dimanche 1 mai 2022

Pour une révolution dans les affaires militaires (françaises) ! (+MAJ)

Alors que s’annoncent dans les semaines à venir la réalisation d’une revue stratégique (sous une forme ou une autre), les travaux préparatoires pour les éventuelles lois de finances rectificatives (LFR) de 2022, puis la nouvelle loi de finances initiale (LFI) de 2023, avant, à plus long terme, la finalisation de la future loi de programmation militaire (LPM) en 2025, ces travaux, si menés lucidement, sont autant d’occasion d’interroger les orientations stratégiques actuellement prises, et d’éventuellement les modifier. Non de manière cosmétique en décalant sur la gauche ou sur la droite tel échéancier physico-financier. Non par tel ou tel arbitrage garantissant avant tout un "acceptable" équilibre interarmées pour contenter tout le monde ou un saupoudrage industriel pour ne léser personne. Mais bien avec une urgente nécessité d’évolution plus radicale.

 
Sisyphe en tenue camouflée
 
La recherche effrénée d’atteindre un modèle d'armées dit complet, par réparation, par modernisation, pour la verticalité, ou par extension horizontale des capacités détenues, apparaît de plus en plus comme l’horizon indépassable d’une forme de confort. Un confort en fait mortifère, tel Sisyphe, pour le système concerné, et plus globalement pour la collectivité. Une atteinte d'un modèle complet et non un maintien d'un tel modèle, tant sont nombreuses aujourd’hui les ruptures capacitaires plus ou moins temporaires, ou les capacités tellement réduites qu'elles ne sont plus en mesure de produire un quelconque effet un peu sérieux (même de manière combinée). Comme dans le jeu de la taupe, une fois une rupture est comblée une autre apparait, plus urgente que jamais. Surtout que, vu le modèle extensif poursuivi, le champ des possibles à couvrir a tendance à augmenter plutôt drastiquement avec les nouveaux milieux et nouveaux champs (nouveaux, ou du moins pris en compte de manière plus prégnante). Champs et milieux dont la couverture n'est parfois même plus interrogée à l'aune de la balance contraintes / opportunités. Ainsi, sans choix tranchés d'évolution, avec aucun potentiel abandon décidé (choisi et non contraint), il s’agit en permanence de renouveler les anciennes capacités quasi point par point, sans faire autrement, et en plus d’augmenter la gamme des capacités détenues.
 
Le tout sans moduler jusqu’à présent dans la manière de répondre, autrement qu’à la marge, l’escalade technologique faisant, pour une large part, bondir les couts comparés par rapport aux générations précédentes de capacités (matériels, entraînement, infrastructures, RH...). Et tout cela, pour des gains, en conditions réelles, qui mériteraient d’être sincèrement interrogés, notamment au regard de la balance avantages / inconvénients (ou coûts / dépendances induites) rapportés par les utilisateurs (quand à leurs difficultés pour les mettre en œuvre et les soutenir), comme par les producteurs (quand à leurs difficultés pour les développer et les produire). Et cela à la lueur de la sobriété plus que jamais nécessaire des systèmes, non pas dans les discours futuristes, des grandes stratégies récemment validées ou non, mais bien dans les faits, et cela dès actuellement. A la lueur de la maitrise nécessaire de l'inflation des couts globaux (acquisition + utilisation), pour un juste équilibre financier. A la lueur de leurs réponses optimisées et non extensives vis à vis des besoins probables. A la lueur de la tournure prise par la dialectique actuelle de l’épée face au bouclier (l’un ayant très tendanciellement franchement à marquer le pas par rapport à l’autre). A la lueur des révolutions et tensions en approvisionnement logistique, en disponibilité et en consommation de ressources. Des éléments non exhaustifs qui, additionnés, devraient, normalement, servir à un réveil collectif, plutôt désagréable. Et pourtant tellement nécessaire dès lors que l'effort doit participer, parmi d'autres, à la résilience et à la permanence de la communauté censée être défendue, et non à sa désagrégation, .

