mercredi 5 janvier 2022

Djibouti - Des marins aux bérets verts, couchés à droite et badgés à gauche, à l’origine de la célèbre "Voie de l’Inconscient"

La "Voie de l’Inconscient", piste d’audace réputée située à une quarantaine de kilomètres de la capitale Djibouti, a vu passer des dizaines de milliers de militaires, français ou étrangers, venant se confronter au vide, s’y user le treillis, se charger les muscles en acide lactique et s’y râper les mains. Aujourd’hui surmontée d’une tête de mort blanche peinte sur la paroi rocheuse, cette succession d’obstacles, comprenant notamment tyroliennes, ponts de singe, asperge, gouttière, s’enchaînant sur plusieurs centaines de mètres et à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, est parcourue pour des activités d’aguerrissement, renforçant le corps et l’esprit, sous le regard plus ou moins bienveillant des maitres des lieux. Des instructeurs et moniteurs commandos, généralement à l’humour particulier et à la patience relative. Une piste à parcourir en moins de 25 minutes, le record actuel étant bien en-dessous de ce minima.

 
Des souvenirs, bons et moins bons, pour les générations de stagiaires qui y sont passées.
Crédits : armée de Terre.

Ces "gentils organisateurs" en treillis ont été durant des années issus de la Légion étrangère (depuis 1978, du Centre d'entraînement au combat d'Arta-plage (CECAP) de la 13è DBLE) ou des Troupes de Marine (après 2011, du Centre d’entraînement au combat et d’aguerrissement au désert (CECAD) du 5è RIAOM). Rares sont ceux qui savent qu’initialement, les premiers étaient coiffés d’un autre béret vert. Celui qui est couché à droite, avec badge à gauche "à l’anglo-saxonne", et dans un vert plus foncé que celui des légionnaires. Les premiers étaient en effet des commandos-marine, plus particulièrement du commando de Montfort. Une équipe de 5 commandos-marine ont en effet été les premiers à ouvrir cette voie en décembre 1976, a lui donner son nom (du fait de "sa roche friable et du peu de tenue des fixations sur la paroi", se rappelle un des protagonistes). Une voie qui sera ensuite améliorée par les habitants successifs de ces lieux, le centre amphibie des commandos-marine étant repris après 1978 par la Légion étrangère.

Une équipe d’ouvreurs, à l’époque "mue par la flamme" au cours d’une mission alors peu prenante, dans le cadre des préparatifs, avec tournées de province, recensement et distribution de matériel électoral, pour le référendum conduisant à l’indépendance du Territoire français des Afars et des Issas. C’est avec l’œil aguerri de grimpeurs d’expérience, en pataugas et sans équipements spécifiques, que les cinq ouvriront la voie, sillonnant plusieurs fois les parois et y installant les premiers équipements (pitons, échelles, etc.). En étant à jamais les premiers.`Sous la direction du premier maître (alors) Philippe Blatter (formateur montagne, qui réussira ensuite notamment le cours nageur de combat et intégrera le commando d’action sous-marine (CASM) Hubert, continuant, à son retour à la vie civile, à courir les montagnes), et avec 4 autres membres de sa section : Patrick Delezaive (connu de certains proches pour préférer descendre en rappel de son immeuble pour se rendre à son travail…), Jean-Marie Jourdain, Yves Lorette et François-Alain Gourmelen. Cinq noms, peints en blanc sur la roche pendant des années, qui ont été depuis effacés au propre comme au figuré.


Philippe Blatter sur une paroi rocheuse à Arta-plage.
Crédits : Jeff.
 
C’est cet oubli, plus ou moins volontaire, qu’un de leurs frères d’armes, lui aussi membre du commando de Montfort, veut, avec énergie, réparer aujourd’hui après plusieurs inexactitudes (elles aussi sans doute plus involontaires que volontaires) lues à ce sujet sur différents médias depuis début 2021 (ici ou ici). Serge Kurschat a porté le béret vert à la fin des années 90, participant notamment à une opération elle aussi un peu oubliée, une évacuation de ressortissants (ou RESEVAC) menée au Sierra Leone fin mai / début juin 1997, pays alors en proie aux violences suite à un coup d’état. L’opération appelée Espadon menée par une escouade de 20 commandos-marine et des moyens navals de la Marine nationale (dont l’aviso Jean Moulin et la frégate Germinal), en appui de la mission militaire de l’ambassade française, pour l’évacuation de plus de 1.000 ressortissants (de 21 nationalités différentes) en quelques jours. En plus de participer la même année aux opérations Pélican 1 et 2, des évacuations de ressortissantes menées dans l’ex-Zaire, depuis l’aéroport de Brazzaville.
 

