particulier à cet engagement personnel qui me tient au cœur, à ma petite place, d'agitation d'idées, de stimulation de la communication et d'action sur cette cause (avec d'autres : morts pour la France, lien Nation-armées, etc.).

A très vite.

Et, la main au godet
Le godet à 2 doigts des écoutilles
Envoyez…

mercredi 6 juin 2018

Publication - L’armée de Terre au défi de la nouvelle Loi de programmation militaire (HS DSI n°60 juin-juillet 2018)

Le dernier hors-série de DSI est sorti, sur les opérations terrestres, salon international de défense et de sécurité Eurosatory oblige.
 
Le rédacteur en chef Joseph Henrotin m'a interrogé sur l'armée de Terre française à l'heure de la nouvelle Loi de programmation militaire 2019-2025 en cours de vote.
 
Entre les défis de la régénération et de la modernisation, les priorités capacitaires et celles à traiter, la question du format, les points de vigilance, etc.
 
 
Le sommaire complet d'un numéro varié est ici :

Editorial

Mutations de la guerre

Le caractère de la guerre à l’épreuve de nos faiblesses
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

L’armée de Terre se prépare aux années 2020
Entretien avec le général Jean-Pierre Bosser, Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre (CEMAT)

Quelle infanterie française pour demain ?
Entretien avec Michel Goya, colonel des troupes de marine (r), animateur du blog La voie de l’épée

Le combat multidomaine : l’avènement de la guerre du XXIe siècle
Par David G. Perkins, général commandant le Training and Doctrine Command (Commandement de la formation et de la doctrine) de l’US Army

L’armée de Terre au défi de la nouvelle Loi de programmation militaire
Entretien avec Florent de Saint Victor, spécialiste des questions de Défense et auteur du blog Mars Attaque

Le rôle stratégique des forces terrestres
Entretien avec Elie Tenenbaum, coordinateur du Laboratoire de Recherche sur la Défense de l’IFRI.

Comment Sentinelle a évolué pour faire face au long terme
Par Romain Mielcarek, spécialiste des questions de défense

L’Armée Nationale Libyenne : un essaim de milices autour d’une armée régulière
Par Arnaud Delalande, spécialiste des questions de défense

Les forces blindées dans le Maghreb
Par Laurent Touchard, spécialiste des questions de défense

Le génie en Bande Sahélo-Saharienne : la poursuite de la transformation de l’Arme.
Par le lieutenant (r) Christophe Lafaye, docteur et responsable de la collecte de l’expérience combattante à la Délégation du patrimoine de l’armée de Terre (DELPAT) et le capitaine Paul-Marie Vachon, commandant la 2e compagnie de combat du génie du 19e Régiment du Génie (RG)

Armements et structures de forces

Quelques perspectives sur le missile sol-sol
Par Philippe Langloit, chargé de recherche au CAPRI

Les convertibles à la croisée des chemins
Par Yannick Smaldore, spécialiste des questions de défense

Quelle bataille multidomaine ?
Entretien avec Jeff Caton, colonel de l’US Air Force (r), fondateur de Kepler Strategies, LLC

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Contrer les risques NRBCe : le point de vue d’Ouvry
Entretien avec Ludovic Ouvry, dirigeant et fondateur d’Ouvry, vice-président du cluster Eden

Le retour à la guerre chimique
Par Jean-Jacques Mercier, chargé de recherche au CAPRI

Chars de bataille et véhicules de combat : quelles tendances ?
Par Joseph Henrotin, chargé de recherche au CAPRI

Bonne lecture

mardi 29 mai 2018

Lecture - "Pilotes de combat" par Nicolas Mingasson (Les Belles Lettres)

KO debout.
Une claque quand la dernière page est refermée.
 
Difficile de décrire ce qui est ressenti à la lecture, prenante, de ce récit "Pilotes de combat" (Les Belles Lettres), différente de bien des récits de guerre. Une centaine de pages immersive, mise en écriture par Nicolas Mingasson, à qui nous devons déjà des ouvrages à découvrir, pour comprendre et ne pas oublier (ceux qui ne sont plus là et ceux qui sont encore là)  comme "Journal d'un soldat français en Afghanistan" sur un sergent du 21ème RIMa en opérations en Afghanistan, ou encore "1929 Jours" sur le deuil des proches de militaires français morts pour la France en Afghanistan.
 
Ce dialogue entre Mathieu Fotius, pilote d'hélicoptère Gazelle de l'Aviation légère de l'armée de Terre (ALAT) au sein du 3ème régiment d'hélicoptères de Combat (Etain) et son chef de bord, Matthieu Gaudin, qui, lui, n'a pas survécu au crash de son hélicoptère en juin 2011 dans une vallée afghane, secoue. Il fait rentrer dans l'intime, sans voyeurisme, dans cette relation si particulière d'équipage, partant en opérations de guerre dans un hélicoptère en limite de puissance qu'il fallait arracher à chaque fois au sol.
 
 
Un bel hommage aux morts, et à ceux qui sont rentrés, vivants, mais définitivement transformés.
 
