mardi 31 mars 2009

Le Hezbollah face aux forces armées conventionelles (+MAJ)


Le dernier cahier de la recherche doctrinale publié par le Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (CDEF) est paru. Intitulé Le Hezbollah face aux forces armées conventionelles. Perspective historique des modes d'action, il étudie l’évolution du Hezbollah dans ces différents aspects, son discours, ses objectifs et ses modes opératoires depuis sa création jusqu’à aujourd’hui.


Né dans le chaos de la guerre civile libanaise entre 1982 et 1985, le Hezbollah (Hizb’Allah, Parti de Dieu) est surtout connu en Occident pour les attentats spectaculaires auxquels il aurait pris part au Liban et à l’étranger. Il ne peut cependant être réduit à une milice terroriste agissant sur commande de l’Iran et de la Syrie. Le Hezbollah a en effet plusieurs visages.


C’est d’abord un parti politique islamiste, qui adhère au velayat e faqih (gouvernement du théologien-juriste) et qui suit les enseignements du guide suprême Ali Khamenei (non pas en tant que figure de l’État Iranien, mais en tant que marja transnational c'est à dire guide spirituel dont les croyants se doivent de suivre l’exemple et les enseignements). Ce parti est aujourd’hui totalement intégré au système politique libanais et axe son discours sur la résistance nationale face à Israël plutôt que sur l’instauration d’une république islamique au Liban.


C’est aussi un acteur de la vie sociale, économique et culturelle au Liban. Il contrôle de nombreuses fondations de bienfaisance, un réseau éducatif (écoles et scouts), un réseau d’hôpitaux de qualité et un réseau médiatique dont le fleuron est Al-Manar, sa chaîne de télévision. Il récupère également à son profit la symbolique religieuse du chiisme duodécimain pour légitimer sa lutte.


C’est enfin un mouvement armé qui a fait ses preuves tout au long de son existence. Dans les années 1980, il inaugure la pratique de l’attentat-kamikaze (« opérations de martyre ») à l’aide de véhicules transportant d’importantes charges d’explosifs. Tout au long des années 1990, il mène une guérilla d’usure contre Tsahal et l’ALS (Armée du Liban Sud, milice de supplétifs armée et entraînée par Israël). Mais c’est en 2006, à l’occasion de la « guerre de juillet » (Harb Tammouz) que la Résistance Islamique, la branche militaire du Hezbollah, fait étalage de son savoir-faire en enlevant deux soldats de Tsahal puis en infligeant plusieurs revers à l’armée israélienne lors de l’affrontement qui s’ensuit.


Fruit d’un important travail de compilation et de recoupement de sources, ce cahier intéressera toutes les personnes intéressées par les relations internationales de la scène moyen-orientale, les acteurs irréguliers et l’histoire contemporaine. Corrigeant plusieurs erreurs couramment faites, ouvrant de nouveaux débats sur le futur de la région et offrant des clefs d’analyse des oppositions avec les forces conventionnelles, ce travail est une approche pertinente du Hezbollah. A recommander!


MAJ1: pour toutes demandes, félicitations ou corrections, je peux servir d'intermédiaire avec l'auteur de l'étude.

dimanche 29 mars 2009

Des leçons de l’épisode nucléaire iranien


Un peu oubliée car moins mise en avant médiatiquement que d’autres sujets (l’annonce de la formule magique d’Obama en Afghanistan, celle du G20 face à « la crise », etc.), la question de la bombe nucléaire iranienne fait la une lors des nouvelles prouesses technologiques dans le secteur spatial ou missilier de Téhéran. Hier problème n°1 pour la stabilité du monde, aujourd’hui un des problèmes et si c’était une source d’apaisement (un équilibre figé alors atteignable) pour demain ?


Une myriade d’analystes et de services de renseignement tentent de recouper des informations pour arriver à déterminer la date d'une bombe nucléaire opérationnelle. Chaque conclusion diverge de la précédente et semble digne de foi. Un délai de l’ordre de deux à cinq années pour la réalisation de ce programme est réaliste. Les lancements, plus ou moins réussis, de vecteurs de portées différentes ou le maniement d’une politique déclaratoire qui fait trembler toutes les coursives diplomatiques mondiales, démontrent une certaine maturation de la dissuasion nucléaire iranienne. Ni les raids peut-être futurs de l’armée de l’Air israélienne, des missiles ou des drones (c’est à la mode), ni les « terrifiantes » sanctions de la communauté internationale, ni les vaines paroles de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique ne parviennent à briser l’inexorable engrenage (au mieux à le ralentir).


Alors la vraie question pour conserver une longueur d'avance n’est plus comment empêcher le développement de ce programme, mais comment vivre avec l'Iran doté de capacités nucléaires ? L’ensemble du globe a encore quelques mois pour trouver une réponse. L’un des avantages serait de pouvoir ressortir les pages écrites durant la Guerre Froide, oubliées avec la mode des contre-insurrections (qui sera à son tour oubliée un jour du fait des phénomènes d’évolution). Des solutions s’y trouvent peut-être. La fin de « l’exception régionale » du nucléaire israélien demandera une vraie remise en cause stratégique pour Israël, sans doute beaucoup moins pour d’autres états. Une nouvelle dissuasion à bâtir face à la rationalité d’un système de valeurs chiites duodécimaines et les conséquences des prochaines élections iraniennes seront des pistes d’études. L’Iran développe une ère d’influence régionale par l’aide apportée à certains mouvements de résistance. Par l’acquisition de ce nouvel outil de puissance, l’aura iranienne sera-t-elle mondiale ?


Ce feuilleton du nucléaire iranien doit aussi forcer à réfléchir sur l’incapacité de proposer des solutions négociées crédibles ou les difficultés de contraindre les volontés iraniennes par un consensus a minima entre les six (USA, France, Russie, Allemagne, Grande-Bretagne et Chine). Si l’emploi de la force permet sans doute des succès à court terme, le corps des Pasdarans iraniens se ferait un devoir de prouver leurs capacités dans un conflit irrégulier sur terre et sur mer. Ainsi ni le soft (même avec des mesures de rétorsion économiques) ni le hard power (même avec les flottes naviguant dans le Golfe Persique) ne semblent parvenir à contraindre les volontés.