Que les noms des ces pionniers soient, a minima, gravés dans les mémoires, si ce n'est pas dans la roche.
Crédits : Serge Kurschat.

L’exploit de ces solides grimpeurs était connu dans les couloirs du commando, et n’était pas manqué d’être rappelé lors des séjours régulièrement faits à Djibouti depuis par les différentes générations de commandos-marine. Un détachement est même aujourd'hui en permanence déployé à Arta, dans des infrastructures (avec son réputé ring de boxe en plein air et ses singes en liberté,) plus dans les terres, moins précaires que celles alors situées à Arta-plage. Ainsi, pour reconstruire l’histoire de cette ouverture de voie, se tourne-t-il vers les réseaux d’anciens, afin de pouvoir prendre contact avec ces pionniers. Pionniers, aujourd’hui tranquilles retraités âgés entre 65 et 72 ans, qui vont lui ouvrir leurs archives et lui raconter leurs souvenirs. Fournissant photos et vidéos (en format super 8), se laissant longuement interviewer face caméra pour 3 des 5 lors d’un récent séjour en Suisse, etc. Et faisant remonter à la surface des vieux souvenirs, non sans une certaine émotion.
 
 
3 des 5, lors d'un récent séjour en Suisse, à se souvenir de cette ouverture.
Crédits : Serge Kurschat.

Au résultat, en plus de quelque articles déjà écrits dans différentes revues et blogs (cf. ici), et d’autres à venir, un court-métrage d’une dizaine de minutes a été finalisé récemment sur l’ouverture de cette voie d’escalade. Travail réalisé dans le cadre d’une formation diplômante de monteur-vidéo suivie par Serge Kurschat, revenu à la vie civile en 2004 et également diplômé d'un master Histoire depuis.
 
Il est actuellement en recherche d’un éventuel diffuseur ou d'un festival (par exemple, spécialisé montagne, voyage, etc.) pouvant accueillir "la première". Si jamais vous avez des idées, il est possible de faire le lien avec lui (n’hésitez pas à me contacter en commentaires).
 
Ce court-métrage devrait quoiqu’il arrive sortir en 2022. Faisant œuvre, à son niveau, de mémoire pour une juste reconnaissance de l’action de ces ouvreurs un peu "inconscients". En attendant peut-être une reconnaissance plus officielle.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Les 45 ans de la voie de l'inconscient ont été l'occasion de s'en rappeler:
https://blogs.letemps.ch/serge-kurschat/2021/11/17/un-fils-dimmigres-suisses-fondateur-principal-de-la-mythique-voie-de-linconscient/

https://blogs.letemps.ch/serge-kurschat/2021/12/20/a-la-conquete-de-la-voie-de-linconscient/


Eh oui, on a même eu des suisses comme légionnaires, car ce pays n'a pas toujours offert des carrières bien payées à ses enfants, au cours du XXème siècle, qui pour les européens n'a pas été une partie de plaisir...
https://www.letemps.ch/suisse/suisses-legion-une-saga-sang-fidelite

Unknown a dit…

Merci pour votre article, qui permet une belle reconnaissance de nos 5 anciens du Commando de Montfort, reconnaissance pour l'exploit qu'ils ont réalisé en décembre 1976. Peu de personnes connaissent cette Histoire avec un grand "H", elle fait figure d'ovni.

Anonyme a dit…

Il y a eu un reportage sur TF1:
https://www.tf1.fr/tf1/jt-13h/videos/document-en-immersion-avec-les-stagiaires-des-forces-speciales-francaises-63084726.html

Anonyme a dit…

À Djibouti, les entraînements sont durs, mais en plus poussiéreux (petit clin d'œil au C 160 Transall en passant):
https://www.ouest-france.fr/politique/defense/j-ai-teste-pour-vous-debarquer-dans-le-desert-avec-les-forces-speciales-2b28f26e-932f-11eb-acd5-9322c40ace42

Avec des armes nonchalamment posées sur le tableau de bord d'un véhicule, les matières composites fondaient au soleil, d'où le fameux ordre "marche à l'ombre":
https://www.areion24.news/2015/10/14/du-famas-a-laif-arme-dinfanterie-future/

Anonyme a dit…

Les rencontres Ciné Montagne de Grenoble (tous les ans en fin d'année) peuvent être le bon festival pour la diffussion du film "la première"

FSV/MA a dit…

Merci !

Anonyme a dit…

Surtout que Djibouti est au centre de bien des attentions avec en ce moment même un renouvellement des matériels militaires français sur place!
https://www.lepoint.fr/monde/pourquoi-la-france-refait-de-djibouti-sa-piece-maitresse-22-12-2021-2457751_24.php

Un grand merci à ces "inconscients"!