mercredi 7 septembre 2022

Armée de Terre - A propos de la prochaine sortie du bois sur le sujet robotique

Le responsable du sujet robotique au sein du bureau Plans (en charge de l’avenir à moyen-long terme, pour résumé) de l’état-major de l’armée de Terre (EMAT) est récemment revenu sur la construction et l’intégration progressives d’une capacité robotique au sein des forces terrestres françaises.

La grande étape à venir étant la formalisation et la présentation d’ici la fin de l’année des besoins de l’armée de Terre pour de tels équipements. Etape de « sortie du bois » sur le besoin opérationnel, le fondement de toute action, après une intense phase de maturation et d’exploration, en lien notamment avec le Battle Lab Terre, et d’expérimentation, notamment avec la section exploratoire robotique (SOR) Vulcain.

Un besoin opérationnel qui ne remet pas en cause fondamentalement les grandes réflexions actuelles quant à l’avenir des forces terrestres, mais permet à la fois d’apporter un plus sur certains facteurs de supériorité opérationnels (FSO), notamment l’endurance et la masse, ouvre de nouvelles perspectives à travailler, notamment en termes de coopération, et son lot de défis (notamment pour la compréhension).

Le tout en intégrant la responsabilité éthique, avec non pas des SALA (qui ne seront pas développés pour les armées françaises), mais des SALIA (systèmes d’armes létaux intégrant de l’autonomie), comme présentés notamment dans l’avis émis par le comité d’éthique de la défense en avril 2021. CE qui conduit au fait que le commandement conservera l’appréciation de situation permettant la poursuite de mission, sera responsable de l’emploi des robots, et supervisera les fonctions critiques. Des grands principes qui demandent concrètement de s’assurer, avec les industriels, que cela est réalisable techniquement, dans les situations rencontrées en opérations.

Au final, le projet Vulcain, sur les aspects de robotique, permet d’espérer intervenir sur 2 axes forts : augmenter la profondeur tactique des effets (en distance de frappe, en capacités de renseignement, etc.), et augmente les possibilités de saturation sur l’adversaire (physique, électronique, cognitive…). Encore faut-il alors passer chacune des capacités selon le double prisme du : Qu’est-ce que je veux en faire ? L’analyse fonctionnelle. Et combien cela va me coûter ? L’analyse de la valeur. Une équipe robotisée de désignation des feux dans la profondeur peut avoir un sens tactiquement, mais peut perdre tout avantage dès lors que les contraintes et les coûts s’envolent. A quels couts permets-t-elle d’entrer dans la bulle adverse, de se prendre des coups et d’y rester ? Notamment parce que, pour le moment, une capacité robotisée coute globalement, via son empreinte RH, plus chère qu’une capacité non robotisée. D’où le besoin de laisser maturer la partie automatisation jusqu’en 2030, pour espérer faire de réelles économies, en atteignant de réelles plus-value. La charge cognitive consentie doit être acceptable, soit une notion d’efficacité forte : « si je mobilise 3 personnels sur la gestion du robot, il faut que cela apporte beaucoup ». Heureusement, « il existe des systèmes à haute VA qui sont atteignables avec une autonomie réduite ».


Ainsi, selon l’armée de Terre, dans le domaine, les forces terrestres sont à un carrefour dans le choix des effets à atteindre, et les décisions qui sont en train d’être prises conditionneront l’architecture générale qui sera retenue et sur laquelle les besoins seront travaillés conjointement avec la Direction Générale de l’Armement (DGA). Notamment quant au choix de l’architecture générale entre : unités entièrement robotisées, unités mixtes, robotique comme outil de l’arrière, robotique tactique, opérative ou stratégique, etc.

C’est dans ce cadre que le projet Vulcain est lancé, projet qui a vocation à nourrir l’expression du besoin robotique de l’armée de Terre (sans être un programme d’armement en tant que tel), pour permettre de mettre en œuvre une capacité de robotique tactique à l’horizon 2040. Pour la préparation de l’avenir, il doit orienter les travaux de préparation de l’avenir et tout particulièrement les aspects robotique du projet Titan, visant la modernisation de la composante « lourde » des forces terrestres, ainsi que la cohérence et la connectivité interarmées (et non plus uniquement interarmes). Pour sa part, le programme MGCS intègrera une robotique qui lui est propre (des ailiers autonomes, et une capacité d’agression), qui est réfléchit pour la cohérence dans l’approche Vulcain, mais qui est bien pour le coup une opération d’armement en tant que tel.

mercredi 10 août 2022

Innovation - Le démonstrateur Scarabée d'Arquus

Ai eu la possibilité de faire récemment quelques tours de pistes d'essais sur le plateau de Satory dans le démonstrateur de blindé Scarabée d'Arquus, pendant une petite heure. Passant notamment après l'actuel chef d'état-major de l'armée de Terre (CEMAT) qui avait embarqué dedans quelques semaines auparavant.

Démonstrateur (et non prototype), même si les puristes des définitions pourraient en débattre, permettant de développer, tester, intégrer et faire gagner en maturité un certain nombre de technologies. Certaines jusque là plutôt issues du monde civil et parfois déjà matures pour ces cas d'usage, mais passées à cette occasion dans un environnement militaire représentatif.

Principalement (et sans être exhaustif) dans le domaine de la propulsion (avec l’hybridation, notamment via un moteur V6 de 300 ch en thermique et 100 ch en électrique, avec 3 batteries différentes), de l'architecture (avec un groupe moto propulseur d'un seul tenant placé à l'arrière notamment), de l'ergonomie (avec, par exemple, la gestion des différents modes de propulsion par le pilote), etc.

Le fruit des efforts visible aujourd'hui est le résultat d'un programme "secret" débuté discrètement avec moins d'une dizaine de personnes concernées en 2017, défrichant les grands choix architecturaux, à un blindé beaucoup plus mature à ce jour pouvant bénéficier des technologies de tout un groupe industriel (avec une équipe dédiée restreinte, et un budget évidemment non extensible). Avec quelques heures de travail et des milliers de kilomètres d'essais déjà de réalisés.

Le Scarabée est aujourd'hui autorisé par la Direction générale de l'Aviation civile (DGAC) à embarquer dans des avions civils avec les batteries installées, suite à un long et exigeant processus de certification quant au respect des normes de sécurité, ce qui constitue une première mondiale civile et militaire, et vient valider les progrès réalisés dans la sécurisation de différents ensembles (notamment face aux risques d'incendie des batteries, de résistance aux variations de pression, etc.).