La Corée du Nord, plus enclavée et plus menacée, avait réussi tant bien que mal à poursuivre ses recherches. L’aide internationale que l’on faisait miroiter contre l’arrêt du programme pouvait suffire vu les conditions de vie des populations. En Iran, le régime est différent, une frange de la société est occidentalisée, la famine est moins présente, les frontières sont déjà plus poreuses aux lueurs de la modernité, etc. L’appât du gain et/ou la mise en place de blocus ne sont pas aussi efficaces : la problématique du calque d’une même méthode à deux situations différentes peut être un axe de recherche sur l’échec des mesures prises contre l’Iran.


Ainsi la réflexion du « moi j’ai le droit car j’ai pensée à l’acquérir il y a 20 ans, mais toi tu n’as pas le droit car tu le veux maintenant » semble montrer toute sa limite. Plus globalement, c’est la place de la justice en Relations Internationales qui est au centre des débats. Des valeurs que l’on défend pour certaines sociétés, sont-elles dangereuses si elles sont universelles ? Une réponse honnête posera des problèmes de conscience.


Droits: Missile Shabab 3, www.armyrecognition.com


mercredi 25 mars 2009

Quand quelques centimètres font toute la différence


Moins célébré et cauchemardesque que le programme de l’A400M, le remplacement des SNLE (sous-marin lanceur d’engins) britanniques connait lui aussi quelques difficultés. Lancés à partir de 1994, les quatre bâtiments de la classe Vanguard (armés de 16 missiles Trident D5 ayant 11.000 kilomètres de portée et dotés au maximum de huit têtes nucléaires) doivent trouver des remplaçants. Le dernier de la classe Vanguard est déclaré opérationnel en 2001. En 2024, deux premiers seront retirés du service : la relève doit alors être opérationnelle pour s’amarrer aux pontons de la base de Faslane en Ecosse.

Mais mi-mars (venant confirmer quelques indiscrétions de la presse), la Commission des comptes publics de la Chambre des Communes a rendu public un rapport sur un problème qui guette cet ambitieux programme structurant pour la Défense avec ses 20 milliards de £. En effet, les missiles fournis par les Américains pour armer les nouveaux submersibles se révéleraient trop gros pour les logements.

Les successeurs de la classe Vanguard devront pouvoir être équipés de deux types de missiles. Le modèle actuel Trident D5 va connaitre des améliorations allongeant sa durée de vie de 2019 à 2042. A partir de 2034, il sera peu à peu remplacé par des nouveaux missiles dont la conception est confiée aux Américains. C’est là que réside tout le problème : ces missiles, successeurs des Trident D5, n’ont pas le même diamètre (un surplus d’une trentaine de centimètres). Or, ils seront tous les deux utilisés par la même classe de sous-marins : les successeurs des Vanguard.

Pour tenir les délais de livraison, les Britanniques doivent débutés la construction des bâtiments avant que les Américains ne finalisent la conception des futurs missiles. Comme le note le rapporteur de la Commission, Edward Leigh, il existe « un risque signifiant » pour que le diamètre des successeurs des missiles Trident D5 soit trop important. En conséquence, « le ministère de la Défense a pris des mesures pour réduire le risque […] mais il n’y a aucune garantie de succès ». Les contraintes budgétaires d’un tel « défi technologique » sont chiffrées et s’élèveraient à 330 millions de £ supplémentaires : chiffres « minimes » pour le moment par rapport au 47% de dépassement du budget initial (et trois ans de retard) du programme des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) de la classe Astute.

Ce surcoût va beaucoup peser dans la balance à l’heure d’une décision gouvernementale définitive en 2014. En effet, les Britanniques réfléchissent au futur format de leur flotte (un passage de quatre à trois sous-marins surtout dicté par les coûts financiers des commandes). L’objectif reste de pouvoir assurer une présence permanente en mer (des patrouilles de SNLE sont en continu depuis 1968). L’exclusivité de la composante maritime pour la dissuasion nucléaire n’est pas remise en cause. Depuis 1998, les têtes nucléaires largables par avions ont disparus et les sous-marins sont les uniques vecteurs de l’arme nucléaire britannique.

Programme d’envergure, le renouvellement d’une flotte sous-marine s’étend sur une vingtaine d’années avec plusieurs grande décision (la prochaine est en septembre 2009 avec le choix du réacteur nucléaire). Comme dans tous programmes, la recherche d’un raccourcissement des délais est une des priorités. Mais, ces questions ne peuvent être circonscrites seulement aux problématiques industrielles de coordination entre des entreprises américaines et britanniques.

A l’heure où l’on parle d’indépendance de la politique nucléaire française et du non retour de la France dans le Comité des Plans nucléaires du Conseil de l’Atlantique Nord (OTAN), cet absence de contrôle direct du MoD britannique sur le développement d’une nouvelle classe de missiles doit faire réfléchir. Les Etats-Unis ont acquis le monopole de la réalisation des missiles nucléaires britanniques et semblent (je dis bien « semblent ») avoir promis l’interopérabilité entre les Trident D5 modifiés et les nouveaux : d’où la gêne et l’incompréhension britannique. Ils ont dictés leur calendrier par rapport aux dates de renouvellement de leurs équipements mais il est en décalage avec celui des équipements britanniques. Même si le risque de césure des capacités de dissuasion nucléaire existe, le rapport de la Commission prône uniquement (et avec flegme) un contrôle plus effectif des Britanniques sur le programme mais pas de véritable révolution.

dimanche 22 mars 2009

De la distance en opérations


Moments particulièrement délicats, les changements de milieu sont redoutés. Les nageurs de combat en combinaisons sombres sont vulnérables lorsqu’ils sortent de l’eau pour aborder une plage de couleur claire. Lors d’un poser d’assaut, l’appareil est à la merci de tirs d’armes de petits calibres et il en est de même lors d’extraction de forces terrestres par des hélicoptères en vol stationnaire. Il faut alors quitter le plus rapidement possible ces périodes transitoires d'entre deux pour gagner un contexte tranché mieux maitrisé.


Cette complexité est réelle lorsque l’on étudie les milieux, il en est de même pour le rapport à la distance d'engagement. Le « visage » de la guerre d’aujourd’hui n’apporte rien de révolutionnaire sur cette question et l'Afghanistan ne semble pas être l'Irak.


Dès l’enfer de « Verdun », le danger provenait aussi bien de loin que de près. Les obus et les shrapnels, lancés hors du champ de vision, n’étaient annoncés que par un sifflement précédant l’explosion : cela surgissait à l’improviste. Les batailles au corps à corps de faces à faces d’homme à homme étaient l’œuvre des nettoyeurs de tranchées, de groupes d’assaut lors de coups de main et plus rarement d’unités de ligne dont les survivants avaient survécus aux rafales de mitrailleuses en montant à l’assaut des tranchées.