L'auteur a bien voulu répondre à nos questions sur le pourquoi et le comment d'un ouvrage marquant.

1. Comment s'est faîte cette rencontre avec Mathieu Fotius ? Le désir de raconter est-il venu de lui ou de vous ?

Tout commence par ma rencontre avec Alice Gaudin, épouse de Matthieu Gaudin, alors que je travaillais à l’écriture d’un livre sur le deuil de guerre. Durant la journée que je passais chez elle, Alice me confia son désir que Mathieu Fotius raconte à ses enfants les dernières semaines de leur père dont ils ne connaissaient rien ou si peu. Quant à sa dernière mission, Mathieu était le seul qui pouvait le faire !

Je rencontrais Mathieu quelques semaines plus tard, toujours dans le cadre de mon travail sur le deuil de guerre. Les soldats aussi, et cela est trop souvent oublié, portent aussi le deuil de leurs camarades tués au combat. Lorsque je lui ai parlé du désir qu’Alice m’avait confié qu’il témoigne, il n’a pas fait secret du fait qu’il ne pouvait répondre à cette demande. Il ne se voyait pas raconter les choses face aux enfants de Matthieu Gaudin, ni non plus de l’enregistrer. Quant à écrire, cela ne lui semblait pas être à sa portée.

L’idée de ce projet m’est venue subitement, par un titre. Ce serait "Lettre à tes enfants" ! J’ai vu d’emblée la forme que pourrait prendre ce récit. Ce fut une évidence : il y avait un livre à écrire. Mathieu s’est montré immédiatement enthousiaste, et soulagé. Quelque chose, pour les enfants de Matthieu, allait pouvoir se faire. Il ne nous restait plus que l’accord d’Alice, qui était pour Mathieu une obligation morale. Elle se montra également enthousiaste. 

Au gré de l’écriture, je me suis orienté sur une narration un peu différente, dans laquelle Mathieu s’adressait à son chef de bord disparu et non pas aux enfants de celui-ci. Cela m’a permis de donner une dimension plus universelle à ce récit (ce que nous souhaitions avec mon éditrice) en prenant de la distance vis-à-vis de l’histoire propre de ces deux pilotes de combat, en la personnalisant moins, en tout cas, qu’elle ne l’aurait été si les enfants avaient été les destinataires du récit.


lundi 19 mars 2018

Entretien - Le rôle stratégique des forces terrestres, avec Elie Tenenbaum

Déjà auteur de Focus Stratégique remarqués (sur l'opération Sentinelle, la guerre hybride, l'appui-feu air-sol...), Elie Tenenbaum, chercheur au Centre des Etudes de Sécurité de l'IFRI, aborde cette fois-ci dans "Le rôle stratégique des forces terrestres" la question des défis pour les forces terrestres (entendues ici comme l'ensemble des forces opérationnellement rattachées au milieu terrestre, et non pas au sens de "armée de Terre"), notamment dans leurs relations aux autres forces. Il a bien voulu répondre à quelques questions pour présenter ces réflexions, qu'il en soit vivement remercié.   
 
1/ Quelles permanences et évolutions à horizon court/moyen terme conduisent à ce besoin stratégique et spécifique en "forces terrestres" ?

Il convient d’abord de rappeler l’évidence même : la guerre est née sur terre, et son enjeu demeure toujours le contrôle d’une portion de territoire ou des populations qui y vivent. C’était l’objectif affiché du Califat de Daech, comme celui des séparatistes du Donbass. Même les conflits qui semblent fondamentalement liés à un autre milieu - comme les tensions en mer de Chine du Sud par exemple - ont, en fin de compte, un impact sur la terre ou sur les hommes qui y vivent, sans quoi ils seraient sans enjeu. Aucune stratégie efficace ne pourra donc jamais faire l’économie du domaine terrestre pour la bonne et simple raison que ce dernier est le milieu naturel de l’homme et donc de la politique, objet fondamental des conflits armés. 


En sus de cet élément politique essentiel, les forces terrestres disposent d’un certain nombre de caractéristiques qui les rendent particulièrement intéressantes : la complexité, l’opacité et la viscosité sont trois caractéristiques intimement liées à ce domaine qui est parcouru d’obstacles, physiques et artificiels, qui multiplient les frictions, limitent la visibilité et contraignent les actions. De ces caractéristiques essentielles, les forces terrestres tirent aussi des qualités intrinsèques dont la principale est sans aucun doute la persistance. Cette dernière a une double fonction. D’une part elle permet le "contrôle", par son influence prolongée sur son environnement opérationnel. C’est cette dimension de contrôle qui joue un rôle crucial dans la mise en œuvre de la fonction stratégique "intervention" en garantissant le bon déroulement de la phase de stabilisation, la plus difficile d’une opération. D’autre part, la persistance confère aux forces terrestres la capacité à envoyer le plus fort signal de détermination politique. Envoyer des hommes au sol, qui ne pourront se désengager aussi aisément que des avions ou des bateaux, signifie l’acceptation par le décideur politique de l’éventualité d’avoir à payer le prix du sang, si besoin. C’est cette dimension qui rend les forces terrestres particulièrement nécessaires aux fonctions dissuasion et prévention, en contribuant ainsi à la crédibilité de la posture, quelle qu’elle soit.


lundi 12 mars 2018

Entretien - Robots tueurs - Que seront les soldats de demain ? (Brice Erbland)

Il y avait eu "Dans les griffes du Tigre", plusieurs articles depuis (dans la revue Inflexions et ailleurs), et maintenant  "Robots tueurs - que seront les soldats de demain ?" (chez Armand Colin).
 