Les 400ch cumulés pour environ 7 tonnes à vide se ressentent vite dans les phases de roulage dynamique réalisées (sans préparation particulière autre que de baisser les suspensions réglables pour les phases les plus dynamiques). Permettant de passer, départ arrêté, à 30km/h sur une pente à 40% d'une quarantaine de mètres, d'atteindre les 125km/h en ligne droite sans forcer (les 135km/h ayant été dépassé sur d'autres essais), d'avoir des accélérations incomparables à un départ arrêté de VBL (même en version Ultima), etc. Avec en impression de conduite, comme passager, des phases de transition de toute électrique à hybride ou thermique très naturelles, une capacité de "boost" pour une accélération forte, un silence impressionnant en mode tout électrique, etc. Le résultat d'un bon rapport poids/puissance (voir même très bon rapport), et surtout du couple disponible pour gérer les variations, et du gros travail réalisé pour hybrider et permettre d'utiliser conjointement les différents modes (les pas des différents ensembles devant se rejoindre pour basculer de l'un à l'autre et maximiser leur apport conjoint).
 

Le Plateau de Satory en concentré sur une image. Pistes d'essais (dont ses fameuses rampes de différents pourcentages), démonstrateurs de blindés (dont le Scarabée d'Arquus), hélicoptères (dont les EC145 Airbus Helicopters des Forces Aériennes de la Gendarmerie Nationale), unités (dont le GIGN - Groupe d'Intervention de la Gendarmerie Nationale des gendarmes de l'inter' étaient au bout du treuil en entrainement - non visibles car cachés dans les arbres)

Avec un important travail de réalisé récemment (en plus du passage il y a quelques mois maintenant du tout thermique ou tout électrique à hybride) sur l'ergonomie du poste de pilote (placé à l'avant, face à de larges vitres - utiles aussi pour l'équipage placé derrière qui a une impression de moindre enfermement comparé à d'autres blindés) et sur l'interface homme/machine pour gérer les transitions entre les différents modes de propulsion, le suivi des batteries, les choix d'assistance de conduite, des réserves de puissance, la facilité du pilotage (hier via joysticks pour certains modes de déplacements, à assistance sur le volant aujourd’hui), etc.

En plus de la capacité "crabe" avec des roues et des essieux avant et arrière orientables (permettant de tourner quasiment sur place et de se déplacer quasiment en latéral, une fois le mode enclenché d'un simple clic) qui offre des capacités opérationnelles en terrain compartimenté/accidenté/tout-terrain assez évidentes pour se déplacer plus finement, se sortir d'un mauvais pas, faire des demi-tours dans des rues encaissées, se déplacer lors de "coups d'œil" en phase d'observation ou d'acquisition de cibles, etc.

 Avec les portes sur des gonds visibles, les anciennes portes sur glissière étant parmi les options disponibles pour les potentiels clients intéressés. Le côté innovant du blindé n'était pas forcément là-dessus, mais mobilisait jusqu'alors les conversations (et les critiques) en passant à côté du reste...

En plus des pistes et des terrains d'essais du constructeur largement utilisés, des essais en tout-terrain ont aussi été menés ces derniers mois sur le camp de Canjuers notamment. Avant des essais par temps chaud potentiellement à venir (en plus des passages du blindé dans des chambres représentant des températures très hautes et très froides déjà menés). Et peut-être des essais avec de l'armement plus tard (même si à ce jour, la disponibilité des champs de tirs pour les réaliser est un sujet).

La Section Technique de l'armée de Terre (STAT) a pu faire quelques essais avec le véhicule pour en découvrir le potentiel, et le véhicule tourne très régulièrement pour des démonstrations pour des autorités et d'éventuels prospects. Avec d'ores et déjà des marques d'intérêts (à concrétiser) certaines de certains.

Il y a à ce jour encore des travaux de fiabilisation et de développement prévus dans les mois à venir. Notamment encore sur la partie suspension, motorisation dans certaines conditions, etc. Et une feuille de route en auto-financement (principalement) très fournie (avec aussi des apports sur la partie blindage/protection qui pourraient venir des programmes européens type FAMOUS 1 et 2), et quelques autres surprises... Des travaux sont ainsi réalisés avec des nouveaux pneus Michelin plus résistants, par exemple. 

Enfin, un travail est encore en cours sur les configurations possibles (même si cela sera surtout les possibles clients qui orienteront les choix définitifs), quant aux réserves, assez importantes, d'emport (autour d'une grosse tonne), les armements embarquables (avec un arceau central prévu pour gagner de la masse sur le toit) et déjà plusieurs configurations en interne et en externe qui sont pensées, et pour certaines déjà dévoilées (anti-char, anti-drone, anti-aérien...). Des essais ayant déjà été réalisés en roulage avec des tourelleaux réels (notamment de la gamme Hornet) ou des poids représentatifs placés en hauteur pour vérifier les conditions d'utilisation (le centrage, l'impact sur la tenue de route, etc.). La maintenance étant aussi un sujet avec évidemment déjà des premières réflexions pour faciliter les opérations (groupe moto-propulseur d'un seul bloc pour être facilement déposable, accès facilités à certains composants, etc).

Et évidemment encore à pleinement finaliser avec les futurs utilisateurs des réflexions permettant de déterminer les avantages et les contraintes sur les cadres d'emploi et les avantages tactiques permis : l'hybride pour les phases d'approche discrètes - jusqu'à 10km en tout-électrique, la capacité de servir de groupe électrogène en soutien pour recharger des batteries, le rechargement permis en phase de roulage et d'utilisation représentative, l'apport d'une éventuelle remorque, etc. Et des réflexions sur l'aspect modulaire de ce démonstrateur en l'état très complet : faudra-t-il toutes les options pour toutes les missions envisagées ? faudra-t-il toutes les capacités (déplacement en "crabe", hybridation complète, autant de chevaux, etc.) ? faudra-t-il les réserver au fer de lance de la force dans l'échelon de découverte et de frappe (en mode "hit and run") et d'autres véhicules pour les aspects "liaison" ? faudra-t-il le généraliser comme blindé léger/médian du futur ? Des points encore à trancher comme sur tout bon démonstrateur, fortement sollicité pour défricher.

Crédits des photos : FSV / MA. Il n'y avait pas de photos ou de vidéos autorisées durant les phases d'essais. Mais de quoi se rattraper avec d'autres présentations prévues dans les prochains mois... A suivre.

mardi 2 août 2022

Publication - "Pour une BITD de haute densité au service d’un modèle cohérent" (DSI Hors-Série n°85) (+MAJ)

Dans le numéro Hors-Série de DSI n°85 consacré à "Guerre de haute intensité - Quelles adaptations pour les forces armées françaises ?" actuellement en kiosque, vous pouvez retrouver un article sur les réflexions et adaptations à mener sur l'articulation forces-DGA-BITD et sur le pourquoi, le quoi et le comment atteindre un modèle cohérent.
 
En remerciant le rédacteur en chef, Joseph Henrotin, de m'avoir aimablement titillé sur le sujet dans la continuité de certains précédents articles publiés sur ce blog (notamment celui ci, qui a eu quelques échos et a suscité quelques réactions...), et d'avoir bien voulu accueillir au final, le fruit de mes réflexions personnelles (qui n'engagent que moi).

MAJ 1 : Le sommaire complet est disponible ici.