Puis l’ennemi s’échappe et se fond pour éviter la confrontation face au déséquilibre de la puissance de feu : il devient un fantôme insaisissable. En contre-rébellion, les échanges de coups de feu contre des ombres lointaines se multiplient et les rares contacts à courte distance finissent alors au corps à corps pour déloger l'adversaire. L’avion et la radio, entre autres, permettent de voir, de connaitre et de prévoir de l’autre côté de la colline. Et à la même période, face au Pacte de Varsovie, c’était aussi la destruction au loin qui était privilégiée. Les distances du quotidien en opération tendaient à s’étirer : le contact physique et même visuel ami/ennemi se faisait rare.


La technologie par la numérisation permet encore plus cette élongation des distances et cette perte du contact visuel. Grâce à des cartes informatiques réactualisées, des flux d’échanges d’informations ou le déclenchement simplifié des feux indirects, les hommes peuvent couvrir des espaces de plus en plus vastes avec toujours moins d’hommes : une section peut tenir le même terrain qu'une compagnie. Bien qu’en vu du combat en zone urbaine, le tir instinctif à courte distance est mis à l’honneur, les nouveaux fusils ne peuvent plus être munis de baïonnettes : le contact rapproché entre les adversaires est alors un échec. Les pions rouges sont détruits avant que les pions bleus ne puissent les apercevoir. Les combats urbains de haute intensité dans les villes irakiennes viennent rappeler que malgré les apports de la technologie, il ne faut pas négliger le combat rapproché à conjuguer avec les armes de précisions à longue portée.


Mais les « guerres bâtardes » sont apparus établissant un nouveau rapport à la distance, non envisagé dans les schémas futuristes. En Afghanistan, où les combats sont plutôt en zones rurales qu'en villes, les TIC (Troops in contact) se déroulent généralement entre 600 m et 2 000 m. Pour l’armée française, le VAB avec un canon de 20 mm, les fusils de sniping, les mitrailleuses ANF 1 ou Minimi et les FAMAS avec des optiques de visée pour gagner en précision à plus de 300 m sont sur-employés. Sur le même théâtre, les embuscades les plus meurtrières sont celles où les insurgés sont imbriqués avec les éléments pris à partie pour rendre trop dangereux l’appel aux moyens aériens. Enfin, au cours des convois, les crêtes au loin sont autant surveillées que les abords de la route pour repérer un IED.


Ainsi, bien plus que la prédominance d’un type d’engagement (longue ou courte distance) cela semble plutôt être le passage de l’un à l’autre dans un laps de temps très court. C’est un changement permanent du secteur de concentration de tous les sens (surtout vue et ouïe) qui caractérise les opérations. Cela s’ajoute à une autre réversibilité plus connue qui est celle de la posture résumée dans le slogan : « smile, shot, smile ». En effet, le combattant débarqué au contact de la population échange une poignée de main avec un habitant puis peu de temps après doit pouvoir riposter à des tirs fugaces d’harcèlement. Ces changements incessants obligent à sortir de schémas académiques qui ont souvent été réfléchis, enseignés et planifiés séparément alors qu’ils sont sur le terrain souvent superposés. Et encore une fois "le croisement d'éléments de nature différentes" ou hybridation semble assez bien définir une situation trouble!

mercredi 18 mars 2009

L’OTAN : Transformation et interopérabilité des matériels (+MAJ)


Cartouche de calibre 5,56 mm OTAN, MRAP avec un niveau de protection 4 STANAG OTAN, sous-marin Typhoon pour les Russes et Akula pour l’OTAN, etc. Les sigles et les normes OTAN concernant les équipements sont employés couramment (une preuve de leur reconnaissance mondiale) mais leur élaboration est moins connue. Sans être forcément complet, j’ai tenté d’en savoir plus suite à l’appel du pied d’Olivier Kempf.


La normalisation des matériels est tout d’abord qu’un des piliers de cette recherche de standardisation otanienne. En effet s’y ajoute la doctrine (un peu de patience et AGS vous en parlera pour la COIN), la terminologie, les communications, l’entrainement, etc. Le but recherché est "le travail en synergie des moyens nationaux des membres de l’OTAN pour remplir les missions fixées" (définition issue de Politique OTAN d’interopérabilité de 2005). Cette interopérabilité voulue s’ajoute à celle qu'il faut atteindre aux niveaux : unités élémentaires, armes, armées, services, nations.


Déjà se pose une première question en sachant que l’Union Européenne est dotée de l’organisation FINABEL (inconnue du public qui a déjà produit 500 documents environ) et qui depuis 1953 (malgré les heurts de la construction de l’Europe de la Défense) travaille à l’harmonisation par des comités de travail. Il existe des liaisons officielles avec l’OTAN mais leurs fréquences et leurs natures me sont inconnues.


Au niveau OTAN, sur le plan pratique ces efforts se déclinent en deux types de documents. Les STANAG’s (STANdardization AGreement) sont des accords entre membres (donc autour d’un consensus a minima bien souvent) pour se doter de matériels et de procédures identiques ou similaires. Ensuite, les AP (Allied Publication) sont des "documents de mise en application" pour les utilisateurs. Ces productions sont issues du Comité OTAN pour la normalisation (affilié au Conseil de l’Atlantique Nordla France est déjà présente en permanence) qui anime le travail d’une profusion d’organisations avec des acronymes comportant au minimum NATO et Standardization puis Organization, Agency, Commitee,


Et ACT de Norfolk, devenu récemment célèbre, dans tout cela ? ACT dépend du Comité militaire de l’OTAN avec pour sous-divisions : concept et identification des besoins, développement des concepts interarmées, capacités futures, enseignement/entrainement. Des liens existent entre les structures, des avis doivent être échangés mais les distinctions ne sont pas nettes et les doublons nombreux: la recherche d’une meilleure efficacité des forces et d’une Transformation sont des expressions récurrentes à la lecture de leurs attributions respectives. ACT s’occupe exclusivement des capacités militaires (première différence) avec une vision à long terme (deuxième différence) en étant responsable de l’entrainement et de la pratique (troisième différence).


