mardi 10 novembre 2015

Comment en 1915 un bouchon de champagne peut sauver une vie - Hugues Colonna de Giovellina (1888-1965)

Certains combattants de la Première Guerre mondiale n’étaient ni maréchaux, ni nettoyeurs de tranchées ou encore même ni originaires des colonies. Ils n’étaient pas non plus parmi les fusillés pour l’exemple, as de l’aviation ou footballeurs d’un soir lors d’une trêve à Noël. Hors de ces figures très symboliques, d’autres combattants plus ordinaires ont eux-aussi été plongés dans ces situations extraordinaires de ce bien tumultueux 20ème siècle.

C’est le cas d’un de mes arrière-grand-pères maternels, Hugues Colonna de Giovellina.


Meknés (Maroc) - Au 3ème régiment de Spahis marocain (1929-1932)
Fonds privés

Son bref (et incomplet) portrait qui suit répond à un besoin, en partie personnel, sans doute amplifié par ces années de Centenaire de la Première guerre mondiale, de comprendre, ou d’au moins connaître. Mais il se veut aussi une illustration des possibilités de plus en plus faciles de retracer ces parcours, en s’appuyant sur les différentes sources (cf. ici) : archives militaires, départementales ou judicaires, photographies, entretiens oraux, presse de l’époque...

Fils de général des Troupes coloniales

Hugues Colonna est né le 7 novembre 1888 non loin d’Angers. Sa mère, Marceline Gibon, est quant à elle fille d’un général tué à Woippy (Moselle) en octobre 1870 après avoir chargé à la tête de ses troupes. Son père, Lucien Colonna, est alors commandant au 1er régiment d’Infanterie de Marine basé à Cherbourg, mais déployé dans les colonies en Asie. Accepté à l’école spéciale militaire de Saint Cyr (Yvelines) quelques mois après le déclenchement de la guerre franco-prussienne de 1870, il y avait suivi une instruction rapide, raccourcie faute d’instructeurs. Après une première partie de carrière, plutôt monotone, au sein du 16ème régiment d’Infanterie de ligne, ponctuée de quelques déploiements intérieurs notamment lors des derniers soubresauts de la Commune de Lyon en 1871, il demande à être affecté aux Troupes coloniales en 1882.

Il débute alors un cycle intense de déploiements, en Asie, à Madagascar, à la Réunion et en Afrique équatoriale française (AEF) participant à plusieurs "colonnes" (mode tactique de l’époque pour la pacification) au Tonkin, Annam, Soudan, Sénégal, etc. Il finira sa carrière comme général de brigade au poste de Commandant supérieur des troupes de l’AEF, nommé en 1914 par Joseph Gallieni, alors président du Comité consultatif de défense des colonies. Consultable auprès du Service Historique de la Défense (SHD), son dossier militaire est celui d’un officier colonial de l’époque, où sont répertoriées, par exemple, des décorations aujourd’hui peu courantes comme celle de Grand officier de l’ordre du Dragon de l’Annam.

Turbulent engagé dans un régiment de Dragons

Mon arrière-grand-père passe sa jeunesse en partie hors de Métropole (notamment à Hanoi) souvent loin d’un père parti lors de longs séjours. Plutôt doué pour le dessin, il souhaite, selon la consultation des lettres échangées avec son père, se préparer à une carrière d’architecte. Il débute en tout cas en septembre 1907 une année en classes préparatoires au lycée Saint Louis (Paris). Finalement, il choisit une tout autre voie, plutôt en rupture avec les directives familiales, et s’engage pour 5 ans en novembre 1908 au 24ème régiment de Dragons basé à Dinan, sans tenter le concours d’officier, n’étant pas certain d’intégrer la Cavalerie, arme très prisée et demandant donc d’être bien classé à la sortie de Saint Cyr.

Aux convocations chez le proviseur au cours des années scolaires (dont une pour "malaxage de surveillant"), succèdent une longue collection de "jours d’arrêts simples" ou de "consignes au quartier", en plus de la copie répétée de l’adage, toujours su par cœur 40 après, du Règlement de discipline générale : "La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur…". Son livret d’homme de troupe (consultable après demande de dérogation), est assez illustratif avec, en moyenne, plus de 100 jours de salle et de police ou jours au quartier par an de 1908 à 1913. 1911 est une année record avec 211 jours de punitions. Grimpant pourtant en grade (brigadier, maréchal des logis), il est nommé aspirant en août 1913, et rejoint l’Ecole de Cavalerie (Saumur) dont il sort… 94ème sur 95.