"La simultanéité de certains facteurs oblige à une vaste réflexion sur l’articulation forces armées - Direction Générale de l’Armement (DGA) - Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD) et sur les actions entreprises. Avec une adaptation des réponses apportées au pourquoi, au quoi et au comment, faite de manière couplée, car les efforts, actuels et réels, sur l’un ou l’autre des constituants du système, ne pourraient suffire à eux seuls à faire face aux grands enjeux qui se présentent.

Nul besoin de sur-noircir l’actualité et le futur prévisible d’un certain nombre de facteurs endogènes et exogènes ayant un impact sur ceux qui orientent, développent, produisent, utilisent et soutiennent les équipements, matériels et produits utiles aux forces armées pour observer une conjonction de tendances, voir un effet domino, qui oblige à une adaptation. Si ces événements de nature très différente ne doivent pas forcément inquiéter en tant que tels, leur convergence interroge sur la pertinence de maintenir les orientations actuelles ou de choisir une simple évolution progressive, et non une évolution majeure. Envolée du coût des matières premières (non compensé pour le moment par des capacités de production hier non rentables qui aujourd’hui le redeviennent), difficultés logistiques d’approvisionnements, multiplication des zones de tensions et élévation du niveau de ces mêmes tensions, raréfaction en cours de certaines ressources, concurrence exacerbée à l’exportation avec des acteurs industriels non plus émergents mais pleinement émergés complexifiant l’atteinte du modèle économique marché domestique / marché export, difficultés et enjeux de recrutement mais aussi de fidélisation des talents, etc. Leur addition, en peu de temps, et l’incertitude qui pèse sur leurs évolutions à court ou moyens termes doivent obliger à penser autrement pour résoudre au mieux une équation complexe.

Au-delà du confort opératif mis à mal depuis quelques années pour les forces armées, avec une épée qui a pris une longueur d’avance sur la cuirasse (l’attaquant ayant tendanciellement un temps d’avance sur le défenseur) et une généralisation de certaines capacités nivellantes, le confort productif connu jusqu’alors est lui aussi en train de s’étioler. Hier, le cadencement globalement sous optimal (en qualité, en coûts, en délais) des capacités de développement et de production, sans revenir sur de multiples exemples connus de programmes en retard, trop chers, ou aux spécificités techniques non atteintes, pouvait éventuellement être une situation quasi-supportable (et encore, puisque des vies étaient en jeu). De plus, l’innovation technologique, permanente, brandie comme la garantie principale permettant de conserver un temps d’avance sur les risques, les menaces et les adversaires, pourrait être devenue aujourd’hui, par bien des aspects, plus une source de faiblesse qu’une source de force (de contraintes plus que d’opportunités). Avec des conséquences aujourd’hui non maîtrisées sur la complexification de la mise en œuvre des systèmes et donc la hausse des coûts d’entrée pour les utilisateurs et les maintenanciers (temps de formation, opérations plus complexes de maintenance…), la hausse des coûts de production, d’utilisation et de soutien, la réduction des effets de masse du fait des couts unitaires sur toute la durée de vie, etc. Enfin, l’assurance relative actuelle de la disponibilité des alliés (avec leurs capacités de production, la maitrise de certaines technologies ou la détention de certaines capacités), de leurs stocks, de l’accès aux matières premières ou transformées, des sources d’énergie disponibles, des outils productifs peu touchés à ce jour (en étant plutôt loin sur les arrières des lignes de front et peu visés par des approches indirectes : sabotage, piratage, etc.) et de la sécurité des flux (surtout perturbés, mais encore peu menacés, même si de premières alertes apparaissent) n’est en rien forcément une garantie pour demain [...]".
La suite est à lire dans le magazine. Commentaires bienvenus.

mardi 21 juin 2022

Eurosatory 2022 - Accompagner les pionniers de la DefTech française

Il y a 4 ans, l’accélérateur GENERATE de l’association professionnelle GICAT (Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres) faisait ses grands débuts en public au sein de l’Eurosatory Lab, zone dédiée aux start-ups sur Eurosatory, le salon international de la Défense et de la Sécurité terrestres et aéroterrestres.

Des premières promotions de GENERATE, ils étaient encore quasiment tous là lors de l’édition 2022 qui vient de s’achever. Au milieu des quelques 100 startups, généralement duales, réunies sur ce même espace. Avec bien peu de cessations d’activités ou de pivotages vers d’autres secteurs dans l'intervalle. Le taux de pertes étant estimé à environ 2%, un taux considéré comme bas comparé à d’autres secteurs (qui sont entre 3 et 5%, ou plus).


Une DefTech de haute densité

Ces pépites de la DefTech française ont donc survécu aux différentes vagues pandémiques, aux vallées de la mort du développement de leurs produits, et à quelques autres embuches, notamment propres à des cycles de vente plutôt longs dans ce secteur si particulier. Tout en ayant assuré dans l’intervalle (notamment en 2018-2020), leurs premières levées de fonds, dites d’amorçage, avec des montants allant de 500.000€ à 1.500.000€. En attendant celles des membres des autres promotions de GENERATE, la 12ème promotion ayant été récemment intégrée, pour un total d’environ 80 startups couvées depuis 2017 (et 56 officiellement actuellement dans le programme d'accélération).

D’ores et déjà, certaines, plus rares, comme Preligens, ex-Earthcube, spécialiste dans l'analyse de données géospatiales assistée par intelligence artificielle, ont réalisé des tours de table plus conséquents, de plusieurs millions d’€. En plus de son outil Robin intégrant à ce jour 7 algorithmes de reconnaissance automatique (capables de détecter, classifier et identifier, avec des forts taux de succès validés lors d’appels d’offres auxquels ils ont participé, plus de 90 types d’appareils, certaines batteries anti-aériennes - et bientôt d’autres moins répandues, des navires – ainsi que leur état : à quai, sur docks, etc.), a lancé son outil Zebra de baptême terrain automatique, appui précieux notamment pour l’Etablissement Géographique Interarmées (EGI), pour identifier et donner un nom aux routes et bâtiments en quelques minutes, et ainsi faciliter les opérations.

Clore cette phase de levée de fonds d’amorçage ne fût généralement pas un long fleuve tranquille, avec un processus long (généralement bien plus d’une année), chronophage (des dizaines de pitchs pour évangéliser dans des univers financiers souvent non acculturés au milieu de la défense et de la sécurité), frustrant (avec plus d’un refus dans les dernières lignes droites pour des questions de compliance), etc. Conduisant à mettre parfois grandement en péril le fragile édifice d'innovation construit, qui malgré tout se révéla plutôt résilient. Tout en prenant pas forcément l'envol qui aura été possible avec quelques coups de pouce.

vendredi 6 mai 2022

Des stocks (du déstockage) et des flux, d'aujourd'hui et de demain

Une donnée d’entrée sur l’analyse des opérations en Ukraine et en Russie, et sur l’efficacité perçue ou réelle de tel modèle d'armée ou telle capacité, est la prise en compte, il est vrai pas simple à ajuster, de la question des stocks et des flux matériels (sans même parler de la question des ressources humaines).