La critique récurrente d’une administration OTAN trop importante prend tout son sens à l’étude de ce processus d'adaptation et de prospective matérielle. La France va en rajouter 900 personnels et non remplacer... Pourtant, il faut noter que la distinction n'est pas si inutile puisque l’interopérabilité (travailler ensemble et avec quoi) n’est pas la même chose que la Transformation (travailler différemment et comment) même si des relations d’interdépendances fortes existent entre les deux: le résumé du grand débat actuel étant de savoir qui de la doctrine ou de la technologie détient la primauté (cf. les réflexions de Joseph Henrotin sur la "technologisation" où la technologie atteint les organes de décisions politiques).


Quelle possibilité pour la BID européenne ? Les industriels se réjouissent de la décision française mais pour la Base Industrielle de Défense, le challenge ne me semble pas être fondamentalement différent. Il leur faut continuer à rester crédible (mettre en avant la missilerie de MBDA plutôt que l’avionique de transport stratégique d’EADS..). Car avant de s’imposer, il reste toujours à proposer et surtout à convaincre.


Si l’interopérabilité se voit comme un résultat en bout de chaîne, cela nécessite en amont une compréhension, une connaissance et une entente mutuelle sur les besoins. Ainsi le développement d’une culture commune est le point de départ. Les économies d’échelles (état final recherché ?) par une recherche/production mutualisée seront alors possibles mais il faudra un vainqueur ou au moins un compromis dans la lutte entre une cohérence nationale souvent plus efficace (pour s'en convaincre étudions sur le terrain, les problèmes logistiques et matériels de coalition) et la recherche de la légitimité par le multinational.


Plus que jamais à l’heure de l'atteinte du seuil de l’efficacité technologique, cette recherche d’une plus grande harmonie au niveau technologique est nécessaire mais pas suffisante. Car c’est bien une vision politique/stratégique qui donne la direction et le chemin à suivre. C’est ainsi que le Pacte de Varsovie, ex-adversaire de l’OTAN, peut être considéré comme un modèle abouti d’interopérabilité : doctrines communes, matériels majoritairement semblables, au minimum compatibles mais souvent complètement interchangeables, etc. La nature du régime politique en place et la prédominance de Moscou dirigeant les états vassaux y sont pour quelque chose.

lundi 16 mars 2009

Vers l'impasse...


Stratégique, opératif, tactique… Ainsi se présente la division idéalisée en trois niveaux de l’art militaire : le niveau supérieur de la conduite globale, le niveau intermédiaire du théâtre d’opérations de la déclinaison d’objectifs politiques, puis le niveau du terrain de l’affrontement entre unités ou hommes.

Le niveau stratégique doit faire la jonction entre la sphère politique (gouvernement) et la sphère militaire (armée), en prenant garde à conserver une distinction nette. Particulièrement dans le modèle des démocraties occidentales, les militaires ne doivent pas faire de politique (même s’ils peuvent en avoir les moyens). L’un (le militaire) vient idéalement après l’autre (car il est subordonné au politique). Or, aujourd’hui le militaire ne gère pas seulement des effets cinétiques (actions armées de la violence légitime wébérienne). En effet, certains chefs et exécutants ont de fait des attributions qui tendent à rendre plus trouble la séparation. La guerre est la politique par d’autres moyens, la politique est la guerre par d’autres moyens… Dans le modèle quasi paroxystique, l’insurgé/rebelle est à la fois civil et militaire, politicien et guerrier. Par désir d’imitation (à étudier certainement tout autant que la volonté de copier pour le contre-guérillero les modes d’action fétiches du guérillero), ce modèle tend à se retrouver par des hybridations SAS, PRT, etc. Et c’est un fait, que le schéma type se brouille. A se demander si une fois dans les faits, il y a eut un réel découpage : les rois de guerre, les militaires reconvertis conservant une approche corporatiste, etc.

En particulier en France, la participation des militaires à la sphère politique, autrefois courante (les députés-généraux du 19ème) est un tabou. C’est dans les imaginaires collectifs le rappel du « traumatisme des événements d’Algérie » (mai 58, retour de Charles De Gaulle puis OAS). Par jurisprudence, c’est donc à prohiber. Mais ce n’est pas un particularisme hexagonal et les expériences de régime militaristes et autres sont assez explicites pour convaincre des possibles dérives d’une immixtion trop importante des militaires en politique.

Aujourd’hui, on parle de victoire militaire non exploité par un échec politique, d’échec militaire conclu par un échec politique ou un échec militaire sauvé par une victoire politique (plus rare), rarement de victoires des deux… Récemment, les déclarations sur le succès de l’opération EUFOR-Tchad/RCA rendent mal à l’aise quant à la définition d’une victoire pour l’application d’une capacité de projection, le maintien de lignes logistiques ouvertes, une sécurisation intermittente, etc. L’UE de la Défense a réussi sans doute bien mais peu, il est vrai avec peu. Car sans avoir de grandes prétentions (utopiques durant ce joyeux temps de crise), la recherche de micro-avancées qui en s’additionnant donneront la victoire est possible que par la concentration organisée et non le cumul anarchique de succès. Si pour l’UE de la Défense, c’est une nouvelle démonstration d’efficacité, il faudrait aussi regarder sur place, pour parvenir à une approche complète de la condition du succès. Et là, plus de scepticisme…

Ainsi, pour revenir au sujet, il est souvent inconcevable que les militaires fournissent même des solutions politiques. Ont-ils d’ailleurs les moyens de le faire réellement : en France, la Direction des Affaires Stratégiques du MinDéf fourni avec une grande visibilité des analyses à « je-sais-pas qui ». Ces derniers temps, les succès militaires des puissances occidentales sont rares et la recherche de solutions face aux adversaires monopolise de l’énergie. Or s’il n’y a rien au bout, avant et pendant, il a été montré que cela était vain. Et finalement, on entendra inlassablement en cas de succès ou de défaite militaire, la sempiternelle phrase : « il ne peut y avoir de solution militaire seulement une solution politique ». Oui, et alors ?

Preuve de la défaite des élites dirigeantes ? Il n’y a qu’un pas que je n’oserais franchir entièrement en ayant confiance en la remise en cause de l’après 1870, de l’après 1939, de l’après Surobi, etc. Beaucoup de questions, de réflexions peu claires, peu de réponses et une charge immense sur les épaules de certains. Car sinon, il y aura toujours des dindons de la farce et l’enfermement dans une impasse logique non rassurante.