Un cavalier devenu temporairement fantassin

Au déclenchement de la 1ère Guerre mondiale, il est sous-lieutenant au 18ème régiment de Dragons à Dôle (Jura). Il sera un des premiers officiers à qui il sera accordé de changer d’arme pour servir au sein de l’infanterie, au 90ème régiment d’Infanterie, comme lieutenant à titre provisoire. Comme le montre son dossier militaire, il est aussitôt engagé sur le front de la Marne. Peu apprécié de son colonel (un proche parent de Jean Jaurès, qu’il décrit dans ses lettres, contrarié par l’arrivée de ce cavalier, de surcroit d’un bord politique opposé au sien), il est d’abord rattaché à l’état-major régimentaire en charge de dessiner des croquis panoramiques (toujours ses compétences pour le dessin…) afin d’établir les plans de feux, lors d’opérations dans la région de Nancy et Sedan, puis dans la Meuse et l’Aisne.

Déplacé en octobre dans la région d’Ypres (Belgique) dans le cadre de « la course à la mer » vers la Mer du Nord, une fois le front stabilisé plus à l’Est, il reçoit le commandement d’une section, notamment suite aux nombreuses pertes subies par son régiment (environ 45% de ses effectifs environ en 3 mois). Après-guerre, il racontera à son fils, les conditions plutôt difficiles de cette période, qui obligent à se terrer derrière des betteraves plutôt que dans des trous gorgés d’eau. En novembre, il gagne une première citation à l’ordre du 9ème corps d’armée suite à une opération s’étant terminé par une charge à la baïonnette.

Un bouchon de champagne peut sauver une vie

Fin décembre, les lignes françaises sont plusieurs fois enfoncées après de violents combats au corps-à-corps. Echappant jusque-là aux blessures malgré plusieurs face-à-face avec des combattants allemands, il est finalement blessé "à son poste de commandement dans la tranchée" le 2 janvier, avec "une plaie du séton antéro-postérieur de la région thoracique droite par balle". Pour simplifier, son poumon est transpercé de part en part. Il racontera que ses camarades n’ont rien trouvé d’autres pour arrêter l’hémorragie qu’un bouchon de champagne, reste des festivités de la veille.

Après avoir été jugé intransportable, car trop faible suite à une inflammation de la membrane entourant le poumon, il est finalement évacué vers l’hôpital de Dunkerque, puis vers celui de Versailles, où sa mère, engagée à la Croix Rouge, a réussi à le faire venir. Son fils, mon grand-père, rapportera que son supérieur, le général Dubois (à la tête du 9ème corps d’armée), allant le décorer à l’hôpital de la Légion d’honneur dans la semaine suivant sa blessure, déclarera à la cantonade "Dans la Cavalerie, ils ont tous comme lui !". Il retournera d’ailleurs dans cette arme, non plus à cheval mais motorisée.

Au sein des automitrailleuses des cavaliers et… des marins

Se remettant d’abord au Centre d’enseignement et de conception des automitrailleuses, organisme dans la région de Versailles (Yvelines) dont peu de traces sont disponibles après quelques recherches, Hugues Colonna regagne ensuite le front, notamment au sein du 3ème puis du 14ème GAMAC (groupe d’automitrailleuses et d’autocanons). Ce sont des unités particulières puisque mixtes et composées de cavaliers et de marins, ces derniers étant engagés (au moins jusqu’en février 1916), notamment pour leurs compétences sur les canons de 37mm installés sur ces premières automitrailleuses. L’été 1915 est d’ailleurs celui d’une relative effervescence technologique dans le domaine (cf. pour le cadre général). Comme lieutenant, il change plusieurs fois d’affectations, notamment au 27ème régiment de Dragons ou au 24ème bataillon de Chasseurs alpins, employé tour à tour par la 6ème, la 8ème ou la 2ème division de cavalerie.

Pour connaître son activité jusqu’à janvier 1917 (alors que son dossier militaires est plutôt laconique sur les événements), il est possible de se référer à un ouvrage rédigé en 1918 par un des officiers commandant aussi au sein de son unité, Mémoire d’un engagé volontaire (numérisé par Google) de Jean-Baptiste Binet-Valmer (futur combattant dans les chars, et homme politique après guerre). Il est possible de recouper les faits avec les Journaux de marches et d’opérations (JMO) décrivant les mouvements, avec plus ou moins de détails et de fidélité, de chacune des unités (disponibles en ligne).