Soit intégrer la disponibilité assurée dans le temps (court/moyen/long terme) de telle ou telle capacité avant de tirer les conclusions, faites par certains, que finalement, cela ne change pas grand-chose sur le modèle poursuivi ou les concepts d’opérations, les faiblesses capacitaires identifiées, leur priorisation, et la manière d’y remédier. Il est possible que telle ou telle capacité semble fonctionner, encore faut il, en préalable, avoir l'assurance de la détenir (à temps et en nombre).


Crédits : FSV / MA.

Sans minorer la part des Ukrainiens (dans les stocks initialement détenus, en partie recomplétés en propre par réparation et production, ou dans l’extension, plutôt horizontale, de ces derniers en allant chercher des matériels autres : drones civils, technicals, réemploi de matériels capturés…), force est de constater la part prise par les alliés. Alliés ayant des stocks relativement « conséquents » (car mis en commun), disponibles (car non utilisés ailleurs) et acheminables (via des moyens logistiques lourds, rares, eux-mêmes disponibles). Avec un effort logistique, si ce n’est pas colossal, du moins très important en lui-même (et peu à pas perturbé, pour le moment).

Or, après le précédent Irak-Syrie ayant lui aussi impacté parfois des stocks similaires, Libye de manière plus relative avant lui et après certaines "campagnes expéditionnaires" usantes et abrasives, combien de fois, dans quels délais et avec quelle ampleur des alliés seraient capables de soutenir et de réitérer un tel effort pour parvenir à soutenir tel ou tel allié (permettant d’éviter d’être ainsi en première ligne) demain ou après-demain ?

dimanche 1 mai 2022

Pour une révolution dans les affaires militaires (françaises) ! (+MAJ)

Alors que s’annoncent dans les semaines à venir la réalisation d’une revue stratégique (sous une forme ou une autre), les travaux préparatoires pour les éventuelles lois de finances rectificatives (LFR) de 2022, puis la nouvelle loi de finances initiale (LFI) de 2023, avant, à plus long terme, la finalisation de la future loi de programmation militaire (LPM) en 2025, ces travaux, si menés lucidement, sont autant d’occasion d’interroger les orientations stratégiques actuellement prises, et d’éventuellement les modifier. Non de manière cosmétique en décalant sur la gauche ou sur la droite tel échéancier physico-financier. Non par tel ou tel arbitrage garantissant avant tout un "acceptable" équilibre interarmées pour contenter tout le monde ou un saupoudrage industriel pour ne léser personne. Mais bien avec une urgente nécessité d’évolution plus radicale.

 
Sisyphe en tenue camouflée
 
La recherche effrénée d’atteindre un modèle d'armées dit complet, par réparation, par modernisation, pour la verticalité, ou par extension horizontale des capacités détenues, apparaît de plus en plus comme l’horizon indépassable d’une forme de confort. Un confort en fait mortifère, tel Sisyphe, pour le système concerné, et plus globalement pour la collectivité. Une atteinte d'un modèle complet et non un maintien d'un tel modèle, tant sont nombreuses aujourd’hui les ruptures capacitaires plus ou moins temporaires, ou les capacités tellement réduites qu'elles ne sont plus en mesure de produire un quelconque effet un peu sérieux (même de manière combinée). Comme dans le jeu de la taupe, une fois une rupture est comblée une autre apparait, plus urgente que jamais. Surtout que, vu le modèle extensif poursuivi, le champ des possibles à couvrir a tendance à augmenter plutôt drastiquement avec les nouveaux milieux et nouveaux champs (nouveaux, ou du moins pris en compte de manière plus prégnante). Champs et milieux dont la couverture n'est parfois même plus interrogée à l'aune de la balance contraintes / opportunités. Ainsi, sans choix tranchés d'évolution, avec aucun potentiel abandon décidé (choisi et non contraint), il s’agit en permanence de renouveler les anciennes capacités quasi point par point, sans faire autrement, et en plus d’augmenter la gamme des capacités détenues.
 

samedi 26 mars 2022

Exercice HEMEX ORION 2023 - Réussir à faire les choses en grand et le faire savoir (+MAJ 20/04/2022)

Durant les premiers mois de 2023 devrait se dérouler en France l’exercice ORION, grand exercice de niveau division, qui doit faire la démonstration des capacités françaises dans le domaine, et donnera l’occasion d’un nouvel état des lieux et d’un point d’avancement sur certains chantiers de régénération et de modernisation, notamment, des forces terrestres. ORION étant l'acronyme pour "Opération d’envergure pour des armées résilientes, interopérables, orientées vers la haute intensité, et novatrices". #passionacronyme Dans la continuité de précédents jalons récents, comme l'exercice Warfighter 21-4 mené l'année dernière aux États-Unis.


Cet exercice, complexe, s’inscrit dans une actuelle hausse de l'effort de préparation opérationnelle, afin que les forces terrestres soient mieux préparer. Et qu'elles se préparent à des opérations relativement différentes dans la forme de celles connues au cours des dernières années. Avec des engagements plus durs, des changements d’échelles, et dans différents champs. D’où le renforcement nécessaire des moyens consacrés à la préparation opérationnelle, avec un changement d’échelle des exercices, en rehaussant les difficultés (une durée des exercices s’allongeant, une coordination nécessaire de diverses capacités, des forces adverses renforcées, etc.) et l’ampleur : "La haute intensité, ce n'est pas que le nombre de chars. C'est la saturation dans tous les domaines : flux logistiques, nombre de blessés, flux électromagnétiques… C'est le retour de la masse : il faut pouvoir s'entraîner avec de plus gros volumes de forces", expliquait le général Vincent Guionie, commandant des forces terrestres françaises.
 
Comme le précise un rapport parlementaire, reprenant l'idée de manoeuvre générale de l'armée de Terre à propos de la prépération opérationelle : "Certains domaines comme la cyberdéfense, la lutte anti-drones, la navigation terrestre ou la prise en compte des effets dans les champs immatériels sont désormais associés à tous les niveaux de la programmation opérationnelle et intégrés systématiquement dans l’élaboration des exercices interarmées ou interalliés. En outre dans le cadre de la Haute Intensité, l’armée de Terre opère un durcissement de l’entraînement des forces terrestres. Elle augmente la complexité de ses entraînements par la constitution d’une force d’opposition à niveau égal, apte à la défier dans tous les domaines du combat mais aussi par la réalisation de grands exercices du niveau divisionnaire, dont la première occurrence, ORION, se tiendra en 2023. Par ailleurs, elle adapte les conditions intellectuelles et matérielles de sa préparation opérationnelle, en mettant en œuvre de nouvelles méthodes de formation et d’entraînement fondées sur la maîtrise de la technologie, la résilience face à sa disparition, l’initiative et l’endurance".