P.S : je ne suis pas revenu ce soir sur la scandaleuse disproportion de traitement émotionnel et officiel entre la mort d’un artiste (même s’il mérite peut être le nombre dithyrambique de messages de condoléances) et celle de Nicolas Belda qui en Afghanistan ne jouait pas de la guitare et ne chantait pas « l’amour »… Ainsi, ce caporal-alpin aura bénéficié de la parution d’un « quasi unique » communiqué bien formaté et impersonnel pour montrer, de mémoire, « la vive émotion » de la Nation… Au prochain, on changera peut être de formule !

Droits: Opérations du 27ème BCA en Kapisa, EMA.

mercredi 11 mars 2009

Chroniques de relations mouvementées entre voisins


Début août 2008, la Russie et la Géorgie sont en guerre. L’armée géorgienne entrainée par des instructeurs américains recule, l’OTAN réfléchit, hésite peu et finalement ne bouge pas. Les capitales occidentales s’agitent plus, la Présidence française de l’Union européenne se démène, les relations avec la Russie se raidissent et perdent de leur intensité. Les tensions diplomatiques engendrées par le possible déploiement en Europe de l’Est du système américain anti-missiles (radars de détection et moyens d’interception principalement en Pologne) entretenaient depuis quelque temps les relations non-courtoises entre voisins. Venant parachever la dispute, Moscou annonçait le 6 novembre l’envoi à Kaliningrad de lance-missiles Iskander pour contourner le système américain. Des professionnels du raccourci parlaient alors du « grand bond en arrière » et du retour de « la guerre froide ».


Et puis en quelques semaines, les retrouvailles semblent à nouveau possibles et les nouvelles d’une réconciliation de raison se succédaient. Le 28 janvier, les lanceurs mobiles ne rejoindront pas l’enclave russe. Depuis la semaine dernière, les relations entre l’OTAN et la Russie sont officiellement et entièrement rétablies et un convoi ferroviaire logistique (ne comportant ni munitions ni armements) a traversé le 3 mars le territoire russe d’Ouest en Est pour que sa cargaison parviennent aux forces de l’OTAN en Afghanistan. Jamais complètement interrompues depuis l’épisode géorgien, les relations OTAN-Russie semblent de nouveau moins tendues. Pourtant, sans négliger les avancées et en soulignant la réversibilité possible et rapide de la situation, tout n’est pas parfait : l’orgueil des partis (trouvant ses racines dans l’histoire ancienne d’un monde bipolaire) empêche la résolution sereine des problèmes :

  • l’élargissement de l’OTAN doit impérativement éviter un nouveau containment qui peut être analysé comme une attitude agressive. ;
  • la proposition du Président russe Medvedev d’un traité paneuropéen doit être considérée avec plus d’attention que d’autres projets déjà rejetés…
  • les discussions doivent mener à une coopération où l’intérêt national russe (pour ne pas parler de nationalisme) sera pris en compte ;
  • quant à la Russie, il est nécessaire qu’elle joue carte sur table en réussissant à lever tous les soupçons sur ses réelles motivations vis-à-vis de son versant européen ;
  • un intérêt utilitariste, tronque souvent la mise à plat des différents. Par exemple, la Russie est analysée comme un espace de transit de matériel (pour diversifier les voies d’approvisionnement) mais n’est pas ou très peu consultée sur la stabilisation de l’Afghanistan (alors même qu’elle y a été avec plus ou moins de succès).

Ces retournements et ces relations agitées font dire à Dimitry Rogozin, ambassadeur permanent de la Russie auprès de l’OTAN, que « d’une guerre froide », les relations actuelles Russie-OTAN ont lieu dans le cadre « d’une paix froide ». A l’étude du temps long, il est notable de remarquer qu’à la fin de la guerre froide, les discussions entre les deux étaient nombreuses, elles sont aujourd’hui globalement restreintes.


Si hier la défense était territorialisée face à l’Est, aujourd’hui l’OTAN doit faire aux menaces d’où qu’elles viennent (déclaration du sommet de Prague en 2002). Les Russes regarderont toujours l’OTAN comme un bloc militaire étranger (issu d’une autre époque) tant qu’ils seront les seuls à ne pas y avoir accès. L’inverse demanderait un changement radical des mentalités des deux camps… Si « tout empire périra », certaines organisations internationales issues de la guerre froide font toujours de la résistance.


Droits: Iskander-SS 26 Stone, www.army-recognition.com

samedi 7 mars 2009

Il faut sauver le soldat OTAN

Cette semaine, l’IRIS organisait un colloque intitulé : La France, l’OTAN, l’Europe : quelles perspectives de sécurité ? Présent seulement le premier jour, ce compte-rendu ne prendra pas en compte les interventions du mercredi. Ainsi, en négligeant les discours politiques très « langue de bois » ou les présentations mercantilistes d’industriels face aux futures parts de marché, les débats ont été particulièrement riches. Si les tables rondes ne portaient pas directement sur l’adaptation d’une organisation à son contexte, c’est bien cette problématique qui était centrale.

L’Alliance atlantique, pilier inégalé (et victorieux par abandon) de la sécurité collective transatlantique au temps de la guerre froide, demeure un des acteurs des relations internationales. Un monde nouveau, hérité de l’opposition bipolaire, a depuis consacré le multilatéralisme, la déterritorialisation des menaces qui peuvent venir de partout, la défense qui ne se conçoit pas uniquement sur le territoire national, etc. Depuis la chute du mur de Berlin, l’OTAN s’est déjà adapté : Nato Response Force (NRF), restructuration des commandements et forces permanentes anecdotiques. Aujourd’hui, à l’époque d’une crise financière ayant des conséquences sur les budgets militaires, à l’aube de la nouvelle diplomatie américaine du « smart power », à la veille du retour de la France dans un des comités de Défense, l’OTAN des 60 ans, a-t’elle pris le bon chemin pour rester en adéquation avec son temps ?

Le discours justifiant le retour complet de la France, geste anodin matériellement mais politiquement fort, met déjà en avant une adaptation entre l’effort consenti en moyens par la France et les leviers d’influence effectifs à l’OTAN. En effet, la France est aujourd’hui le 4ème contributeur en hommes et en budget mais, comparativement, son poids dans les structures de planification et de décision est faible. En rejoignant le comité des Plans de Défense, quitté en 1966, la France sera alors présente dans 37 des 38 comités du commandement unifié, ne participant pas au groupe des Plans nucléaires. Cette réintégration devrait permettre de mieux peser dans la transformation de l’OTAN et d’avoir plus d’influence dans la prise de décision en espérant pouvoir s’appuyer sur l’Europe de la Défense.