 Anti-agilité pour maximiser la fragilité
 
La vallée de la mort, plutôt connue en stratégie d’entreprise quant à l’innovation (entre la phase de développement et celle de commercialisation de produits ou de services), pourrait trouver une tragique application entre deux états d’un système, jamais atteints, faute d’anticipation résolue pour mener assez rapidement la transition entre son état actuel et son état à atteindre. Surtout avec l’inertie d’un système aujourd’hui franchement anti-agile, notamment car sur-complexe. Ainsi, comment ne pas s’interroger sur la transition entre les systèmes d’aujourd’hui (à moderniser ou en cours de modernisation) et ceux de demain (pas moins frugaux), ou les systèmes d'après-demain (peut-être frugaux et encore) ? Dès lors que les orientations capacitaires conduisent à partir sur un (pour le moment unique…) porte-avions de plusieurs dizaine de milliers de tonnes (répétez, plusieurs milliers de tonnes de matériaux divers pour 1 seul navire, non doté d'hologramme pour se dupliquer !), de véhicules principaux de combat, pensés comme déployables (or difficilement projetables), pouvant atteindre les 65 tonnes et les 5 mètres de haut, d’appareils quasi stratosphériques dont la consommation serait bien supérieure aux actuels 120 litres / minute de vol (120 litres ?), de gabarits de matériels rendant complétement caduques les capacités d’accueil et de soutien dans tel ou tel territoire français ultra-marin, d'armements nécessitant des formations 2 fois plus longues que celles nécessaires aux générations d'avant, des délais de production interdisant tout capacité de recomplétement censée (18 mois pour produire un sous-système doit légitimement interroger sur le degré de complexité choisi), etc. Comment parler de durabilité opérationnelle et systémique, ou d'épaisseur... Ainsi, si au rythme actuel, et vue leur part relative et absolue, il est à peu près acquis que ce sont des équipements militaires qui devraient consommer la dernière goutte de pétrole disponible et racler la dernière benne issue d'une mine de lithium, ce n’est pas la grande attention (pourtant nécessaire) portée à l’outarde canepetière ou au gypaète barbu qui est la réponse aux défis systémiques qui se dressent. Défis qui sont bien loin d’être uniquement énergétiques.

Comment pouvoir encore donner sincèrement du sens collectif, du moins se satisfaire, d'un quelconque programme de lourds drones à plus de 1Md€ qui arrivera au mieux en fin de décennie ? Comment se satisfaire que l’armée de Terre puisse avoir uniquement environ 3.000 drones en 2023 (avec une prise en compte de l’attrition relative…) ? Soit, 1 drone en moyenne pour 25 militaires de la force opérationnelle terrestre, quand en Ukraine, il est vrai dans une logique de survie, c’est 1 pour 3 ou 1 pour 5, avec des taux de renouvellement extrêmement élevés, parce que des priorités, résolues, ont été faites de ne pas se concentrer sur d’autres dépenses. Comment croire que la réponse à la fâcheuse habitude d’une séparation des tourelles de T-72 ou T-80 de leurs châssis soit un char encore plus lourd, plus massif, plus contraint par sa logistique, plus complexe dans son déploiement ou sa mise en œuvre, ne révolutionnant pas le compromis mobilité / protection / agression / soutenabilité ? Quand, en Ukraine, il est possible d’aligner, en théorie (la logistique du dernier kilomètre faisant la différence entre théorie et pratique), une dizaine de missiles anti-chars (missiles et non roquettes) par blindé théoriquement détenu par l’armée russe (avec une dotation quasi similaire à celle des drones au sein des groupes de combat) ? Avec des observations permettant de quasi conclure avec un certain niveau de certitudes qu’un char visé (convenablement employé ou non) = un char touché, et qu’un char touché = un char détruit, vus la qualité des missiles aujourd’hui employés. Et les exemples illustratifs, plus ou moins précis (mais évidemment critiquables), pourraient être légion. Sur-complexifiant, c'est à la mode après tout, les arguments.