D'un déroulé longue durée

L’exercice HEMEX-ORION (HEMEX pour Hypothèse d'engagement majeur - Exercice) est prévu en plusieurs temps, entre février et mai 2023, avec quatre séquences principales :
  • La phase O1 consistant en une période de planification opérationnelle ;
  • L’activité O2 comprenant la projection et l’intervention d’une force équivalente à l’Échelon national d’urgence (ENU), récemment modernisé, qui garantit une capacité de réaction autonome aux crises ;
  • La phase O3 prenant la forme d’un séminaire interarmées et interministériel, permettant d’étudier l’adaptation de la posture opérationnelle de défense en cas d’affrontement majeur (s'appuyant potentiellement sur des moyens de Wargaming) ;
  • La phase O4, à partir d'avril, qui verra l’engagement en coercition, à terre, d’une division multinationale après une campagne aérienne censé permettre la conquête de la supériorité aérienne et son maintien.
Il s’agira, sous la houlette de la 3è division, de remettre à la fois la brigade au cœur du déploiement (niveau rarement vu ces dernières années en entier), la division comme intégrateur des effets interarmes-interarmées sur les lignes de fronts comme sur les arrières, et, globalement, de faire effort important sur les soutiens. Plus que de se concentrer sur une période plus ou moins longue, il est prévu de l’inscrire dans un temps long, représentatif d’une montée des tensions, et d’un passage de la phase de contestation à celle de l’affrontement, selon le triptyque cher à l’actuel chef d’état-major des armées. Comme le résume en interview le commandant des forces terrestres, le général Guionie : "L’exercice Orion sera un rendez-vous majeur qui, durant quatre mois, va nous permettre de retranscrire tout l’enchaînement d’une crise. La séquence majeure pour l’armée de Terre étant la dernière, à savoir celle qui se déroulera au mois d’avril. Cette phase verra le déploiement d’une division dont l’objectif sera de figer une situation et d’empêcher un adversaire de mettre en œuvre une politique du fait accompli".

mercredi 16 mars 2022

Retours et perspectives - Un an après l’exercice Warfighter 21-4 et quasi un an avant l'exercice HEMEX Orion 2023 (+ MAJ)

« L'armée française n'est pas prête pour un combat de haute intensité », « Pourquoi l’armée française ne serait pas préparée pour une guerre contre l’Ukraine », ou encore, de manière plus prudente, sous la forme interrogative, « L'armée française est-elle prête pour les conflits de haute intensité ? ». Les titres d’article et les développements associés ont fleuri ces dernières semaines sur le sujet, suivis de commentaires plus ou moins définitifs. Il serait possible d’apporter de la mesure et de la nuance en évoquant notamment le fait que si le cas se présentait, la question ne serait plus vraiment rhétorique, mais que, puisqu’il aura été décidé d’y aller, cela serait fait, avec ce qu’il y a. Et que les développements observés pourraient apporter des réponses bien surprenantes par rapport aux avis précédemment émis. Du fait même de l’aspect caméléon de la guerre ou de la difficulté à la positiver : la non quantifiable friction, les forces morales, les relations dans l’étonnante trinité peuple/armée/gouvernement, l’apprentissage et l’innovation sous contraintes, etc. En espérant ne pas avoir à connaître, si possible, ce révélateur de l’affrontement des volontés, il est toujours possible de s’en approcher par des voies détournées, bien que parcellaires.


Du cadre général

Il y a quasi un an, du 6 au 15 avril 2021, s’est tenu l’exercice Warfighter (l’édition dite 21.4), durant 10 jours et 9 nuits, menée, notamment pour la partie française, à Fort Hood au Texas (USA), sous la direction de l'US Army’s III Corps (US). La 1st Armored Division (US), la 3rd Division (UK) et la 3è division (FR) ont mené un exercice de simulation multi-sites de postes de commandement, sans troupes déployées. Exercice représentant un effort majeur pour l’armée de Terre française, alors qu’un effort particulier était fait depuis peu pour remettre un pied vers l’exigence de « la haute intensité ». Comprise comme « un affrontement soutenu entre masses de manœuvre agressives se contestant jusque dans la profondeur et dans différents milieux l’ensemble des champs de conflictualité (physique et immatériel) et dont l’objectif est de vaincre la puissance de l’adversaire ». Cet exercice s’intégrait en particulier dans le Strategic Vision Statement (SVS) signé entre les chefs d’état-major de l’armée de Terre et de l’US Army en 2015, donnant une feuille de route pour développer l’interopérabilité. Si l’armée de Terre britannique était à sa 4è participation à ce genre d’exercice, dans le cadre d’une vision stratégique similaire, il s’agissait d’une première pour l’armée de Terre française.

Environ 1.000 militaires français étaient engagés, soit 550 joueurs et 450 pour l’environnement de soutien et de transmissions. Un chiffre et un ratio soutenus/soutenants intéressants en soit quant à la taille d’un PC de division, cf. ci-dessous, qui, en temps normal, compte environ 300 personnels, et fût renforcé, et étayé pour l’occasion pour représenter un environnement représentatif des unités placées sous son commandement. Avec un PC pensé pour commander l’équivalent de 25.000 militaires (échelon de commandement intégré, troupes de manœuvre et soutien national associé). La division française, qui combattait côte à côte avec les divisions américaine et britannique, comptait dans ses rangs une brigade américaine (la 2/4 ID), soit 800 hommes, représentés par leur PC, en plus de la 2è Brigade blindée et de la 11è Brigade parachutiste côté français.

Il s’agissait d’un exercice non mené à un tel niveau par l’armée de Terre depuis de longues années. Les plus anciens se rappelant les ambitieuses manœuvres comme "Moineau Hardi" (Kecker Spatz), "Damoclès", ou "Fartel" dans les années 80/90. Ou plus récemment (et encore), de Joint Sword en 2006, mené en Allemagne (sur le camp de Wilflecken, avec l'Etat-Major de Forces (EMF) n°4 sous commandement d'un corps d'armée néerlandais. Un exercice Warfighter 21-4 qui a demandé 2 ans de préparation côté français, avec 8 mois d’entraînement intensif au niveau division, avec des préexercices notamment en Allemagne, avant l’échéance. Et un exercice qui n’avait pas été joué avec un tel volume de forces (réel et simulé) depuis 35 ans côté américain. Il s’agissait d’un exercice de type Command Post eXercise/Computer Assisted eXercise (CPX/CAX) programmé par l’US Army Forces Command (FORSCOM) et conduit par le Mission Command Training Program (MCTP) pour entraîner, évaluer et certifier des états-majors de corps et de divisions. Avec un scénario s’appuyant sur capacités de simulation, cf. ci-dessous, en plus de l’environnement humain composé d’arbitres et de conseillers, pour opérer face à un adversaire réaliste et à parité : celui-ci détient plus de drones que les forces amies, il maitrise les cyber-attaques, il possède une artillerie nombreuse et avec une très forte allonge, ses blindés sont supérieurs en qualité et en quantité aux blindés amis, la désinformation est permanente, etc. Le scénario choisi visait à réagir suite à un Etat qui avait occupé illégalement une large partie de l’Est de l’Europe, qui souhaitait tenir le terrain, les forces amies devant le reprendre, et le tenir jusqu’à ce que des forces amies simulées viennent relever et/ou renforcer les forces joueuses.

lundi 7 mars 2022

Du Génie dans les opérations en Ukraine (en cours - 07/03/2022)

Réserves introductives d’usage évidemment : avec le brouillard de la guerre obscurcissant des pans entiers des opérations, un manque de recul surtout sur les aspects micro-tactiques des opérations (et une meilleure visibilité – toute relative - sur le niveau opératif et stratégique), de nombreux biais possibles d’analyse, une situation dynamique et évolutive, des courbes d’apprentissage en cours des deux côtés...