Sur la question de l’élargissement à de nouveaux membres ou de sa zone d’action, deux approches doivent être privilégiés. La première, c’est une analyse pragmatique pour favoriser un « multi-multilatéralisme » avec d’autres organisations : OSCE, UA, etc. Comme il y a plus de crises que de moyens d’y faire face, les moyens indéniables de la somme de potentiels militaires doivent servir une approche politique et non l’inverse. Ensuite, il faut rappeler que l’élargissement, qui conduit à une plus grande zone de responsabilités, s’arrête lorsque la crédibilité cesse. Cet été, la Géorgie dans l’OTAN aurait-elle obligée le recours à l’article 5 ? Pierre angulaire de la défense collective, cette article du Traité de l’Atlantique Nord stipule qu’en cas d’agression armée d’un des membres, l’OTAN doit, par solidarité mutuelle, défendre la victime.

Alors, l’OTAN doit-elle prendre en compte les multiples nouvelles menaces (crimes, cyber-attaques, proliférations, terrorismes, …) ou se concentrer sur le cœur de métier (en faisant le pari que le conflit de haute-intensité reste possible) ? C’est un dilemme entre un risque de marginalisation (si l’OTAN n’agit pas) et d’engrenage (si elle agit trop). Un recentrage sur « une alliance militaire défensive » permet sans doute d’éviter une « dérive des objectifs » mais néglige certains risques menaçant ses membres. En tout état de cause, les difficultés en Afghanistan (épiphonème dans le temps long ou exemple type des futures opérations de l’OTAN ?) met en exergue que l’OTAN, préparée à la défense, ne l’est pas encore pleinement à la gestion de crises qui nécessite la coordination d’un volet civil et de capacités militaires.

Finalement aucun des deux camps défendant une OTAN resserrée ou élargie n’a remporté une franche victoire et c’est sans doute à l’Allied Command Transformation de Norfolk (commandement promis en coulisses à un général européen et peut être à un français) que se trouve une part de la réponse. Or quelques rues plus loin se trouve l’US-JFCOM, le Joint Force Command. C’est un commandement américain sans responsabilité géographique mais dont la fonction est aussi de transformer les forces armées. Cette grande proximité est un bien mauvais symbole à l'heure où l'indépendance d'esprit de la doctrine européenne (pour ne pas dire contre-américaine) est défendue. Pour les sceptiques, on peut au moins donner une chance à ce pari, de s’appuyer sur l'UE pour apporter une « European touch » au processus de transformation de l’OTAN. A l'inverse, cette possibilité ne doit pas être vue comme une consécration par les convaincus mais bien comme une vitale obligation d’émulation collective.

Billet simultanément publié sur Alliance géostratégique.

mercredi 4 mars 2009

Du danger des lois éternelles


A travers un « coup de gueule » sur l’emploi de raccourcis historiques pour appuyer une thèse fataliste, Stent met en exergue l’emploi abusif de « lois éternelles ». Utilisées comme un argument non-critiquable, ces redondances historiques sont employées, à tort, comme des vérités qu’il faut pourtant utiliser avec précaution.

Aujourd’hui, il est donc courant de rappeler que « les Afghans (ndlr : lesquels d’ailleurs dans le patchwork tribal ?) sont fiers et ont toujours repoussé les envahisseurs et cela depuis la nuit des temps ». Mais hier, c’était des vérités inébranlables qui faisaient des Alpes un obstacle infranchissable pour les troupes de Napoléon en mai 1800 face aux troupes autrichiennes, des Ardennes, un facteur limitant des attaques de Panzer allemands en juin 1940, etc. Ainsi, de prestigieux succès militaires ont été rendus possibles par l’enfermement de l’adversaire dans un schéma fondé sur une loi éternelle. La ligne Maginot française protège le flanc Est, les sapins des Ardennes autour de Sedan protègent le Nord de l’Hexagone : on connait la suite !

A cette obnubilation sur la capacité d’arrêt d’obstacles physiques contraignants mais surmontables (fleuve, désert, forêt, montagnes, …) s’ajoute la science du stratégiste militaire qui recherche l’effet de surprise pour contourner le dispositif adverse (loi pérenne du combat). Ainsi, en évitant de se laisser enfermer dans des schémas restrictifs et des raccourcis analogiques, le stratège use de la réflexion. Calquer ce principe à l’Afghanistan peut paraitre très optimiste et sans doute militant, j’en conviens. Néanmoins, ne laisser aucune porte de sortie et clore le débat, c’est négliger un des piliers (expérience/connaissance ET réflexion) de la recherche stratégique.

Alors quel usage de l’Histoire dans le domaine militaire ? L’historien, que j’essaye de devenir, ne fera pas le procès de son sujet d’étude. Ainsi, si l’Histoire du passé peut permettre un éclairage sur le présent et même sur le futur, il ne faut pas ignorer certains principes.

Le premier est la place de « l’évolution » dans l’analyse. Pour le domaine militaire, l’évolution technologique est celle qui semble la plus fondamentale. Mais l’évolution des mentalités, des méthodes, des structures et des hommes ne peut être ignorée. L’approche globale des faits militaires est à étudier comme l’agencement complexe d’un ensemble de systèmes.

Le second, déjà mentionné, est la place accordée à la réflexion. Alfred de Vigny disait que « l’expérience seule et le raisonnement qui sort de nos propres réflexions peuvent nous instruire ». Ainsi afin de ne pas répéter des schémas, pas forcément heureux (cf. les Israéliens face aux oppositions asymétriques…), la réflexion est un profond moteur de changement. Si aujourd’hui dans les armées, le pilier technologique est contraint par un épuisement financier, la pensée et la culture permettront de manière encore plus criante de conserver la supériorité.

Car l’Histoire, au risque d’être considéré exclusivement comme un éternel recommencement, est l’addition du neuf et de l’ancien. Les dangers de l’emploi d’une « Histoire positive », où des modèles jugés éternels sont plaqués à tout prix, ont été dénoncés. En effet, c’est généralement la guerre d’hier qui a été préparée par ses méthodes et non la guerre de demain...

