Il est un symbole de la difficulté à construire une réponse juste suffisante face au contexte rencontré actuellement et envisageable à court et moyen-terme, dans la manière de faire face aux menaces et aux risques. Le modèle de forces (c’est-à-dire les équilibres entre les capacités conduisant à une certaine manière de les employer), construit et projeté, reste anti-agile. Anti-agile plus que non-agile, tant sa rigidité empêche cette adaptabilité dans un rythme assez rapide par rapport aux évolutions rencontrées.
Il met à mal aussi la sincérisation de la stratégie déclaratoire, notamment des discours politiques, face aux urgences du monde. Si il y a réellement urgence, à court ou moyen terme, certaines décisions de lancement de grands programmes 2030+ ou d’études semblent en totale décalage avec cette urgence, tout en représentant un usage non optimal des ressources.
Certains choix capacitaires récemment pris en grande pompe ou certaines discussions capacitaires sur des programmes d’avenir interrogent vues les urgences, certains trous béants et certaines évolutions :
- Lutte anti-drones multi-milieux allant au-delà de capacités actuelles à offrir une protection multi-couches en partie efficace mais uniquement sur quelques unités ou emprises de taille modeste ;
- Maîtrise du spectre électromagnétique en défensive comme en offensive alors que les empreintes signantes des forces sont définitivement des aimants à sanctions mortelles abordables ;
- Permanence dans le temps dans la maîtrise des milieux, notamment à cause d’une empreinte logistique épuisante, disproportionnée et non réductible du fait de certains choix technologiques ;
- Capacités d’agression qui doivent être non anecdotiques en portée et en nombre, dépassant la bande des contacts, l’ultra-concentration à la main de certains et offrant des vraies garanties de pénétration ;
- Etc.
Les leçons tirées de certains engagements ou de certains exercices récents (parfois en partie tronqués dans leurs conventions, avec la conséquence de maintenir un certain brouillard sur certaines réalités) sont dérangeantes. Elles sont un appel à une profonde mise en perspective des habitudes opérationnelles et industrielles, et à une révolution radicale nécessaire des affaires capacitaires, non à dose homéopathique. Et cela demande des réorientations de crédits dépassant les quelques dizaines de millions d’euros reflechéés d’une ligne à une autre comme actuellement. Avec des débats non séquencés sur chaque capacité ou système pris indépendamment, et sans attendre uniquement d’hypothétiques hausses budgétaires majeures pour tout poursuivre de front.
La guerre électronique localise à tout va en l’état et pourrait pourtant agresser au-delà des patchs pas à la hauteur des enjeux. Les drones passent, localisent et détruisent les superbes cathédrales roulantes en terrain ouvert ou fermé, sans espoir d’un renouvellement des stocks rapides de véhicules lourds, plus ou moins bien protégés. La logistique nécessaire ne permet ni durée ni pérennité, et monopolise une partie des ressources pour garantir sa propre survie dès lors que l’adversaire dispose de quelques capacités offensives. Etc. Certaines capacités offrent des ratios coûts/performances qui doivent faire bondir tout gestionnaire et conduire à des annulations pures et simples, sans attendre. Des capacités coûteuses monopolisent toujours plus de ressources importantes en escorte pour leur propre protection, et offrent un rapport effets défensifs / effets offensifs qui interroge. Elles ne sont pas forcément inutiles, mais les urgences et les besoins prioritaires en font des « agréables à avoir » plus que des « obligatoires à avoir ».
A ce jour, les quelques évolutions décidées et les axes d’efforts des projets d’adaptation qui se succèdent ne sont pas à la hauteur de ce que certains systèmes, arrivés à maturité ou quasi maturité (permettant des premières applications opérationnelles), pour faire, mais aussi parfois faire différemment que via des capacités passées. Drones multi-milieux, munitions particulières, cyber et guerre électronique, robotique, C2, capacités de décentralisation et fusion, gestion des données et intelligence artificielle, boucle senseurs/effecteurs, augmentation de plateformes détenues et systèmes ouverts… peuvent aujourd’hui faire différemment, faire moins cher, faire en masse et donc faire de manière plus pertinente. Des tendances observées (et qui se généralisent par mimétisme à vitesse grand V sur la planète) perdureront au-delà de certains visages contemporains de la guerre, sachant que certaines contraintes pérennes doivent pousser au changement de manière urgente : ressources financières, ressources humaines, ressources énergétiques…
Il ne s’agit donc pas de rechercher à maintenir une manière de faire la guerre (et donc de modèle de forces lié) en décalage avec les ressources disponibles et les modèles de forces opposés. Plus que de discuter de l’intérêt de superbes plateformes flottantes (éventuellement capables de catapulter des avions), roulantes (éventuellement à chenilles) ou volantes (éventuellement capables d’embarquer des humains), il s’agit de se demander si monopoliser dessus une partie des ressources finies (budgétaires, industrielles, humaines, politiques…) est prioritaire et en adéquation avec les urgences émises au plus haut sommet politique et militaire.
Si 2029-2030 est vraiment la date d’éventuelles déflagrations violentes (tests de volontés, prises de gages, etc.), certains choix sont des choix de riches ayant le temps, alors que nous n’avons ni les budgets extensibles ni les délais pour combler un premier niveau socle de capacités abordables et durables. Du fait de la rigidité de notre modèle physico-financier, de l’articulation actuelle entre acteurs au sein de la BITD, quand bien même elle serait réellement augmentée (via d’autres acteurs, opérant différemment), de permanences physiques (énergies, matières premières, montée en compétences…)… Les choix de trancher par abandons ou décalages en nombre et les rééquilibrages sont aussi nécessaires que la justesse des alertes à la mobilisation.