Le Génie est une arme servant, "en gros", à garantir la liberté d’action des forces amies et à réduire la capacité de manœuvre adverse. Elle peut, en théorie, mettre à disposition de la force, en phase offensive comme en phase de stabilisation, une boite à outils de capacités extrêmement variées.

Intégrant les composantes "combat" et "infrastructures" (qui sont séparées en France), l’arme du Génie dans les forces armées russes est une subdivision propre, qui a, comme d’autres composantes, connue une modernisation relative au cours des dernières années (en quantité - en partie, et en qualité), notamment matérielle (nouveaux robots de déminage, ponts modernisés, blindés de bréchage…).

 Crédits : Oryx.

Protection sommaire sur un moyen de franchissement du Génie de l'armée russe.

Les unités russes du Génie, au déclenchement de la nouvelle phase d’invasion de l’Ukraine en février, bénéficient, en théorie, du retour d’expérience des opérations menées en Ukraine depuis quelques années (avec un fort focus sur la partie protection de la force) et en Syrie (avec un fort focus sur la partie déminage / dépollution).

Alors que les moyens du Génie étaient bien observés (notamment via le renseignement d’origine image des satellites) dans la phase de montée en puissance/pré-positionnement/entraînements pré-déclenchement des opérations, il y a, à ce jour, une très faible observation depuis de l’engagement de moyens Génie : rares ponts mobiles (sur camions ou blindés, type TMM-3 ou PMP) - peu ou pas utilisés, peu ou pas de blindés de déminage/bréchage, peu de moyens d’aménagement du terrain type tracteurs, bulldozers, etc. (des KamAZ, ou BAT-2), peu de moyens de déminage portatifs, quelques matériels de génie d'assaut, etc. Que cela soit dans les images/vidéos des pertes sur le terrain, des convois circulant en territoire ukrainien, des images de la communication opérationnelle russe (plus nombreuses depuis quelques jours pour reprendre l'offensive aussi dans ce domaine), etc.

lundi 7 février 2022

Histoire - Il y a quasi 20 ans, 45 chars Leclerc étaient déployés en Ukraine pour un exercice majeur (+MAJ 26022022)

Il y a un peu moins de 20 ans, l’armée de Terre française, soutenue par différents moyens interarmées, projetait en Ukraine un groupement tactique interarmes (GTIA) à dominante blindée, comprenant notamment 45 chars de combat Leclerc, pour un exercice se déroulant sur une durée de 50 jours. Retour, partiel, sur cet exercice, sans commune mesure, au moins en ampleur, depuis de nombreuses années. Et cela, alors même que "une mission d’experts du ministère des Armées", selon Florence Parly, ministre des Armées, était envoyée en Roumanie il y a quelques jours pour étudier les paramètres d’un possible déploiement français suite à l’annonce faite par le Président de la République, Emmanuel Macron, d’être "prêts à renforcer notre présence dans le cadre des missions de l’OTAN" suite aux dernières évolutions observables à l'Est de l'Europe. Un renforcement de la présence militaire dont les modalités n’ont pas encore été précisées ni même validées à ce jour, et dont la génération de forces est encore évidemment en cours, avant un éventuel déploiement.
 

Char Leclerc dans les steppes ukrainiennes. Photo d'époque.
Crédits : armor.kiev.ua.
 
Du 8 mai au 25 juin 2002, sur le champ de « Chiroky Lane » (ou « Cherokee Lane ») à Mykolayiv (dans le Sud de l'Ukraine), a été mené un « exercice blindé à l’étranger » (ou EBE). Des exercices précédents avaient été organisés précédemment en Bulgarie et en République Tchèque, mais étaient d'une bien moindre mesure (cf. ci-dessous). L'EBE en Ukraine avait concerné l’envoi d’un GTIA centré autour de 45 chars Leclerc, ce qui représentait autour de 20 du parc alors livré à l'armée de Terre, soit un effort non négligeable. Le contexte de l’époque était marqué par les livraisons en cours des derniers exemplaires de Leclerc à l'armée de Terre. Le premier char de série était produit en 1991, et 320 chars devaient être livrés à la fin de l'année 2002, avant un dernier lot pour atteindre la cible final de 406 chars en 2007 (avec quelques années de retard). Il avait été exprimé le besoin d’expérimenter encore certaines capacités d'une capacité qui montait en puissance : calibrage de la projection à longue distance des moyens représentatifs d’une brigade blindée, entraînement sur l’aptitude au tir en roulant dans de larges espaces ouverts, exercices de nuit, tirs en limite de portée, etc. En plus de fournir une vitrine dans le cadre du soutien à l’export de ce système (avec quelques prospects alors en cours). Tout en travaillant certaines compétences particulièrement utiles dans un conflit de « haute intensité » (soit "un affrontement soutenu entre masses de manoeuvre agressives se contestant l'ensemble des champs de conflictualité, physique et immatériel, dont l'objectif est la mise hors de combat de l'adversaire". Des problématiques pour certaines très actuelles.
 

MAJ 4 :  fin 2000 (entre octobre et décembre), un autre EBE avait été réalisé, cette fois-ci en Bulgarie, avec un sous-groupement (également fourni par la 2è BB), qui comprenait notamment des AMX 30 B2 (du 2è régiment de Dragons), des AMX 10 P (du 16è groupe de Chasseurs), une batterie de mortiers de 120 mm du 1er RAMa, et des éléments du Génie (du 13è RG encore). 

MAJ 5 : L'année d'avant, en 1999, c'était un EBE en République Tchèque, dans la région de Karlovy Vary, dans un ex camp d'entraînement du Pacte de Varsovie. Cet EBE verra notamment le déploiement d'une batterie d'AUF1 du 8è régiment d'Artillerie, avait été déployée. Comme se souvient un acteur de l'époque : "L'intérêt principal (outre la manœuvre logistique) était de manœuvrer sur un terrain inconnu, de pouvoir s'embosser (ce qui est difficile en France, à grande échelle) et de pouvoir tirer à proximité immédiate des troupes". Entre mai et juin 20221, avait eu lieu un autre EBE en république Tchèque, dans la zone de manœuvre de Turec, avec le déploiement de 1.300 militaires environ, dont 260 du 501/503è régiment de Chars de combat (RCC), notamment du 1er escadron du 501.
 