P.S. : pour revenir sur l’exemple de l’occupation de l’Afghanistan par l’empire mongol. Vers 1220, les cavaliers venus du Nord de Gengis Khan ravagent plusieurs villes de l’Afghanistan alors sous contrôle d'un califat musulman. L’Afghanistan est séparée ensuite en deux khanats (royaume dirigé par un khan) un au Nord et un au Sud. Les moghols ont alors entrepris de contrôler le « pays utile » de l’Afghanistan (zones autour des villes et vallées) en établissant de manière très fine un « équilibre afghan ». Les prétentions hégémoniques des chefs de tribus étaient rapidement combattues et l’autorité moghole gardait un rôle de justicier efficace puisque l’éclatement des dynasties n’a été possible que par la décadence des dirigeants.

Droits: Napoléon au col du Grand saint Bernard, napoleonbonaparte.wordpress.com

dimanche 1 mars 2009

Alliance géostratégique

Le débat stratégique est en grand renouvellement, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en France. L’atlantisation des esprits règne, même si la saveur européenne, due à une richesse culturelle évidente, permet des expressions moins radicales que celles d’outre-Atlantique. Il faut bien constater que seule la France produit une pensée stratégique à peu près autonome, même si elle se détermine aussi par rapport aux débats américains. Est-ce pour autant satisfaisant ?

Le débat stratégique en France

Non, car la question est celle des lieux de débat. Ils s’avèrent finalement assez limités et ne tiennent pas assez compte du public.

La première scène regroupe les institutions propres au ministère de la Défense.Les quatre instituts (IHEDN, CHEAr, IHESI, INHES) vont donc être regroupés en deux piliers (l’un défense, l’autre sécurité intérieure), et incorporeront le CEREM, qui s’était construit peu à peu ces dernières années et produisait un excellent travail. Peut-on dire amicalement que ces institutions tiennent autant du centre de recherche que du club d’initiés qui permet la constitution de précieux réseaux : ils sont assez fermés.

Autre lieu, et sans être exhaustif les laboratoires d’idées : Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), Institut Français des Relations Internationales (IFRI), Institut des Relations Internationales & Stratégiques (IRIS) connaissent une notoriété certaine et justifiée. Mais le premier est totalement étatique, quand les deux autres dépendent dans une très large mesure des subsides de l’Etat. Cela n’affecte pas la qualité de leurs travaux, mais rétrécit le champ de leurs recherches. Les sociétés privées de sécurité (Géos, Compagnie Européenne d’Intelligence Stratégique,...) ont certainement des analyses judicieuses : mais comme elles sont privées, elles sont payantes. C’est d’ailleurs le défaut des lettres d’information (TTU, La Lettre A, La lettre du Continent,...) : intéressantes, mais confidentielles.

Revues et médias

Ces instituts publient des revues, espace évident de partage des idées. La diffusion est plus ou moins large : le « RAMSES » est devenu une institution automnale, et la « Revue de l’IRIS » a trouvé son public. D’autres revues existent, et tout d’abord « Défense Nationale et Sécurité Collective », qui a su depuis une dizaine d’années échapper à la seule présentation des thèses institutionnelles pour devenir un espace d’expressions diverses et contradictoire. Citons en passant « Défense » (revue de l’IHEDN), « Géopolitique », « les Cahiers du CHEAr », « Les Cahiers de Mars », etc. Encore plus confidentiels mais indépendants, citons entre autres « AGIR » (du général de La Maisonneuve), « Stratégique » (de l’Institut de Stratégie Comparée, dirigé par H. Couteau-Bégarie). Les revues universitaires existent également : à tout seigneur tout honneur, « Hérodote » a conquis un public fidèle. Signalons enfin deux initiatives privées qui ont su conquérir le grand public : « DSI » (qui revendique 120 000 lecteurs) et « Diplomatie » (bimensuel) : la diffusion peut accompagner la qualité.

L’audio-visuel permet des diffusions intéressantes : on citera « Le dessous des cartes », excellente émission de géopolitique animée par J.-Ch. Victor sur Arte, ou « Les enjeux internationaux », de Thierry Garcin sur France Culture. Mais il faut bien constater qu’on trouve peu d’émissions stratégiques, hors les enquêtes particulières suscitées par l’actualité.

Les supports existent donc, mais pâtissent des défauts d’un modèle univoque : le média parle, le lecteur achète. Ce n’est pas le courrier des lecteurs (qui est d’ailleurs la plupart du temps absent de toutes les revues citées) qui permet le débat. Tout juste a-t-on, parfois, un article qui répond, trois numéros plus loin, à l’article précédent qui présentait une thèse iconoclaste. Lent et engoncé. A l’heure de l’ultra-communication, ce n’est évidemment pas suffisant. Le public n’y trouve pas son compte : il n’est que consommateur, et non acteur du débat. Cette logique appartient au passé.

L’internet

Il y a internet, nous dit-on. Allons justement y faire un tour. Des sites institutionnels existent : par exemple, et sans souci d’exhaustivité, celui de DNSC, celui des laboratoires précédemment cités, parfois celui d’autres revues. Mais ce transfert sur la toile de productions originellement imprimées n’utilise pas vraiment les ressources de ce nouveau « media », notamment les aspects interactifs de l'Internet « social » (ou web 2.0). Car l’Internet permet également d’heureuses innovations : ainsi, « l’ISC » est désormais intégralement sur Internet et met en ligne énormément de ressources, mais de manière très irrégulière. Signalons également l’excellent « Courrier des Balkans », de J. A. Derens, ou le « Centre d’études transatlantique », jeune laboratoire d’idées fondé par A. Le Parmentier. Les Cahiers du RMES paraissent uniquement sur la toile, deux fois l’an. Le site de la « Société française d’études militaires », créée par Y. Boyer justement pour créer un espace alternatif de débat, peine à s’animer. « Diploweb », dirigé par J. Verluysse, a une certaine surface mais selon un mode propriétaire qui ne favorise pas le débat.

Tout cela est finalement assez figé : on transpose sur Internet le fonctionnement habituel des revues : il ne s’agit que de revues en lignes qui maintiennent la hiérarchie entre l’auteur et le lecteur, ce dernier étant en position toujours subordonnée et captive. Il n’a qu’une seule alternative : lire, ou ne pas lire.

Alors, comment Internet peut-il apporter quelque chose de nouveau ? Surtout, qu’est-ce qui est « nouveau » et qui échappe aux limites constatées ci-dessus ? La nouveauté serait d’avoir de nouveaux critères : une certaine spécialisation autour des thèmes stratégiques et géopolitiques ; un rythme fréquent de publication (au mieux quotidien, mais en tout état de cause plus rapide que le mensuel) ; une diversité de points de vue ; une diversité de sources ; une exigence d’écriture qui dépasse la seule opinion et favorise l’analyse ; une possibilité de réaction immédiate des lecteurs ; l’indépendance par rapport à l’Etat, aux doctrines propres à chaque institut, ou par rapport à des intérêts privés.