Or, les choix (déjà ou très bientôt) faits sur tel ou tel programme contraignent pour des décennies. Et plus ils sont (ré)orientés tôt, moins sera fait une forme de gâchis de dépenses (financières, intellectuelles, humaines, matérielles) sous-optimales. Le porte-avions comme connu actuellement (et projeté demain) est une forme d’a-normalité (d'aberration ?), assumée néanmoins par certains avec une balance coûts / avantages présentée avantageusement. Relativisable peut-être. Interrogeable certainement. Tout comme le char connu actuellement et "augmenté" / "massifié" demain. Comme le chasseur de 4ème ou 5ème génération, ou de 6ème génération en limite d'atmosphère demain et encore plus complexe. Les débats, nombreux et foncièrement légitimes, sur le fait que le char est dépassé ou non (tout comme le porte-avions ou l'avion piloté, par exemple) sont généralement flemmards et incomplets dès lors qu’ils ne plongent pas, avec énergie et rigueur, sur les questions de comment rompre, si nécessaire, avec la réponse d’hier aux problèmes posés aujourd'hui. En répondant aujourd'hui autrement. En utilisant mieux les énergies. En rendant plus prioritaires d'autres décisions. Que cela soit par adaptation radicale, par réorientation, par combinaison d’autres capacités, etc.

Il ne s’agit pas de faire (ou parfois refaire) la somptueuse reine des quais (unique) de demain, le roi des camps de manœuvre d’après-demain, ou l’empereur des hangars d’aéronautiques du milieu du siècle. En plaquant encore des couches de complexité par rapport aux approches passées. Les exemples de programmes sont déjà nombreux où l'effort pour atteindre quelques derniers millièmes sur les spécificités techniques ont été des gouffres exponentiels en termes de retards, de surcoûts, de qualité même… Dans le domaine des drones tactiques, des véhicules spéciaux, des navires plus ou moins armés, etc. Avec un système sur-normé, sur-spécifiant, sur-encadrant, aucun avantage ne peut-être attendu. S’ajoutant à des prises de risques non assumées (avec de splendides sorties collectives de parapluie pour se couvrir et garantir, calmement, 12 mois supplémentaires de retards au nom du sacro-saint principe de la sur-précaution), des vérités très relatives dans les promesses faites par certains sur tel niveau de maturité technologique réellement maitrisée, etc. Avec à chaque fois des frais annexes non négligeables de génération en génération, via des infrastructures toujours plus imposantes et plus complexes, des temps de formation plus importants nécessitant des utilisateurs toujours plus qualifiés (et toujours plus rares), des envolées des contraintes de projection (malgré le fait que pour la France, intrinsèquement du fait des territoires ultra-marins, cet élément doit être élevé au rang de priorité), etc. 

Les innovateurs vs. les imitateurs
 
Or, dans une logique  (subie ou choisie) du faible au fort, aujourd’hui lucidement plus probable pour la communauté nationale que celle de fort au fort (tant les contingences internes et externes devraient conduire à relativiser la place censée être détenue ou à détenir pour être "le fort"), le positionnement du modèle de forces sur des systèmes d’une gamme différente (appelée moyenne ou basse, qu’importe), ou fortement différenciée (et pas uniquement sur le plan des équipements), largement plus soutenable, relocalisable et profitable, faisant la part belle à la décentralisation, n’est en rien incompatible avec une juste réponse à une posture stratégique ajustée. Avec un fort discernement à faire sur la justesse du besoin. Des systèmes pas moins rentables, via le nombre, si cela peut rassurer certains acteurs économiques tout à leur rentabilité, qu’importent les conséquences systémiques induites par les dépenses. Et cela sur tout le spectre des capacités, tant les expérimentations de modèles différents étant loin d’avoir à rougir de leurs résultats sur certains récents camps de manœuvre, exercices ou simulations (ou même champs de bataille de par le monde). Au final, comment prendre encore comme point de référence à atteindre, quoi qu'il en coûte, un modèle qui se fait en permanence contourner ? Modèle où le sublime sophistiqué, même utilisé de manière optimale (un cas aujourd'hui très théorique), n’est plus une garantie en soit.