 
Photo d'illustration prise il y a quelques jours en Lettonie, dans le cadre de la mission Lynx.
Crédits : armée de Terre.
 
Le détachement, centré autour des moyens de la 2è brigade blindée (BB), était composé notamment d’une compagnie d’infanterie motorisée (du régiment de Marche du Tchad, principalement sur des blindés VAB - 42 VABs, du RMT et d'autres, seront déployés au total), d'un détachement du Génie (avec 2 sections blindées et 1 section d’appui du 13è régiment de Génie), de 45 Leclerc et 8 VBLs (avec des équipages du 6/12è régiment de Cuirassiers et du 2è régiment de Dragons), d'un état-major de niveau brigade (de la 2è BB), des éléments de soutien (service des essences, escadron de maintenance régimentaire, éléments logistiques…) et d'un groupe d’artillerie avec 8 systèmes automoteurs AUF1 de 155 mm (du 1er régiment d’Artillerie de Marine), ainsi que des blindés chenillés AMX10 comme véhicules d'observation d'artillerie (AMX 10 VOA). Ce qui représente un effectif constant légèrement au-dessus des 1.000 personnels (soit sensiblement le volume de forces prévu, selon certaines sources, pour ce renforcement de présence en Roumanie), et un total de 450 véhicules environ. Avec un roulement au bout de 3 semaines pour les équipages de Leclerc, permettant ainsi d’entraîner l’équivalent de 6 escadrons.
 
MAJ 3 :  si quelques portes-engins blindés (PEB) ou TRM 700-100 (avec une remorque à 6 essieux, dont 3 directeurs, pour 24 pneus, sans compter les 10 du tracteur) ont été déployés pour le transport des chars Leclerc, avec un escadron de transport de blindés (ETB), les Leclerc feront une grande partie des déplacements, entre leur lieu de déchargement et le camp d'entraînement, par la route, sur leurs chenilles (ce qui n'aidera pas, d'ailleurs, à ne pas grandement user ces dernières... cf. ci-dessous).
 

mercredi 19 janvier 2022

Programmes de Défense - Celui-ci est-il plus pertinent ou crédible que celui-là ?

Allant au-delà des petites phrases prononcées ici ou là lors de débats, de discours ou d’interviews, ils devraient être prochainement présentés. Qu’ils soient sur-détaillés ou bâclés, centraux ou secondaires dans la stratégie électorale et la vision défendue par les candidats, les volets consacrés aux questions de défense des programmes des prochains candidats à la Présidence, et donc possibles futurs chefs des armées, ne vont pas manquer d’être bientôt disponibles.

Mais comment juger de la pertinence de ces déclarations d’intention ? Un passage au crible grâce à quelques points (loin d’être exhaustifs - les commentaires sont ouverts en bas de l'article pour les préciser si besoin) permettrait peut-être de dépasser les quelques biais, bien naturels, pouvant conduire à une certaine préférence de départ pour tel ou tel candidat, et ainsi préciser son jugement. Proposition de matrice.
 

Crédits : FSV / MA.

1. Parce qu’avoir pour seul horizon une comparaison aux autres dans une grande compétition mondiale de bodybuilding n’a qu’un intérêt limité (untel il en a 4, nous, nous n’en avons que 2, il en faudrait 5 !), la présentation pertinente du "pourquoi" de cette stratégie de défense n’est pas la moindre des priorités. Si, en France comme ailleurs, les objectifs assignés aux forces armées et les voies pour les atteindre, généralement avec d’autres acteurs, s’inscrivent dans une certaine tradition, du temps long, pouvant être une garantie de succès, le poids des contingences de court et moyen terme (menaces, risques, etc.) fait que des évolutions peuvent être jugées pertinentes. Lesquelles ? Le sont-elles vraiment ? Doit-il-y avoir rupture ? Une continuité ? Avant de parler de formats, de moyens ou de budgets, quels sont les objectifs assignés ? Sont-ils atteignables ? Se proposer "d'attaquer" tous pays avec qui des différents peuvent émerger est-ce pertinent ? Offrir son flanc en sacrifice ou se mettre des œillères sur certaines réalités est-ce tout aussi pertinent ? Avec qui ? Loin d’être un programme permettant une construction ex nihilo d’un modèle rêvé avec un t0, il s’agit bien d’adapter, au mieux, un système déjà existant. Avec son Histoire, ses équilibres, ses faiblesses, ses forces, ses relations avec d’autres acteurs (hors défense stricto sensu, d’ailleurs rarement traités…). Autant de points à ne pas négliger.

mercredi 5 janvier 2022

Djibouti - Des marins aux bérets verts, couchés à droite et badgés à gauche, à l’origine de la célèbre "Voie de l’Inconscient" (+MAJ 20/03/2022)

La "Voie de l’Inconscient", piste d’audace réputée située à une quarantaine de kilomètres de la capitale Djibouti, a vu passer des dizaines de milliers de militaires, français ou étrangers, venant se confronter au vide, s’y user le treillis, se charger les muscles en acide lactique et s’y râper les mains. Aujourd’hui surmontée d’une tête de mort blanche peinte sur la paroi rocheuse, cette succession d’obstacles, comprenant notamment tyroliennes, ponts de singe, asperge, gouttière, s’enchaînant sur plusieurs centaines de mètres et à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, est parcourue pour des activités d’aguerrissement, renforçant le corps et l’esprit, sous le regard plus ou moins bienveillant des maitres des lieux. Des instructeurs et moniteurs commandos, généralement à l’humour particulier et à la patience relative. Une piste à parcourir en moins de 25 minutes, le record actuel étant bien en-dessous de ce minima.

 
Des souvenirs, bons et moins bons, pour les générations de stagiaires qui y sont passées.
Crédits : armée de Terre.

Ces "gentils organisateurs" en treillis ont été durant des années issus de la Légion étrangère (depuis 1978, du Centre d'entraînement au combat d'Arta-plage (CECAP) de la 13è DBLE) ou des Troupes de Marine (après 2011, du Centre d’entraînement au combat et d’aguerrissement au désert (CECAD) du 5è RIAOM). Rares sont ceux qui savent qu’initialement, les premiers étaient coiffés d’un autre béret vert. Celui qui est couché à droite, avec badge à gauche "à l’anglo-saxonne", et dans un vert plus foncé que celui des légionnaires. Les premiers étaient en effet des commandos-marine, plus particulièrement du commando de Montfort. Une équipe de 5 commandos-marine ont en effet été les premiers à ouvrir cette voie en décembre 1976, a lui donner son nom (du fait de "sa roche friable et du peu de tenue des fixations sur la paroi", se rappelle un des protagonistes). Une voie qui sera ensuite améliorée par les habitants successifs de ces lieux, le centre amphibie des commandos-marine étant repris après 1978 par la Légion étrangère.

vendredi 31 décembre 2021

#Bestof2021 - #Retro2021 et Bonne année 2022

Premier article en nombre de vues cette année, loin devant même, et déjà dans le top 10 des articles les plus vus en (déjà) presque 14 ans de blog, pour cette histoire où se côtoient des opérateurs du 1er RPIMa, du 13e RDP et des commandos-marine en Afghanistan. Un petit quelque chose alors que l'année a été si particulière pour ce pays, où certains ont laissé dans ses vallées parfois un peu d'eux-mêmes, au propre comme au figuré.
 
