dimanche 5 avril 2009

Mise en perspective des POM : genèse et futur


Les tragiques événements du théâtre moscovite de la Doubrovka en octobre 2002, de l’école de Beslan en septembre 2004 ou les récentes attaques de Mumbaï étaient la partie la plus visible du nouvel iceberg qui menace et qui menacerait notre quotidien. Les prises d’otages massives (POM ou Massive Hostage Taking en anglais) devenaient la préoccupation majeure des forces de sécurité si on en croyait la presse. L’intérêt porté à ce mode opératoire s’inscrivait dans une longue série d’actions d’envergure : des attentats de Munich en 1972 à l’ambassade du Japon au Pérou en 1996, de l’action sur les aéroports d’Entebbe en 1976, de Mogadiscio en 1977 et de Marignane en 1994, etc.


Il en avait été un peu de même auparavant avec l’attaque par des germes de Salmonelle en septembre 1984 dans l’Oregon qui marquait le début des craintes du bioterrorisme. La secte Aum au Japon prenait la suite en mars 1995 dans le métro de Tokyo avec du gaz Sarin. L’épisode des courriers à l’Anthrax post 11 septembre validait l’attention accrue portée à ce mode opératoire et les mesures prises pour se prévenir de ces vecteurs de morts, de blessés et de psychose. L’emploi de composants NRBC (nucléaire, bactériologique, biologique et chimique) plus ou moins élaborés et dégradés était la menace qui revenait de manière récurrente dans l’énumération des risques encourues par les sociétés visées par le terrorisme.


Bien plus que dans la délinquance quotidienne (avec un nombre restreint de preneurs d’otages séquestrant quelques personnes), la recherche d’une maximisation des effets tend vers la démesure des actions dans un cycle infernal d’accroissement des effets physiques pour décupler les effets psychologiques recherchés par le terrorisme.


Ce n’est pas alors le nombre d’assaillants qui importe (même s’il doit être en nombre suffisant pour garantir le succès de l’opération : garde des otages, surveillance du lieu de détention, etc.), c’est surtout le nombre d’otages qui prévaut. Il n’existe pas de palier significatif mais pour donner un exemple, aucun exercice d’entrainement n’a lieu sans 100 à 200 otages fictifs. Les scénarios-types privilégient des lieux cloitrés et passants (donc principalement en ville) : stades, bâtiments publics, transports en commun, etc. Cela permet une forte concentration en un point des possibles otages et une distinction franche entre un extérieur, lieu de déploiement des forces de sécurité, et un intérieur sous contrôle des terroristes. L’une des premières missions des unités d’intervention serait en effet de fixer les preneurs d’otages afin d’éviter leur dispersion (et du même coup celle des forces de l’ordre) et de pouvoir discriminer les amis des ennemis (rengaine classique d’un affrontement au sein des populations).


En juin 2008, le GIGN (Groupement d’intervention de la Gendarmerie Nationale) qui a triplé ses effectifs récemment pour atteindre 380 hommes (par adjonction d’autres unités et recrutement) et le Raid (Recherche assistance intervention dissuasion) de la Police nationale s’entrainaient conjointement au Stade de France pour ce scénario. Le 22 décembre 2008, le Ministère de l’Intérieur organisait l’exercice LPM (pour Lyon-Paris-Marseille) afin de tester les capacités de conduite et de coordination des opérations au plus haut niveau.


Mais il ne faut pas s’y tromper. Par facilité et pour ne pas donner trop d’exemples de possibilités, c’est bien souvent un mode opératoire peu réaliste qui est montrée en exemple : quelque chose « de chimiquement pur » appartenant sans doute au passé. Or, du fait même de la personnalité des exécutants, des contraintes extérieures (en particulier dans la taille restreint du vivier de recrutement des preneurs d'otages), du déroulement des opérations (en un mot : la friction), la réalité a tendance à être plus complexe en faisant appel à plusieurs modes opératoires à la fois, avec l’émergence de sur-événements se déclenchant en chaine, de diverses ampleurs et dispersés géographiquement. Cela vise à saturer les capacités de réponses des forces de sécurité en contraignant la dispersion multi-directionnelle de la défense et des choix éthiquement délicat en donnant des priorités pour les cibles à traiter.