La blogosphère

Cet outil existe : c’est le blog. Il y en a de plusieurs types. Regardons ce qu’il en est.

Le moins intéressant, à coup sûr, est le blog promotionnel : sous couvert de publication de billets, selon un rythme aléatoire, l’auteur promeut ses activités ou ses conférences. Ce n’est pas parce qu’on a un blog qu’on est moderne, et qu’on a quelque chose à dire.

Beaucoup plus intéressant est le blog journalistique : citons à cet égard le blog de J.-D. Merchet, spécialiste de défense à Libération ; celui de J. Guisnel, du Point ; celui de N. Gros-Verheyde sur la PESD ; celui de V. Jauvert sur l’actualité internationale ; ceux du Monde Diplomatique ; celui de P. Rousselin , celui de J. Quatremer sur les coulisses de Bruxelles, etc. Intéressant, certes, mais très institutionnel, et pour deux raisons : la première tient à ce qu’il s’agit de blogs hébergés, la plupart du temps, par les journaux employant ces journalistes. Il s’agit pour ces journaux, de trouver leurs lecteurs au moyen d’Internet. Surtout, les journalistes qui écrivent ces blogs estiment souvent que grâce à leur professionnalisme, ils sont seuls autorisés à être le truchement de l’expression médiatique.

Eux seuls présenteraient les garanties déontologiques pour transmettre de l’information. Cela est en partie vrai : mais c’est très discutable à l’heure d’Internet puisque chacun devient un peu journaliste ; puisque chacun peut être le reporter de l’événement auquel il a assisté ; puisqu’en fait, les journalistes n’ont plus le monopole de l’information, même s’ils en demeurent des acteurs essentiels. En fait, leur rôle a changé et s’ils continuent de trouver et diffuser l’information (la fonction d’enquête demeure), ils doivent aussi l’analyser ce qui deviendra, de plus en plus, leur plus-value.

Ceci explique que les blogs de journalistes ne présentent pas l’esprit « blog » qui est en usage ailleurs, constitué de liens et de débat. Ils sont ainsi très spécialisés (MM. Merchet et Guisnel ne produisent que de l’information sur la chose militaire, et jamais sur les débats stratégiques) ; les réactions sont donc très dispersées et parfois excessives ; enfin, ils ne mettent en lien que des blogs « professionnels » de journalistes comme eux, selon une logique presque corporatiste, et qui court le risque d’être pontifiante. Ce sont donc des blogs très utiles (surtout qu’ils répondent à une demande profonde d’information du public), mais pas totalement satisfaisants pour l’amateur de débat stratégique.

C’est depuis juin 2007 que se constitue, peu à peu, une véritable blogosphère stratégique francophone. Et qu’elle vient de créer une plateforme commune : Alliance géostratégique.

Alliance fait référence à la vieille « alliance française », premier instrument de la francophonie. Le mot, presque désuet, revêt justement une certaine fraîcheur ; surtout, il s’agit d’un portail de blogs francophones (français, belges, canadiens). Pour tout dire, nous ne nous sommes pas beaucoup attardés sur le sens véritable du mot géostratégique. Il nous convient, à cause de son imprécision, car il est au centre de nos propres préoccupations : certains sont plus intéressés par la stratégie, d’autres par la géopolitique. C’est justement cette diversité et cette complémentarité qui fait notre intérêt.

Quatorze auteurs de blogs, d’origine et d’âge bien variés : des jeunes étudiants et des actifs établis (de 19 à 45 ans), des spécialistes de défense ou des amateurs exerçant dans un tout autre champ… Bref, nous sommes à l’image de notre public.

Le public, justement, parlons en : en cumulant nos audiences, nous arrivons à 2500 visites quotidiennes pour 5000 pages vues en moyenne.... Et 10 % des accès proviennent déjà de pays autres que la France et la Belgique. Déjà, nous sommes lus par des professeurs d’université, des chercheurs, des décideurs politiques, des journalistes, des officiers supérieurs, des hauts-fonctionnaires d’administrations nationales ou internationales, d’Europe, d’Amérique, d’Afrique ou d’Asie, des industriels, des spécialistes d’intelligence économique,… mais aussi et d’abord par des citoyens intéressés par la stratégie.

Signalons la qualité de ce public : lors de l’offensive israélienne sur Gaza, en janvier, nous avons bien sûr publié de nombreuses analyses : mais nous n’avons eu à déplorer aucun commentaire déplacé, à la différence des échanges publics le plus souvent injurieux qui se déchaînaient ailleurs sur la toile. C’est que ces billets ont permis un débat entre nous qui nous a permis collectivement de nous enrichir. Car une motivation partagée par la plupart d’entre nous, quand nous nous lançâmes dans l’aventure personnelle, était justement de trouver des gens avec qui parler, au lieu de rester dans notre coin, comme des consommateurs inactifs.

Ce qui est vraiment nouveau, c’est que le débat vient du bas vers le haut : cette origine n’entraîne pas une moins bonne qualité, au contraire. Le débat est extrêmement réactif à l’actualité, grâce au format de blog que n’ont pas les institutions. Dès lors, en additionnant touts les billets écrits, l’alliance met en ligne chaque mois plus de pages que la plupart des instituts.

Cet enrichissement, nous voulons le partager. C’est pourquoi nous avons créé cette plate-forme commune, qui est une étape supplémentaire dans l’organisation du débat stratégique en général, et de la blogosphère en particulier.

Il fallait en effet conserver la richesse des blogs individuels, mais il fallait en même temps un espace partagé, qui permette à la fois une meilleure visibilité, mais aussi un meilleur débat. Nous aurons ainsi chacun notre identité (et donc notre responsabilité) éditoriale, tout en ayant un espace commun. Celui-ci servira non seulement à apercevoir, d’un seul coup d’œil, la production de tous les blogs « alliés », mais aussi à lire la partie rédactionnelle propre : éditoriaux, débat du mois, comptes-rendus de colloques ou de lecture, …

Alliance géostratégique n’entre donc pas en concurrence avec les autres acteurs du débat stratégique et géopolitique : c’est simplement un nouvel acteur, qui tire profit des facultés d’Internet.

Ni concurrents, ni alternatifs, juste complémentaires.

Cet outil ne peut être que le vôtre.

Les membres de l'Alliance géostratégique