mercredi 13 mai 2026

LPM - Modèle de forces et anti-agilité

Qu’est ce que le Projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 en cours de discussion ?

Il est un symbole de la difficulté à construire une réponse juste suffisante face au contexte rencontré actuellement et envisageable à court et moyen-terme, dans la manière de faire face aux menaces et aux risques. Le modèle de forces (c’est-à-dire les équilibres entre les capacités conduisant à une certaine manière de les employer), construit et projeté, reste anti-agile. Anti-agile plus que non-agile, tant sa rigidité empêche cette adaptabilité dans un rythme assez rapide par rapport aux évolutions rencontrées.


Contraignant les choix opérationnels (en offrant des palettes réduites d’options opérationnelles durables), recherchant un optimum peu atteignable du fait des ressources disponibles et sans cesse repoussé (tout en étant fondé sur unee manière de faire de riches, car ultra-technologique) et fossilisant les évolutions envisageables (sur toute le spectre des capacités : le budgétaire, l’administratif, l’industriel, l’opérationnel…), il empêche en grande partie la sincérisation de la recherche juste de la cohérence, en gâchant les maigres marges de manœuvre dégagées.

Il met à mal aussi la sincérisation de la stratégie déclaratoire, notamment des discours politiques, face aux urgences du monde. Si il y a réellement urgence, à court ou moyen terme, certaines décisions de lancement de grands programmes 2030+ ou d’études semblent en totale décalage avec cette urgence, tout en représentant un usage non optimal des ressources.

Certains choix capacitaires récemment pris en grande pompe ou certaines discussions capacitaires sur des programmes d’avenir interrogent vues les urgences, certains trous béants et certaines évolutions :

  • Lutte anti-drones multi-milieux allant au-delà de capacités actuelles à offrir une protection multi-couches en partie efficace mais uniquement sur quelques unités ou emprises de taille modeste ;
  • Maîtrise du spectre électromagnétique en défensive comme en offensive alors que les empreintes signantes des forces sont définitivement des aimants à sanctions mortelles abordables ;
  • Permanence dans le temps dans la maîtrise des milieux, notamment à cause d’une empreinte logistique épuisante, disproportionnée et non réductible du fait de certains choix technologiques ;
  • Capacités d’agression qui doivent être non anecdotiques en portée et en nombre, dépassant la bande des contacts, l’ultra-concentration à la main de certains et offrant des vraies garanties de pénétration ;
  • Etc.

Les leçons tirées de certains engagements ou de certains exercices récents (parfois en partie tronqués dans leurs conventions, avec la conséquence de maintenir un certain brouillard sur certaines réalités) sont dérangeantes. Elles sont un appel à une profonde mise en perspective des habitudes opérationnelles et industrielles, et à une révolution radicale nécessaire des affaires capacitaires, non à dose homéopathique. Et cela demande des réorientations de crédits dépassant les quelques dizaines de millions d’euros reflechéés d’une ligne à une autre comme actuellement. Avec des débats non séquencés sur chaque capacité ou système pris indépendamment, et sans attendre uniquement d’hypothétiques hausses budgétaires majeures pour tout poursuivre de front.

La guerre électronique localise à tout va en l’état et pourrait pourtant agresser au-delà des patchs pas à la hauteur des enjeux. Les drones passent, localisent et détruisent les superbes cathédrales roulantes en terrain ouvert ou fermé, sans espoir d’un renouvellement des stocks rapides de véhicules lourds, plus ou moins bien protégés. La logistique nécessaire ne permet ni durée ni pérennité, et monopolise une partie des ressources pour garantir sa propre survie dès lors que l’adversaire dispose de quelques capacités offensives. Etc. Certaines capacités offrent des ratios coûts/performances qui doivent faire bondir tout gestionnaire et conduire à des annulations pures et simples, sans attendre. Des capacités coûteuses monopolisent toujours plus de ressources importantes en escorte pour leur propre protection, et offrent un rapport effets défensifs / effets offensifs qui interroge. Elles ne sont pas forcément inutiles, mais les urgences et les besoins prioritaires en font des « agréables à avoir » plus que des « obligatoires à avoir ».

A ce jour, les quelques évolutions décidées et les axes d’efforts des projets d’adaptation qui se succèdent ne sont pas à la hauteur de ce que certains systèmes, arrivés à maturité ou quasi maturité (permettant des premières applications opérationnelles), pour faire, mais aussi parfois faire différemment que via des capacités passées. Drones multi-milieux, munitions particulières, cyber et guerre électronique, robotique, C2, capacités de décentralisation et fusion, gestion des données et intelligence artificielle, boucle senseurs/effecteurs, augmentation de plateformes détenues et systèmes ouverts… peuvent aujourd’hui faire différemment, faire moins cher, faire en masse et donc faire de manière plus pertinente. Des tendances observées perdureront au-delà de certains visages contemporains de la guerre, sachant que certaines contraintes pérennes doivent pousser au changement de manière urgente : ressources financières, ressources humaines, ressources énergétiques…

Il ne s’agit donc pas de rechercher à maintenir une manière de faire la guerre (et donc de modèle de forces lié) en décalage avec les ressources disponibles et les modèles de forces opposés. Plus que de discuter de l’intérêt de superbes plateformes flottantes (éventuellement capables de catapulter des avions), roulantes (éventuellement à chenilles) ou volantes (éventuellement capables d’embarquer des humains), il s’agit de se demander si monopoliser dessus une partie des ressources finies (budgétaires, industrielles, humaines, politiques…) est prioritaire et en adéquation avec les urgences émises au plus haut sommet politique et militaire.

Si 2029-2030 est vraiment la date d’éventuelles déflagrations violentes (tests de volontés, prises de gages, etc.), certains choix sont des choix de riches ayant le temps, alors que nous n’avons ni les budgets extensibles ni les délais pour combler un premier niveau socle de capacités abordables et durables. Du fait de la rigidité de notre modèle physico-financier, de l’articulation actuelle entre acteurs au sein de la BITD, quand bien même elle serait réellement augmentée (via d’autres acteurs, opérant différemment), de permanences physiques (énergies, matières premières, montée en compétences…)… Les choix de trancher par abandons ou décalages en nombre et les rééquilibrages sont aussi nécessaires que la justesse des alertes à la mobilisation.

Au final, il s’agit encore une fois d’une occasion ratée, avec une nouvelle année perdue, sans évolution des fondements d’un modèle de forces décrit comme théoriquement complet, pour se rassurer, mais en réalité assez incomplet, au-delà d’efforts louables et parfois réels de certains rattrapages. Le sujet des drones est sur certains segments précis en partie derrière nous, mais il n’en est qu’un parmi d’autres. Le modèle pourrait ainsi bien demeurer non pérenne dans la durée (en-dehors d’escarmouches courtes de haute intensité), en offrant peu de capacités d’évolution entre le modèle subi et le modèle choisi. Une des caractéristiques de la puissance militaire est pourtant cette pérennité dans le temps, notamment face aux agressions des adversaires. Et c’est donc dès le temps de la contestation qu’il s’agit de travailler la stratégie des moyens et la capacité d’adaptation structurelle, dans les marges d’adaptation permises par les contrats, dans les constructions physico-financières, dans l’état d’esprit (subsidiarité, responsabilité, cycles de décision…), dans les explorations, dans les tests, dans les déploiements, dans les commandes, dans les acteurs contractualisés... Certaines dispositions et certaines bonnes volontés (prêtes mêmes à prendre les risques) sont là, il s'agit de les massifier, donc de leur donner les budgets adéquats.

Crédits : 2è RIMa / armée de Terre. 

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Concrètement ?