Sur un autre registre, score solide pour celui ci présentant brièvement les réflexions en cours pour les réserves de l'armée de Terre. Un article qui pourrait mériter une mise à jour depuis, car, notamment ces derniers mois, la réserve s'active en bien des points, notamment en termes qualitatifs, après un effort quantitatifs au cours des dernières années...), et une montée en compétences est réalisée dans plusieurs unités.
 
Pour le dernier du trio de tête de l'année, difficile de passer à côté d'un thème qui anime les débats et qui aura encore sans nul doute des conséquences dans les mois à venir, avec évidemment un angle "haute intensité" (la fameuse hypothèse la plus exigeante, sans être la plus probable), et un des aspects parmi d'autres, ici les capacités de franchissement dans l'armée de Terre. D'autres capacités embryonnaires qui devraient connaître une remontée en gamme ne manqueront pas d'être suivies prochainement.
 

 Le top 3 depuis la création en août 2008 restant :

Sans compter, cette année encore, les très nombreuses discussions engagées avec vous, ici et surtout sur les différents réseaux sociaux (Twitter, Facebook, Instragam ou Linkedin qui ont tous connus une belle progression). Discussions bien souvent très enrichissantes, et au pire plus "viriles mais correctes" (pourvu que cela dure ce dernier point...) que franchement désagréables.

Pour une année 2021 chargée, avec quelques priorités personnelles/professionnelles bien prenantes (parfois fatigantes...), laissant parfois peu de place à l'animation de Mars Attaque, activité entièrement gratuite (mais enrichissante sur bien d'autres aspects). Un niveau d'activité qui ne devrait pas évoluer dans l'année à venir (loin de là même...), garantissant un rythme de publication toujours aléatoire. Avec 0 bonne résolution (non tenable...) prise pour améliorer cela...

D'ici là, bonne année à tous, aussi bonne que possible. A ceux ici et à ceux là-bas. A ceux vigilants sur les remparts. Et A ceux près des leurs. A ceux qui seront en tenue de combat, en grande tenue, en tenue de service courant, en tenue de travail, ou en tenue "AD la nouille". Aux anciens, aux actuels et aux futurs. Et aux autres, eux aussi non oubliés.

mercredi 22 décembre 2021

Expérience et haute intensité (en Estonie et Lituanie) - De la réappropriation de choses simples

Dans le cadre de la présence avancée renforcée (eFP - enhanced Forward Presence), plusieurs enseignements ont été tirés par l'armée de Terre depuis le début de cette mission opérationnelle appelée Lynx et le déploiement en mars 2017 des premiers éléments au sein des bataillons multinationaux dans les pays baltes (un sous-groupement tactique interarmes à dominante infanterie ou blindé, tour à tour en Estonie et Lituanie, au sein d'un bataillon à dominante britannique ou allemande).


Notamment suite aux fréquents exercices permettant de (re)mettre un pied dans les exigences des confrontations pouvant aller jusqu'à des phases de haute intensité. Et cela, avant que cet impératif de se préparer au plus exigeant (sans être forcément le plus probable) soit ré-assené avec force, comme dans le nouveau Concept d'emploi des forces terrestres. Ce qui nécessite donc un travail sur des compétences jugées jusque-là comme moins "prioritaires" pour les opérations alors menées.

En somme, des déploiements successifs qui sont un bon laboratoire pour entretenir l’interopérabilité dans un cadre multinational (en Anglais notamment) jusqu’au plus bas échelon : pour la partie mêlée (le combat à proprement parler), pour les appuis (notamment l'artillerie et le génie), les transmissions (et l'usage nécessaire de Tactical voice bridges, boitiers relais pour relier les différents réseaux), le soutien et ses différents volets : logistique, santé, énergie, circulation, dépannage, transport…

mardi 30 novembre 2021

#FID2021 - Du besoin d'innover dans le domaine de la robotique terrestre

Sortir la robotique terrestre militaire de l’ornière dans laquelle elle se trouve. Au figuré, mais aussi d’une certaine façon, parfois, au propre. Tel était le message, un brin critique mais aussi plein d’optimisme sur la capacité des acteurs du domaine à relever collectivement les défis rencontrés, délivré par un responsable du Battle Lab Terre lors du récent Forum Innovation Défense (FID) 2021.

Avec quelques 18 personnes déjà à poste (et un format qui grossit peu à peu), le Battle Lab Terre a pu depuis sa création en juillet 2019 faire un état de l’art plutôt précis des propositions existantes dans le domaine de la robotique terrestre. Un état de l’art de solutions disponibles sur étagère, donc des solutions sorties des laboratoires, et testées sur le terrain. En se basant sur environ 10 à 15 modèles, dans des conditions réelles très variées. Avec, dans le lot, beaucoup de robots-mules (pour l’emport de charges).


Battle Lab Terre. Crédits : armée de Terre.

Et cela dans le cadre des missions qui lui sont assignées : capter les solutions innovantes, les tester (en favorisant les partages d’expérience pour casser la longueur des cycles de développement et optimiser les solutions proposées) et recommander les plus pertinentes au chef d’état-major des armées (en pointant éventuellement les trous dans la raquette à combler). En bénéficiant pour cela d’un écosystème plutôt favorable du fait de son positionnement à Satory (Versailles), en étant proche d’un certain nombre d’universités, d’industriels, de centres de recherches, d’états-majors, de pistes d’essais…

Il s’agissait, avec ce travail, de sortir de la science-fiction pour se rapprocher de la réalité de l’offre. Non, les robots ne sont pas toujours efficaces. Non, ils ne sont pas pleinement autonomes, en ayant pas de télécommandes. Non, ils n'ont pas avec une endurance infinie. A l’inverse, ils se révèlent être très spécialisés, sur quelques fonctions (majoritairement le renseignement pour les drones, le déminage et le renseignement pour les robots terrestres). "La facture RH" de leur emploi est encore élevée, avec un certain nombre de "servants" dédiés, et des temps de formation (4/5 jours environ pour un niveau minimal) compressibles que jusqu’à un certain point. Ce qui fait que ces robots sont à ce jour plutôt perçus par les utilisateurs comme des contraintes que comme des facilitateurs (au contraire des drones volants, perçus aujourd’hui comme plutôt utiles, pour observer au-delà de la colline, au loin, etc.).