Ainsi, nous y apprenons que son unité est peu de fois utilisée avec ces automitrailleuses (garées sous bâche dans une grange à Maixe (Lorraine) proche de la ligne de front), en-dehors d’un mouvement de mise en alerte lors de la bataille de la Somme ou de rares opérations où il amène ses automitrailleuses au plus près du front pour tirer quelques coups (comme à Bauzemont en Lorraine). Plus souvent, ils servent des mitrailleuses du modèle Saint Etienne (décrites comme plus sensibles que celles de marque Hotchkiss), bientôt décrites sur une base de données dédiée, utilisées en point fixe pour appuyer les mouvements des fantassins. Dans l’ouvrage est également décrit une scène de trêve tacite locale suite à des pluies diluviennes ayant inondées les tranchées, où Français et Allemands sortent pour écoper sans que les uns ou les autres ne se tirent dessus.

Après avoir reçu dans son unité en 1917 la visite dans les Vosges du "général en chef des armées françaises" Philippe Pétain le félicitant pour "la bonne tenue" de son unité, il rejoindra plus tard à pieds (sans ses véhicules) la Somme pour les dernières offensives d’aout 1918, finissant la guerre entre Cambrai et Valenciennes. Sur les 6 derniers mois, il reçoit 5 citations à l’ordre de la 66ème division d’Infanterie ou du 30ème corps d’Armée, dont certaines pour des actions offensives lors du franchissement du canal de la Sambre ou l’appui "bien coordonné" de percées sur des dizaines de kilométrés.


Portrait peint au 24ème bataillon de Chasseurs alpins (1917 - 1918)
Fonds privés

De l’occupation de la Ruhr…

A la sortie de la guerre, et après quelques mois au 3ème régiment de Hussards, Hugues Colonna est déployé à Mayence (Allemagne) de 1919 à 1921 au sein du 6ème régiment de Cuirassiers puis au 14ème régiment de Chasseurs. Il se marie durant cette période, avec Germaine de la Guillonière, une veuve de guerre dont le premier mari avait été tué dans les tous premiers jours de la guerre. Plus exactement, le 8 septembre 1914 du côté de Fère-Champenoise (Marne) avec le 66ème régiment d’Infanterie, comme le rapporte la base librement consultable des Morts pour la France de Mémoire des Hommes.

Durant ces années dans la Ruhr, Hugues Colonna est fait officier de la Légion d’honneur en 1920 pour ses actions durant la dernière année de la Guerre. Il rejoint ensuite pour le cours des capitaines l’Ecole d’application de la cavalerie de Saumur où il se trouve bien éloigné, selon ses propos, des jeunes lieutenants, de 5 à 10 ans plus jeunes que lui, ayant pour l’immense majorité peu ou pas connue la guerre. A la sortie, il retourne au 24ème régiment de Dragons (Dinan) pour y diriger tour à tour 4 escadrons différents, retrouvant la tranquillité d’une vie provinciale de garnison. Son seul fils, Hugues-Elie, mon grand-père, y naitra en 1925.

… à la démobilisation de 1940, en passant par le Maroc

Par lassitude de cette vie de garnison, il se propose pour le Maroc, qu’il rejoint en janvier 1929 à la tête d’un escadron du 3ème régiment de Spahis marocains, découvrant une nouvelle subdivision de l’arme de la cavalerie. Avec les Dragons, les Hussards, les Cuirassiers, les Chasseurs, il les aura donc quasiment toutes connues. Il rentre peu en Métropole (son fils ne le voyant qu’une fois en 3 ans), et ne peut faire venir en 3 ans que 2 fois son épouse durant 2 mois. Stationné avec son escadron notamment à Bou-Denib (région de Meknès), il participe à quelques-unes des opérations de pacification de l’époque dans le Grand-Atlas, notamment face aux continuités de l’insurrection menée par Abd El Krim, les combats de Tarda en septembre 1930 ou à la frontière algéro-marocaine. Les informations sur la période dans son dossier militaire sont plutôt laconiques, et mériteraient d’être complétées, notamment en recroisant les informations des JMO de l’époque. Il existe, pour le moment, encore moins de bases de données que pour le premier conflit mondial (cf. par contre celle sur les décédés).


Au centre, avec le 1er escadron au 29ème régiment de Dragons (1932 - 1939)
Fonds privés

Il regagne la France en 1932 au sein du 29ème régiment de Dragons, avant de gagner le 7ème GRAC (groupe de reconnaissance des corps d’armées), à nouveau avec des automitrailleuses dont il est nommé commandant adjoint en septembre 1939. Là aussi, les informations disponibles sont très parcellaires, seules sont connues sa participation aux opérations d’aout 1939 à juin 1940, et sa dernière citation à l’ordre de la division par le général de la 18ème région, en août 1940, pour avoir réussi à s’évader. Il est finalement définitivement rayé des contrôles le 20 août 1940, gardant seulement rang d’officier de réserve comme chef d’escadrons. La lassitude post 1ère Guerre mondiale, certains drames familiaux avec la mort de proches, les évènements post-armistice et son caractère peu diplomate qui ressort de ses notations de ses supérieurs, le conduisent à mettre fin à sa carrière militaire.