Surtout quand sont observables certaines tendances actuelles et les résultats obtenus. A 3.000 km de là, face à un système de forces pas si splendide que cela, car semi-modernisé ou modernisé par segments (mais est-il modernisable lui aussi entièrement malgré la plus ferme résolution du fait de contraintes intrinsèques ?), quelle place est accordée (parfois de manière contrainte) à certaines capacités, pour tenir la distance, face à certaines capacités adverses ? Quelles sont les priorités (et donc les renoncements) qui sont décidées pour mieux maximiser d'autres choix ? Comment est-il possible de rentrer, résister, agir et rester dans la bulle des capacités d’agression toujours plus étendues via la décentralisation, la non-concentration, la subsidiarité ? Peu d’aviation de combat, peu de navires, peu de lourds réseaux de communication, peu de manœuvres complexes de satellites désorbités, des intenses batailles des bits mais avec des résultats mesurés…Mais un retour au combat mené dans son acceptation la plus primaire, avec la permanence historique de certains choix. Un combat primaire qui fait mal, par attrition, et qui pèse lui vraiment sur les volontés adverses... Des petits groupes de combattants, les pieds dans la boue ou dans les ruines, parfois en véhicules, mais surtout au contact direct de l'adversaire, frappant à courte distance, avec un important esprit d'initiative, la juste allonge pour l’armement individuel et en partie collectif, avec un système de commandement léger, des drones légers, un système de soutien agile et rustique (sans sur-contraintes normatives obligeant un retour chez l’industriel pour chaque opération de soudage, mauvais contact sur un connecteur ou ouverture de boitier…), de la haute technologie limitée (les optiques peut-être, même pas forcément la partie guerre électronique très rudimentaire, mais par contre massive), etc. Avec des couts globaux d’acquisition et d’exploitation sans commune mesure avec d’autres modèles de forces de part le monde. Quand bien même une partie des capacités, plutôt évoluées, est fournie en partie par d’autres partenaires, et encore surtout pour les niveaux hauts, bien moins pour les niveaux bas décentralisés. Avec une réplication possible de la posture dans bien d’autres champs et milieux, fondamentalement concourants et non aujourd'hui menants quand convenablement intégrés.

 
Le somptueux système comme risque principal de défaite pour le système lui-même

Dès lors, serions-nous prêts (mentalement, industriellement, légalement...) à intégrer rapidement des capacités nouvelles et différentes présentées comme "moins évoluées" ? Une partie du modèle actuel (bureaucratique, corporatiste, immobile, judiciaire, paresseux...) n'est-il pas en lui même la plus grande menace pour le modèle d'armée ? Serions nous prêts à ne pas réclamer le petit plus ou le gros plus (qui a des conséquences sur la masse transportée, le rapport poids/puissance, le nombre de serveurs, le centrage, le nombre de lignes de code, etc.) nécessaire uniquement dans le cas d’un scénario peu probable, mais pour le « juste au cas où » ? 
 
Observons l’adaptation collective actuelle réalisée pour l'intégration des drones, des robots, du numérique (cela en est-où le comblement de la fracture numérique entre le monde civil et le monde militaire dans le quotidien ?), du léger, du soutenable, du jetable utile un temps, du frugal en consommation, du simple, du modulaire, du « fait / transformé à la maison / au quartier », etc. Bien des réponses dérangeantes quand à la capacité d’adoption du système (en l'absence d’une réelle logique de survie). Alors, autant anticiper et passer d’ores et déjà à autre chose, en profitant de la période relativement prospère actuelle, où les blocages ne sont pas forcément financiers (quoiqu’on en dise, vus les montants de budgets, les résultats financiers de certains acteurs, les capitaux d'autres, etc.), mais bien avant tout intellectuels et procéduraux. Et éviter ainsi des ruptures de capacités qui elles seront prochainement non-temporaires, et non remplaçables si le choix est fait de s’escrimer à faire pareil. A mal imiter et non à justement innover.

Il s’agit donc d'organiser rapidement les conditions et les moyens (dont financiers) pour improviser, s’adapter pour réellement dominer, dans les forces et avec les fournisseurs de solutions. De fournir un cadre d’épanouissement aux initiatives, de promouvoir et favoriser l’agilité. De travailler de nouvelles frontières de séparation de capacités différenciées remplaçant différemment les capacités d'hier. D’explorer les logiques de réseaux ou la combinaison de technologies détournées. Avec une stratégie d'expérimentation dans des échelles aujourd’hui encore non atteinte par les utilisateurs, les écoles d'armes, les laboratoires tactiques, etc. Afin qu'ils puissent tous délivrer au juste niveau (celui du terrain) et en nombre, contrairement à aujourd'hui, malgré les sincères intentions, les beaux discours, les événements léchés de promotion, les organismes dédiés, etc.
 