Au final, il s’agit encore une fois d’une occasion ratée, avec une nouvelle année perdue, sans évolution des fondements d’un modèle de forces décrit comme théoriquement complet, pour se rassurer, mais en réalité assez incomplet, au-delà d’efforts louables et parfois réels de certains rattrapages. Le sujet des drones est sur certains segments précis en partie derrière nous, mais il n’en est qu’un parmi d’autres. Le modèle pourrait ainsi bien demeurer non pérenne dans la durée (en-dehors d’escarmouches courtes de haute intensité), en offrant peu de capacités d’évolution entre le modèle subi et le modèle choisi. Une des caractéristiques de la puissance militaire est pourtant cette pérennité dans le temps, notamment face aux agressions des adversaires.
Et c’est donc dès le temps de la contestation qu’il s’agit de travailler la stratégie des moyens et la capacité d’adaptation structurelle : années blanches sur certains grands programmes, multiplication par 2 ou 3 des montants dévolues à certaines capacités (drones, robotique, numérique, lutte anti-drones, guerre électronique...), intégration de marges d’adaptation permises par les contrats, subsidiarité dans les achats, dans le rééquilibrage des RH pour staffer les centres d'expertise et l'accélération des délivrances d'autorisation technique et d'emploi, les constructions physico-financières via des budgets de base non fléchés, dans l’état d’esprit (subsidiarité, responsabilité, cycles de décision…), dans la multiplication des explorations et des déploiements, dans les acteurs contractualisés en ouvrant les offres de gré à gré, achats sur étagère ou quasi étagère pour sortir des logiques de rente industrielle désastreuse (et insupportable) de certains...
Certaines dispositions et certaines bonnes volontés (prêtes à prendre les risques) sont là, il s'agit de les massifier, donc de leur donner les budgets adéquats.
Crédits : 2è RIMa / armée de Terre.

5 commentaires:
Concrètement ?
Les auditions des différents chefs d'état-major sont plutôt mi-figue mi-raisin:
https://opexnews.fr/armee-terre-acceleration-transformation-lpm-pierre-schill-2026/
https://opexnews.fr/jerome-bellanger-armee-de-air-et-de-espace-lpm-actualisation-2026-audition/
https://opexnews.fr/audition-nicolas-vaujour-marine-nationale-400-ans-lpm/
Il n’ y a pas de paix, juste des périodes entre deux guerres.
https://opexnews.fr/renseignement-francais-guerre-basse-intensite-permanente-dgse-drm-dgsi/
Le futur de l’aérocombat ?
https://www.forcesoperations.com/un-point-de-passage-en-2028-pour-laerocombat/
1) Les structures des forces terrestres restent largement héritées de la Seconde Guerre mondiale, du groupe de combat jusqu’à la division. Les progrès technologiques ont surtout remplacé les équipements anciens sans bouleverser l’organisation générale. Seule l’arrivée massive des drones semble aujourd’hui remettre en cause cet équilibre.
2) Les lacunes observées — logistique, guerre électromagnétique, stocks ou capacités de régénération — ne sont ni propres aux forces françaises, ni inédites. Elles existent aussi chez les alliés comme chez l’adversaire russe, et rappellent les insuffisances constatées au début de nombreux conflits passés. Et même la quasi certitude d'avoir une force "parfaite" et d'être prêt n'assure pas la victoire : "Nous sommes archiprêts; il ne manque pas un bouton de guêtre"
3) Les armées actuelles apparaissent comme une force de premier choc, destinée à tenir le temps nécessaire à la montée en puissance de la Nation. Les questions que l'on peut influer de leur équipement, doctrine, masse, se heurteront à l'état des forces adverses et à multitudes d'aléas, n'auront d'incidence que la durée de leur "survie", clairement cette force de premier choc est vouée à être anéantie.
4) Déterminant est le long terme: la capacité de réveil de la Nation : du pays à mobiliser son économie, son industrie et d'arriver a générer de nouvelles forces.
5)La capacité de la « force expéditionnaire de premier choc » à tenir et, éventuellement, à l’emporter dépend étroitement de la résilience du territoire national. Une armée engagée à l’extérieur ne peut durer si son arrière est fragilisé, désorganisé ou soumis à des perturbations internes permanentes. Cela implique la reconstitution d’une véritable logique de défense opérationnelle du territoire, non plus principalement orientée contre des incursions militaires conventionnelles, mais contre des actions de déstabilisation conduites depuis l’intérieur : sabotages, violences organisées, paralysie des infrastructures critiques, instrumentalisation de communautés ou exploitation des fractures sociales par une puissance adverse. Dans cette perspective, le maillage territorial, la capacité de contrôle et de sécurisation du territoire national, ainsi que la coordination entre forces armées, sécurité intérieure et autorités civiles redeviennent des fonctions stratégiques essentielles.
6) tout cela demeure non nécessaire et il faut l'espérer : si la dissuasion d'entrer en guerre fonctionne : on parlera donc de dissuasions au pluriel car complète, élargie, nucléaire-conventionnelle-immatérielle.
au bilan, 4 composantes à mettre sur un pied d'égalité :
- armée A : expéditionnaire, échantillonaire, technologique : de premier choc (conduisant également les "autres missions expéditionnaires : interpositions, contre-insurrection, ...)
- armée B : territoire national
armée C : dissuasions (mélée ou "duale" avec l'armée A est une autre question)
armée D : armée potentielle : organisation de l'industrie, stocks, réserves, …
le modèle de force de l'armée A est primordial mais ne traite malheureusement qu'un quart du problème...
Il faut aussi parler de la soutenabilité de l'aide militaire pour l'Ukraine, pour mettre tout sur la table.
https://www.areion24.news/2026/05/12/de-la-soutenabilite-de-laide-europeenne-a-lukraine-2/
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