vendredi 27 juin 2008

Le couple défaite/victoire et le rôle du temps.

Ces quelques lignes doivent beaucoup à l'illumination reçue par la lecture d'un article de Joseph Henrotin intitulé "Techno-guérilla et Révolution dans les affaires militaires" dans le Hors série n°3 de DSI.

Dans les conflits qui opposent aujourd'hui des armées étatiques à des éléments irréguliers dans des conflits d'opposition du faible au fort, l'opinion publique et beaucoup de décideurs politiques et stratégiques étudient les avancées selon un mode qui semble dépassé et inadapté, avec la définition manichéenne, d'un état final de défaite ou de victoire. Ils attendent, après étude des forces en présence, que la victoire soit avec une évidence un peu "niaise", du côté du camp des grosses armées lourdes.

Par une analyse sémantique des conférences des attachés de presse américains en Irak par exemple, on voit peu à peu apparaitre des termes plus mesurés de "succès" ou de "recul" pour définir les derniers points de situation du théâtre.

En effet face à l'impossibilité d'un combat décisif non voulu par le faible pour ne pas disparaitre, impossible à obtenir pour la fort à cause de la dissolution dans des éléments urbains ou dans des zones difficiles des insurgés, rendu possible grâce à son habilité à se fondre au sein de la population (forme de survie pour eux), une étude manichéenne des actions ne peut plus effectuée.

M. Henrotin parle alors de "renoncer à la culture de la victoire". D'autant plus que dans un monde politique où les résultats rapides quasi immédiats, avec rarement une vision à très long terme, commandent, la prise en compte du facteur temps pour la résolution des conflits est bien souvent l'une des données les plus complexes à admettre. C'est l'utilisation de la chrono-stratégie que les insurgés ont tout le loisir d'user alors que, contraint d'obtenir des résultats nets et rapides, le camp du fort voit le temps qui s'écoule comme un ennemi.

Le changement qui doit être d’ordre tactique et opérationnel pour pouvoir mieux faire face à ces formes d'opposition, peut être rapide sur quelques mois, malgré les "lois d'actions réciproques" définies par Clausewitz. Mais le changement de compréhension de la situation, et la capacité d'adaptation, doit aussi être d’ordre culturel et là, vu la complexité des facteurs et la multitude des acteurs (civils mais aussi au sein des consciences des militaires) qui entrent en jeu (opinions, sensations, acteurs inter-agences ou méconnaissances des problématiques avec un esprit de Défense bien souvent faible au sein des populations), cela se mesure plus sur une décennie.

4 commentaires:

François Duran a dit…

Bonjour,
Permettez-moi tout d’abord de vous féliciter pour votre blog. J’ai fait un peu de pub pour vous sur le mien en espérant que cela vous amènera de nouveaux lecteurs.
Votre billet m’inspire une question se rapportant aux perceptions différentes que les confrontations « de l’avant » inspirent aux différentes parties prenantes, du point de vue des puissances ingérantes : n’existe-t-il pas le risque de voir le hiatus s’accroître entre des forces armées, dont les personnels subissent de plein fouet les multiples combats qui émaillent les opérations de stabilisation complexe, et une opinion publique (fidèlement suivie par les décideurs politiques, la plupart du temps) qui, ne voyant pas s’afficher sur ses repères médiatiques de « grandes victoires militaires », selon les critères historiques qu’elle a en tête, en viendrait soit à accepter la « défaite », soit carrément à nier l’utilité du conflit (ce qui revient au même résultat final) ?
Bien sur, ce refus du grand combat est classique de l’asymétrie des voies choisies par l’adversaire non étatique, mais avec des conséquences qui sont plus stratégiques que tactiques : en affaiblissant les liens indispensables entre les membres de la trinité (comme vous évoquez Clausewitz plus haut…), l’ennemi remporte la victoire au loin puisque ses « petites » défaites sur le terrain sont ignorées ou minimisées par l’opinion (et, conséquemment, hélas, les dirigeants politiques), alors qu’elles ont en fait un réel impact tactique en permettant (à condition d’être exploitées intelligemment), le retour de l’influence du pouvoir local loyaliste.
Bref, je me demande si la solution à cette fin de « la culture de la victoire » ne doit pas être plus stratégique que tactique : s’adresser plus aux civils qui ne combattent pas, mais doivent soutenir (psychologiquement, matériellement, moralement, politiquement, etc.) ceux qui portent les armes pour eux, au loin. Les militaires s’adapteront aux exigences asymétriques si tant est qu’on leur en donne le temps et les moyens. Or, ces deux conditions passent par l’éducation des leaders politiques autant que par l’information correcte des opinions publiques. En réalité, il semble que la « victoire » lointaine et sur le long terme se bâtisse autant, si ce n’est plus, chez nous que là-bas…
Bon, il ne s’agit que de quelques réflexions sur le fil et je m’arrête là, car je suis, comme d’habitude, très bavard. Encore bravo pour votre travail.
Bien cordialement et bonne continuation.
François Duran.

F. de St V. a dit…

Bonjour,
Merci tout d'abord pour la publicité. Réponse pas très courte, désolé...
Quand on voit dans les sondages que l'armée reste une institution appréciée et que l'on ressent l'ignorance des réalités (situation de combats en A-Stan qu’une majorité ignore...), on peut s'interroger sur le décalage alors de perceptions.
On a déjà parlé d’une défaite due à l’arrière qui ne suit pas (victoire tactique du plan Challe, victoire ensuite tronquée par une opinion lasse des pertes) ou pour des conflits plus symétriques, l’arrière qui a suivi de 14 à 18 et qui conduit ensuite à une situation de victoire.
Ce qui est le plus complexe est alors de définir dans la trinité (gouvernement, population et armée) qui est au dessus. Les uns dépendant des autres, étant issus, ayant une prédominance ou étant des moyens et outils. Il y a alors, et je pense que ce n’est pas de façon uniforme dans le temps, des phases de supériorité des uns par rapport aux autres.
Pour l’époque actuelle, sans être paranoïaque sur leurs pouvoirs, la société des médias, des sondages et des opinions touchant plus la population, font que clairement les armées sont larguées (malgré la communication) pour pouvoir influencer sur les perceptions des autres membres. Des plus les gouvernements étant plus intéressés par les perceptions des populations...
On rentre alors dans les problématiques menant aux questions sur « l’Esprit de Défense » à redévelopper complètement pour ne pas voir une armée effectuant des taches totalement méconnues par des populations dont elles sont issues malgré la fin du service national. La méconnaissance des réalités conduit alors au mauvais jugement. Ces questions sont trop connues seulement par quelques fanas, mordus ou professionnels.
Est-ce à l’armée alors de cultiver cet esprit de connaissance et de compréhension, certainement mais je ne pense pas qu’elle ait vocation (en plus des moyens) à le faire de façon autonome. De mémoire, le Livre blanc aborde cette question, dans le chapitre sur "l’adhésion de la Nation" où la liaison entre ministères compétents (Intérieur, Educ. Natio., Recherche,…) est au moins voulue. En attente d’actes comme souvent.
Les miloufs feront le boulot, encore faut il que les autres suivent...

Scorpius a dit…

M. Henrotin, et pas Mr Henrotin.
Ceci dit, bonne continuation à votre excellent blog.

F. de St V. a dit…

Merci pour vos encouragements.