Il faut alors diviser et simplifier plutôt qu’additionner. Revoir les frontières producteurs / utilisateurs, en définition de besoins, production et soutien. Fournir des plateformes réellement rustiques. Modulaires. Soutenables à l'orée du bois ou en mer. Certainement désapprendre. Les économies radicales faites notamment sur la complexité ou sur la masse permettant de donner de la résilience au système, notamment par le nombre, par la réduction des dépendances, etc. La masse est aujourd'hui une problématique poussée comme un mantra, « pour faire bien » en colloque ou en conférence de presse, mais rarement traitée en tant que telle. La simple observation des cibles possibles des programmes futurs étant un révélateur parmi d'autres à iso-budget... Si chaque drone allié / déporté du futur coûte au final le prix d’un demi-Rafale, les avantages qualificatifs et quantitatifs sont très relatifs. Si chaque robot spécialisé d’accompagnement coute un tiers d’un char Leclerc, il en est de même. D'où l’obligation de penser dès aujourd’hui un modèle différent, travail à ce jour très balbutiant. Il sera peut-être potentiellement possible de rattraper le train de retard pris à chaque fois sur les segments drones, essaims, approche collaborative, munitions rôdeuses, robots, défense anti-aérienne, attaque et défense saturantes, longue portée, interarmisation, etc.
 
Encore faut-il transformer tout un système où il faudrait honnêtement et lucidement reconnaître les responsabilités (et les torts) qui sont loin d’être simplement attribuables à untel ou untel. Entre la justesse de la définition des besoins avec relative remise en cause des habitudes et une rare absence d'approche contraignante par les ressources. Sans volonté résolue d’exiger et de caper les attendus. Avec un courage relatif de proposer de faire autrement (malgré les responsabilités et les moyens attribués, qui engagent pourtant à faire mieux), mais avec la défense d’intérêts particuliers / corporatistes de filières ou d'organisations par rapport à des intérêts plus collectifs.
 
Ainsi, plutôt que d’évoquer des ascenseurs spatiaux ou autres étoiles noires, combien de démonstrateurs demandés ou proposés d’initiative permettant d’expérimenter ? Au-delà de quelques entités, ou de nouveaux entrants; ayant (encore) une culture non phagocytée par le poids des habitudes (ou plutôt non encore sédimentée par une culture de la rente des avenants et des contrats captifs...). Quelles initiatives résolues prises sur l’allégement et l’accélération des procédés de conception, de production (des systèmes initiaux comme des pièces détachées), de double ou triple sourcing, de maintenance et de réparation (impression 3D et autres) ? Quels efforts pris sur le desserrement des contraintes de dépendance sur certains sous-systèmes critiques ? Quelle adaptation de la taille des outils de production aux plans de charge, pour ajuster notamment capacités et besoins, capacités et valeurs (quant à la dépendance vis à vis de l’export, auprès de quasi n’importe quel client final, le tout au nom de "la raison d’État") ? Quels efforts de réelle reconquête de la souveraineté industrielle sur des éléments simples, sans honte de la dé-évolution ? Quels travaux sur le raccourcissement des chaines de valeur, sur l'alignement choix technologiques / souveraineté ? De propositions et de choix de nouveaux business models plus rentables (pas seulement financièrement) ? Se dire acteur de souveraineté (globalement rentable et bien portante) oblige, et oblige aussi à dépasser l’horizon de la recherche de sa propre pérennité, pour avoir celui de la réponse aux justes besoins. Où la satisfaction et la réponse à un besoin juste est ce qui décide, non les marges (d'ailleurs plus ou moins bien partagés entre tous) et les résultats financiers. Être un élément indéniable de souveraineté n'est pas quand cela arrange (ou quand il est nécessaire de réclamer quelques subventions / subsides)... Que collectivement, le système en tant que tel ne devienne pas à terme lui même le principal risque de défaite pour tous.
 