Ainsi face aux échecs relatifs de certaines opérations, plutôt que d’user d’un mode opératoire complètement neuf (dont les conséquences sont mal connues et imprévisibles), les terroristes pourraient privilégier l’agrégation de modes anciens pour créer la surprise. Comme dans toutes formes d’affrontement, l’adaptation et l’amélioration sont des nécessités pour survivre. Par le contournement (en particulier en recherchant de nouvelles faiblesses des volontés des sociétés et des forces), il semble possible de s’imposer. Cela contraint alors à une posture intellectuelle peu rassurante pour les services de sécurité : les points d’interrogation peuvent être plus nombreux que la certitude des acquis.


Billet simultanément posté sur Alliance géostratégique.


Droits: www.lejdd.fr, GIGN.

mardi 31 mars 2009

Le Hezbollah face aux forces armées conventionelles (+MAJ)


Le dernier cahier de la recherche doctrinale publié par le Centre de Doctrine et d’Emploi des Forces (CDEF) est paru. Intitulé Le Hezbollah face aux forces armées conventionelles. Perspective historique des modes d'action, il étudie l’évolution du Hezbollah dans ces différents aspects, son discours, ses objectifs et ses modes opératoires depuis sa création jusqu’à aujourd’hui.


Né dans le chaos de la guerre civile libanaise entre 1982 et 1985, le Hezbollah (Hizb’Allah, Parti de Dieu) est surtout connu en Occident pour les attentats spectaculaires auxquels il aurait pris part au Liban et à l’étranger. Il ne peut cependant être réduit à une milice terroriste agissant sur commande de l’Iran et de la Syrie. Le Hezbollah a en effet plusieurs visages.


C’est d’abord un parti politique islamiste, qui adhère au velayat e faqih (gouvernement du théologien-juriste) et qui suit les enseignements du guide suprême Ali Khamenei (non pas en tant que figure de l’État Iranien, mais en tant que marja transnational c'est à dire guide spirituel dont les croyants se doivent de suivre l’exemple et les enseignements). Ce parti est aujourd’hui totalement intégré au système politique libanais et axe son discours sur la résistance nationale face à Israël plutôt que sur l’instauration d’une république islamique au Liban.


C’est aussi un acteur de la vie sociale, économique et culturelle au Liban. Il contrôle de nombreuses fondations de bienfaisance, un réseau éducatif (écoles et scouts), un réseau d’hôpitaux de qualité et un réseau médiatique dont le fleuron est Al-Manar, sa chaîne de télévision. Il récupère également à son profit la symbolique religieuse du chiisme duodécimain pour légitimer sa lutte.


C’est enfin un mouvement armé qui a fait ses preuves tout au long de son existence. Dans les années 1980, il inaugure la pratique de l’attentat-kamikaze (« opérations de martyre ») à l’aide de véhicules transportant d’importantes charges d’explosifs. Tout au long des années 1990, il mène une guérilla d’usure contre Tsahal et l’ALS (Armée du Liban Sud, milice de supplétifs armée et entraînée par Israël). Mais c’est en 2006, à l’occasion de la « guerre de juillet » (Harb Tammouz) que la Résistance Islamique, la branche militaire du Hezbollah, fait étalage de son savoir-faire en enlevant deux soldats de Tsahal puis en infligeant plusieurs revers à l’armée israélienne lors de l’affrontement qui s’ensuit.


Fruit d’un important travail de compilation et de recoupement de sources, ce cahier intéressera toutes les personnes intéressées par les relations internationales de la scène moyen-orientale, les acteurs irréguliers et l’histoire contemporaine. Corrigeant plusieurs erreurs couramment faites, ouvrant de nouveaux débats sur le futur de la région et offrant des clefs d’analyse des oppositions avec les forces conventionnelles, ce travail est une approche pertinente du Hezbollah. A recommander!