Souhaitant accompagner au mieux une évolution en cours plutôt que s'y opposer par principe ou l'accepter sans réfléchir aux éventuelles conséquences, Brice Erbland lance la réflexion sur la question du comportement au combat des systèmes d'armes létaux autonomes (SALA dans le texte, et non "robots tueurs" limitant toutes réflexions).
 
Il a bien voulu répondre à quelques unes des nos questions, pour présenter un ouvrage où expérience opérationnelle, formation scientifique et réflexion éthique se combinent pour accompagner pas à pas le lecteur entre différents mondes : art guerrier, éthique, prospective, programmation, etc. 
 
1/ Que faut-il comme évolutions pour que les futurs SALA, comme vous les définissez, apportent des ruptures fondamentales sur le champ de bataille à la guerre comme activité humaine ?

Les SALA sont souvent présentés comme la future révolution dans les affaires militaires. Mais je ne suis pas sûr que ce sera le cas ; je pense que ces machines, si elles sont un jour utilisées sur le champ de bataille, seront un gamechanger de plus au niveau tactique, mais n’introduiront sans doute pas une nouvelle façon de mener une guerre. Vouloir annoncer une rupture fondamentale sur le champ de bataille est un truisme récurrent à chaque nouvel outil militaire. Mais il suffit de regarder en arrière pour se rendre compte que malgré les outils, la nature intrinsèque de la guerre ne varie pas. Même si une machine pleinement autonome - à la fois dans la prise en compte de son environnement, la décision de ses mouvements et la décision d’ouverture du feu - est employée sur un champ de bataille, elle sera toujours incluse dans un contexte opérationnel fait de décisions humaines. La façon de l’employer sera avant toutes choses décidée par un état-major, les ordres qu’elle recevra seront avant toute chose réfléchis par un chef tactique. Je ne vois pas de rupture fondamentale dans tout cela, sauf à employer ces machines en remplacement complet du soldat humain sur le champ de bataille. Mais nous touchons là à l’une des deux lignes rouges que je défini dans mon livre : un SALA devra être employé en accompagnement de soldats humains uniquement, et devra être doté d’un module d’éthique artificielle qui le rendra moralement autonome.
 
 
2/ Qu'est ce qui différenciera dans l'action au combat ces systèmes des hommes plongés tous deux dans le même chaos guerrier ?
 
La première différence qui vient souvent à l’esprit est l’absence d’émotions. C’est d’ailleurs le principal argument des défenseurs du SALA : ce type de machine n’aura pas peur, ne connaîtra pas le sentiment de vengeance, n’aura aucune haine de l’ennemi ou de la population locale. A suivre cette logique, un SALA pourrait être moralement plus stable qu’un homme, puisque dépourvu de toute faiblesse dans ce domaine. Mais c’est trop vite oublier ce que la guerre développe chez le soldat humain : le courage, la cohésion, l’instinct, et ce que je nomme le discernement émotionnel. C’est sur cette dernière vertu que je base la différence principale entre l’homme et la machine, et donc ce qu’il faut chercher à imiter pour que la machine soit au moins aussi efficace que l’homme.
 

jeudi 1 mars 2018

Oyez, oyez ! Développez l'annuaire des acteurs de la recherche stratégique !

Afin de compléter l'annuaire des acteurs de la recherche stratégique (déjà quelques 290 références...), l’Association pour les Etudes sur la Guerre et la Stratégie (AEGES) lance un appel pour que les acteurs (universitaires, militaires, membres de think-tank, experts indépendants, employés du secteur privé concernés, etc.) se fassent connaître dans cet outil qui ambitionne de devenir LA référence sur ce sujet en France.
 
Etre visible, se rendre joignable, faciliter la mise en relations, favoriser les collaborations, favoriser la diffusion, etc. Les objectifs sont divers pour cet annuaire en ligne.

Pour se faire intégrer, rien de plus simple : renvoyer le formulaire rempli de renseignements, en l'ayant préalablement signé, à l'adresse suivante annuaire.strat@gmail.com  
 

Les candidatures sont ensuite validées par le bureau de l’association, avant leur insertion sur le site Internet.

Pour rappel, l’AEGES est une association Loi 1901 à but non lucratif. C’est une plateforme indépendante et transdisciplinaire qui a pour objectif de contribuer à développer la recherche scientifique, faire reconnaître et promouvoir le champ des études sur la guerre et la stratégie dans le monde universitaire français. Elle cherche également à approfondir le lien entre le monde académique (notamment la nouvelle génération de chercheurs) et l’ensemble des acteurs civils et militaires.

Et si en plus, vous pourriez faire circuler cette information dans vos réseaux...