Il s’agit pour tous de ne pas s’enfermer et couper les ponts, par ses choix, ses actes, ses discours, en devenant partie prenante d’une sorte de garde prétorienne systémique (d'enfants gâtés et capricieux) au service (même si c’est avec une certaine efficacité de court terme), d’un système fermé, non ouvert, déconnecté du plus grand nombre, peu ajusté aux réalités du monde, et responsable de la défaite car, notamment, ne tenant pas la distance de l'intensité. Avec des défis, immenses, à relever en termes d’attractivité de ressources humaines (problème tout juste débutant et pourtant déjà problématique sur certains secteurs) que l’alignement sens-valeurs-faits réellement vécu et observé permettra en grande partie de relever. Ou la simplification aidera aussi les recrutements. Il s’agit de redonner, avec urgence, de l’acceptabilité et de la légitimité au sein de la communauté. Avec le montant de l’effort (notamment financier), certes relatif selon certains, mais néanmoins non négligeable, le devoir d’exemplarité, puisqu’il faut aussi mettre le débat sur le plan des valeurs, est central. En étant les premiers à assurer la juste transition vers le modèle de demain. Dans les exigences de qualité et de délais, dans la posture face aux hausses quémandées (après avoir été soutenus déjà à bout de bras), dans les relations entre acteurs de différentes tailles, dans les postures de négociations, dans les pratiques, dans les initiatives à prendre, etc.
 
Des marges (et non pas financières)
 
Encore faut-il retrouver, si possible rapidement, des marges de manœuvre, dans une construction aujourd’hui largement sédimentée, pour lever les blocages des moyens. Avec les 4 à 5 Md€ par là pour du gros flottant par ici, 2Md€ pour du volant dronisé par là, 5Md€ par an pour les nucléons à ma gauche, 9Md€ pour le volant en limite de stratosphère à ma droite. Et sans aucun doute d’autres gros morceaux à "effet majeur" (et surtout à "contraintes majeures"), en plus ou moins lissés sur les années, et déjà pour certains en partie lancés. Sans compter les cachotteries des reports de charges et autres artifices financiers.
 
Comment redonner des ressources en innovation pour sortir du carcan des habitudes et démultiplier les efforts d’expérimentation ? Comment faire sauter les normes formelles et informelles qui épuisent toutes tentatives de faire autrement et ruinent les émergences de certaines filières technologiques compétitives ? Avec le courage d’arrêter, concrètement, certains programmes déjà lancés. En redonnant du sens aux mots souveraineté, société, collectivité, etc. Il faudra aussi sans doute que les plateaux collaboratifs des acteurs puissent s’auto-contraindre (quitte à décider de ne pas faire). Se challenger sans doute par des tiers. S'interroger sur les biais des modélisations. Car renoncer peut se positiver, s’assumer et s’expliquer si c’est pour mieux préparer. Ainsi, tout devrait être interrogé dans un cadre ajusté. Seul moyen de dégager des marges suffisantes. D’exploiter mieux les ressources financières mais aussi matérielles pour notamment multiplier via la simplicité (plusieurs porte-avions de X tonnes ? ou alors plusieurs dizaines de patrouilleurs ? ou … ?), plutôt que de faire encore une fois plus gros, plus lourd ou plus complexe. Avec l’innovation ayant une finalité réellement technique et sociale, de mieux être et de mieux faire sur le long terme et non sur 10 ou 15 ans.
 
Chaque solution proposée sera potentiellement retoquable en soit, notamment auprès de certaines fortes baronnies, quand non pris dans un système combinatoire qui doit être pensé en cohérence. Vaste programme. Sachant que si la pression n’est pas mise résolument, elle sera imposée de l’extérieur… Une concentration des efforts s’avère d'autre part déjà plus qu'obligé. Comme le disait un haut responsable militaire récemment, connaisseur dans le "faire autrement", "Quand votre maison est en train de brûler (et il ne parlait pas de dérèglement climatique), vous ne partez pas en vacances !", à propos des discours stratégiques auto-justificatifs et ambitions mal dimensionnées (et non raisonnées) de l'extension du domaine de la lutte de la France, dans le que faire autant que le comment faire.
 