Un (très) difficile après-guerre

Responsable bénévole de "La famille du Prisonnier" de l’Eure-et-Loir (il habite dorénavant Chartres), Hugues Colonna s’investit dans cette association rattachée au Secours national de soutien aux proches de prisonniers (formalités administratives, envoi de colis, accueil de prisonniers évadés, etc.). Comme ancien combattant, il est également nommé commandant adjoint de la défense passive, sa maison, en plus d’être réquisitionnée, servait d’abri anti-aérien pour 40 personnes. Les relations qu’il entretient avec les autorités, françaises ou allemandes, pour ces deux postes lui valent, notamment à partir de 1943, un certain nombre d’inimités, qui iront jusqu’à la réception de lettres de menaces émises par des groupes locaux de FTP (francs-tireurs-partisans), ou de trois, explicites, petits cercueils en bois… Alors qu’il refuse à l’été 1944, par lassitude, la proposition de prendre le commandement d’un régiment de Spahis ou de Tabors marocains, la maison de son frère est attaquée par des hommes en armes au nom de ses liens familiaux. Il décide alors de se présenter aux autorités pour tenter de régulariser cette situation devenue ingérable pour sa famille, pensant que cela ne serait que des formalités de vérifier l’absence de faits reprochables.

Il en est rien, et après 10 mois d’internement préventif, son procès, a lieu en juillet 1945 à Chartres. La consultation de la presse locale, comme le journal L’Indépendant d’Eure-et-Loir, permet d’avoir des éléments sur le climat de l’époque dans lequel se déroule ce procès. Il est finalement reconnu coupable de l’équivalent de "haute-trahison", notamment suite aux accusations portées par un ancien prisonnier, qu’il avait pourtant fait libérer, et que d’autres prisonniers eux-aussi libérés par ses soins, n’ont pas osé contredire. Il lui est notamment reproché un accord de principe, sans suite, qu’il aurait donné en mai 1944 à la Milice départementale, espérant faire ainsi cesser les menaces que subissait sa famille.

Sa peine est de 20 ans de travaux forcés et 10 ans d’indignité nationale, conduisant à l’interdiction de vote, au retrait du passeport, à la radiation de l’ordre de la Légion d’honneur, à la confiscation des biens, à l’interdiction du territoire, etc. Il est incarcéré dans différentes maisons d’arrêt à Blois en août 1945, puis Poissy (Yvelines), dans le camp de Noé près de Toulouse de très sinistre réputation, puis à Rouen. Déclaré "mort civilement" en 1946, il est finalement gracié en mars 1948 par le président Auriol, puis est amnistié en 1950. Il se refusera toujours à réclamer sa Légion d’honneur, plutôt désabusé, et il finira sa vie à Versailles, mourant le 15 févier 1965.

Ainé d’une famille où les 5 frères cumulent 18 citations

Au final, en tentant de dresser brièvement le profil de son entourage et de son enfance, il est difficile de voir en lui l’archétype d’un individu hors-sol où les événements de l’époque (1870, la 1ère Guerre mondiale, puis la Seconde) et les proches, notamment sa famille, n’ont aucune conséquence sur les choix faits, dans la continuité comme dans la rupture avec certains cadres. Ainsi, sur les 8 frères et sœurs de la famille, les 5 garçons seront tous officiers (dont l’un chez les fusiliers-marins).

Par exemple, Jacques, le troisième, ment sur son âge de plusieurs années pour pouvoir s’engager en 1915, dans des régiments d’artillerie puis au sein de la, plus pittoresque, 55ème compagnie automobile d’aérostiers. Le dernier, Jean, chef d’escadron, sera grièvement blessé en Syrie avec son unité d’automitrailleuses lors de combats à Soueïda durant "la révolte druze" en 1926, avant de l’être à nouveau en France en 1940. Il est souvent présenté comme, un des plus jeunes récipiendaires de la Légion d’honneur, son dossier n’étant malheureusement pas disponible pour le vérifier sur la base publique Léonore. Au final, Ils sont 4 à être soit chevalier soit officier de la Légion d’honneur, et cumule 18 citations à eux 5, principalement obtenues lors des deux conflits mondiaux.

Merci à M. pour le très précieux travail, notamment dans les archives.

NB : en cas de questions, de remarques ou de demandes de précisions, n’hésitez pas à le faire savoir en commentaires.

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