MAJ1: pour toutes demandes, félicitations ou corrections, je peux servir d'intermédiaire avec l'auteur de l'étude.

dimanche 29 mars 2009

Des leçons de l’épisode nucléaire iranien


Un peu oubliée car moins mise en avant médiatiquement que d’autres sujets (l’annonce de la formule magique d’Obama en Afghanistan, celle du G20 face à « la crise », etc.), la question de la bombe nucléaire iranienne fait la une lors des nouvelles prouesses technologiques dans le secteur spatial ou missilier de Téhéran. Hier problème n°1 pour la stabilité du monde, aujourd’hui un des problèmes et si c’était une source d’apaisement (un équilibre figé alors atteignable) pour demain ?


Une myriade d’analystes et de services de renseignement tentent de recouper des informations pour arriver à déterminer la date d'une bombe nucléaire opérationnelle. Chaque conclusion diverge de la précédente et semble digne de foi. Un délai de l’ordre de deux à cinq années pour la réalisation de ce programme est réaliste. Les lancements, plus ou moins réussis, de vecteurs de portées différentes ou le maniement d’une politique déclaratoire qui fait trembler toutes les coursives diplomatiques mondiales, démontrent une certaine maturation de la dissuasion nucléaire iranienne. Ni les raids peut-être futurs de l’armée de l’Air israélienne, des missiles ou des drones (c’est à la mode), ni les « terrifiantes » sanctions de la communauté internationale, ni les vaines paroles de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique ne parviennent à briser l’inexorable engrenage (au mieux à le ralentir).


Alors la vraie question pour conserver une longueur d'avance n’est plus comment empêcher le développement de ce programme, mais comment vivre avec l'Iran doté de capacités nucléaires ? L’ensemble du globe a encore quelques mois pour trouver une réponse. L’un des avantages serait de pouvoir ressortir les pages écrites durant la Guerre Froide, oubliées avec la mode des contre-insurrections (qui sera à son tour oubliée un jour du fait des phénomènes d’évolution). Des solutions s’y trouvent peut-être. La fin de « l’exception régionale » du nucléaire israélien demandera une vraie remise en cause stratégique pour Israël, sans doute beaucoup moins pour d’autres états. Une nouvelle dissuasion à bâtir face à la rationalité d’un système de valeurs chiites duodécimaines et les conséquences des prochaines élections iraniennes seront des pistes d’études. L’Iran développe une ère d’influence régionale par l’aide apportée à certains mouvements de résistance. Par l’acquisition de ce nouvel outil de puissance, l’aura iranienne sera-t-elle mondiale ?


Ce feuilleton du nucléaire iranien doit aussi forcer à réfléchir sur l’incapacité de proposer des solutions négociées crédibles ou les difficultés de contraindre les volontés iraniennes par un consensus a minima entre les six (USA, France, Russie, Allemagne, Grande-Bretagne et Chine). Si l’emploi de la force permet sans doute des succès à court terme, le corps des Pasdarans iraniens se ferait un devoir de prouver leurs capacités dans un conflit irrégulier sur terre et sur mer. Ainsi ni le soft (même avec des mesures de rétorsion économiques) ni le hard power (même avec les flottes naviguant dans le Golfe Persique) ne semblent parvenir à contraindre les volontés.


La Corée du Nord, plus enclavée et plus menacée, avait réussi tant bien que mal à poursuivre ses recherches. L’aide internationale que l’on faisait miroiter contre l’arrêt du programme pouvait suffire vu les conditions de vie des populations. En Iran, le régime est différent, une frange de la société est occidentalisée, la famine est moins présente, les frontières sont déjà plus poreuses aux lueurs de la modernité, etc. L’appât du gain et/ou la mise en place de blocus ne sont pas aussi efficaces : la problématique du calque d’une même méthode à deux situations différentes peut être un axe de recherche sur l’échec des mesures prises contre l’Iran.


Ainsi la réflexion du « moi j’ai le droit car j’ai pensée à l’acquérir il y a 20 ans, mais toi tu n’as pas le droit car tu le veux maintenant » semble montrer toute sa limite. Plus globalement, c’est la place de la justice en Relations Internationales qui est au centre des débats. Des valeurs que l’on défend pour certaines sociétés, sont-elles dangereuses si elles sont universelles ? Une réponse honnête posera des problèmes de conscience.


Droits: Missile Shabab 3, www.armyrecognition.com