Et parmi d'autres, parlons aussi de la dissuasion nucléaire, quand bien même il ne faudrait pas en parler, parce que "vous ne pouvez pas comprendre, c'est compliqué donc...", parce que "mais non, elle ne s'applique pas dans ce cas là, ni dans celui-ci, ni dans ce dernier, donc c'est normal qu'elle ne soit pas discernable"... Soulignons sa lumineuse efficacité (en théorie) observée de manière bien concrète et jamais démentie (au moins rhétoriquement, c’est déjà ça…). La lecture quotidienne de l’actualité n'étant censée (toujours en théorie) que la renforcer. Sacré dogme. Et tout ça tout en étant évidemment convenablement articulée, pour ne pas être contournée. Avec des scénarios d'emploi restants toujours plausibles. Avec un format évidemment intouchable, ni son principe même d'ailleurs, ni ses composantes, ni ses vecteurs, etc.  Et le tout pour 10% (autour de 4md€) du budget annuel de la Défense. Une paille après tout. Et demain pour plus de 10% (modernisation structurante oblige des deux composantes), voire un peu plus (5Md€ à plus dans les prochaines années). Des crédits de paiement de l’agrégat budgétaire susnommé religieusement bien dépensés. Sans compter le reste. Après tout ce n’est que plus de 20% des crédits prévus pour les équipements sur la durée de la LPM, 25Md€ environ sur 112Md€ environ. Des crédits évidemment non redistribuables, du moins dans la prophétie auto-réalisatrice de l'éviction d'éventuelle redistribution servie comme argument, jamais testé, mais censé être imparable. Ne changeons rien. A part cosmétiquement. Et encore. Amen.

Que demain, préparé hier, se répare dès aujourd'hui
 
Il s'agira donc de relancer l'attaque, avec vigueur, sur la non-pérennité d'un grand nombre de choix, de "non-choix" et de non-remises en cause faits Livre blanc après Livre blanc, Revue stratégique après Revue stratégique, LPM après LPM. Il sera toujours possible de moquer certaines propositions (parfois maladroites, sans nul doute incomplètes) faites par les uns et par les autres. Mais certains constats (et impasses profondes) ne disparaitront pas, comme par enchantement, via la moquerie ou la défense ferme de positions du passé, consistant souvent à tirer les courbes vers l'infini et au-delà. Il s’agit, ni plus ni moins, que de repenser la place d’avenir de la France dans le monde, auquel participe et contribue, en partie, son modèle d’armée. Et cela rapidement vue l’inertie systémique (et les dérèglements observés conduisant à un cumul de contingences internes et externes). Interroger donc les intérêts et les partenariats, non pas dans une logique exclusive : les Anglais vs. les Allemands, et non les deux, pour ou contre telle organisation internationale, et non pourquoi et comment... Mais bien dans une logique collaborative, à la juste échelle, d'un voisinage, notamment européen, à pleinement intégrer. Nul besoin de participer à un concours de bodybuilding international ("voyez-vous les Allemands ont un budget de la défense plus élevé, n'est ce pas un argument pour augmenter le nôtre ?"). Pour parvenir à un système non pas complet, chimérique, mais cohérent. Et de l’ajuster, résolument, et au mieux, aux conditions du monde, sans compromissions (morales, financières, politiques…), pour le bien de la société. L’ambition est haute et exigeante, le projet exaltant. Les ressources disponibles et les compétences indéniablement présentes. Pour sortir résolument un modèle de demain pérenne et résilient. Sans doute est là la véritable puissance.
 
PS : Les analyses développées ici n'engagent évidemment que leur auteur (tout comme le style bien trop compliqué, et les nombreux excès rhétoriques dans les arguments et les exemples).

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,
Il y a quand même de sérieuses questions posées qui vont demander de solides réponses.
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/04/29/nos-outre-mer-sont-arrives-a-une-etape-de-leur-histoire-ou-la-relation-avec-la-metropole-doit-etre-profondement-reformee_6124118_3232.html

Bien à vous.

Nouméa

Athéna Défense a dit…

Bon, j’avais écrit un truc comme ça bien avant l’aventure en Ukraine. https://www.athena-vostok.com/armees-et-si-on-changeait-de-paradigme
Bien cordialement

Anonyme a dit…

Les "quick win" sont difficilement compatibles avec le long terme.
https://lerubicon.org/publication/la-preparation-de-la-prochaine-loi-de-programmation-militaire-confond-vitesse-et-precipitation/

Anonyme a dit…

La mort par le droit, une torture assez sophistiquée et de moins en moins indolore...
https://www.ifri.org/fr/publications/briefings-de-lifri/dont-bank-bombs-lindustrie-de-defense-face-aux-nouvelles-normes