mardi 7 juillet 2009

Au Levant, rien de neuf. Quoique…

Observateur attentif qu'il est du Moyen Orient, l'auteur de l'étude sur le Hezbollah nous livre la première partie de son analyse personnelle des répercussions sur les grands équilibres régionaux des événements qui ont secoué la zone.


Alors que le Liban semble s’orienter vers un gouvernement sinon de coalition, du moins consensuel, et que le camp conservateur en Iran sort victorieux de la confrontation avec la rue, l’heure est au bilan pour le principal relais d’influence de la République Islamique au Pays du cèdre, le Hezbollah.

Le bilan des élections : un échec à relativiser

L’opposition n’a pas été en mesure de remporter suffisamment de sièges pour s’assurer une majorité parlementaire. Cependant, les partis Amal et Hezbollah ont remporté d’incontestables victoires électorales dans les zones de peuplement chiite, leurs fiefs traditionnels. Le Courant Patriotique Libre du général Michel Aoun n’a lui pas été en mesure d’emporter la décision dans plusieurs districts chrétiens stratégiques, comme Zahlé ou Achrafieh. Le CPL n’a donc pas pu fournir à l’opposition le complément de voix chrétiennes nécessaire à une victoire électorale. Globalement, le Hezbollah jouit toujours d’une solide popularité au sein de la communauté chiite. Le Parti de Dieu semble accepter ce nouvel équilibre et a fait savoir qu’il était prêt à travailler avec le nouveau gouvernement pourvu que celui-ci fasse consensus et, surtout, qu’il ne remette pas sur la table la question de l’arsenal du Hezbollah. À l’heure actuelle, seule la question du veto sur les décisions gouvernementales dont jouissait de fait le Hezbollah lors de la législature précédente divise encore majorité et opposition. Le Hezbollah se retrouve somme toute dans une situation qui lui convient tout à fait, à savoir celle d’un acteur politique protestataire néanmoins incontournable. N’étant pas dans le gouvernement, il peut maintenir une ligne très critique du gouvernement sans avoir à assumer des choix difficiles potentiellement impopulaires. Cependant, il reste assez puissant pour briser toute velléité gouvernementale de s’en prendre à ses intérêts fondamentaux.

La dimension régionale : statut quo

Le Hezbollah tire sa puissance du soutien que lui apportent les Chiites libanais (et les Libanais dans leur ensemble, jusqu’à un certain point) et de l’appui de la Syrie (qui laisse transiter par son territoire les armes, matériels et « conseillers » destinées au Parti de Dieu) et de l’Iran (qui fournit une aide matérielle, technique et financière non négligeable). En 2008, la normalisation des relations syro-libanaises et les pourparlers entre la Syrie et Israël par Turcs interposés pouvaient laisser entrevoir un changement d’attitude de Damas vis-à-vis du Hezbollah en échange de la restitution du plateau du Golan[1]. Peu importe que de telles négociations aient été ou non vouées à l’échec[2], l’opération « Plomb Durci » a de toute manière interrompu tout contact entre les deux parties. Du côté de l’Iran, la réélection de Mahmoud Ahmadinejad ne laisse pas beaucoup d’espoir à ceux qui tablaient sur une révision à la baisse du soutien iranien au Hezbollah, fort improbable même dans le cas d’un changement de président[3].

La dimension religieuse

La situation est moins évidente quant à la dimension religieuse. Le référent en dernier ressort du Hezbollah est Ali Khamenei, non en tant que Guide Suprême iranien mais comme Marja, haute autorité spirituelle du chiisme duodécimain. Sa prise de position très affirmée en faveur de Mahmoud Ahmadinejad lors des troubles qui ont agité l’Iran ces derniers jours tranche avec la neutralité que doit observer le Marja. On a pu constater en cette occasion le silence, voir la réprobation d’autres autorités majeures du Chiisme duodécimain, comme l’Ayatollah Ali al-Sistani de Nadjaf (qui aurait selon le Wall Street Journal refusé de rencontrer Mahmoud Ahmadinejad lors de sa venue en Irak) ou encore l’Ayatollah Hossein Ali Montazeri (lui-même marja qui a vivement critiqué le Guide par le passé et successeur présumé de Khomeiny avant l’ascension de Khamenei). Au Liban même, le Hezbollah a bien repris la version officielle iranienne de désordres orchestrés par des puissances étrangères, tout en soulignant qu’il s’agissait d’une affaire interne à l’Iran, manière de se démarquer quelque peu du faqih. Cependant, les Chiites libanais, s’ils soutiennent dans l’ensemble le Hezbollah, n’adhèrent pas intégralement pour autant à sa conception du velayat e faqih (gouvernement du théologien juriste). Des figures libanaises importantes de cette confession, comme Ali el Amine ou Hussein Fadlallah entretiennent des relations complexes ou ambigües avec le Parti de Dieu. Bien que ce dernier tire sa popularité de facteurs autres que sa doctrine politico-religieuse, son alignement sur la doctrine khomeyniste du velayat e faqih pourrait revenir sur le devant de la scène à l’occasion des manifestations de Téhéran, et entacher quelque peu sa popularité dans un pays où le pluralisme religieux est partie intégrante de l’identité nationale.

[1] Malgré le retrait opéré en 2000, le Liban considère qu’Israël occupe toujours une partie de son territoire (les fermes de Chebaa, que l’ONU et Israël considèrent comme syriennes). La normalisation des relations syro-libanaises ouvrait la voie à leur restitution officielle par la Syrie et éventuellement à un retrait israélien.
[2] Le Hezbollah, considérant visiblement que ces pourparlers avaient une chance d’aboutir, avait alors tenté de se fabriquer une cause alternative sous la formes de villages chiites libanais annexés en 1949 par Israël.
[3] Les organismes d’État iraniens soutenant le Hezbollah sont tous liés aux Pasdarans et au ministère du Renseignement, eux-mêmes placés sous l’autorité du Guide Suprême Khamenei.

dimanche 5 juillet 2009

Un an après


Il y a plus un an et quelques jours, l’aventure « Mars attaque » démarrait sur un coup de tête parce qu’il fallait occuper intelligemment le temps libre laissé par des études universitaires peu prenantes. Mais aussi pour l’envie de se confronter à de vrais spécialistes, d’éclairer le débat sous un angle différent, de se forcer à mettre en forme plus ou moins convenablement sa pensée, etc.

C’était une petite pierre apportée à l’édifice de la naissante « blogosphère stratégique francophone » dominée alors par quelques « poids lourds » qui bien inconsciemment m’ont motivé et guidé : En Verité, EGEA, Théâtre des opérations, Athéna et moi ou Secret Défense pour n’en citer que certains. Merci à eux comme aux fidèles lecteurs. (la grosse centaine quotidienne quand je publie régulièrement...). Cela serait mentir que de dire que je ne regarde pas parfois avec envie la fréquentation du blog en espérant faire de bons chiffres. Dans une activité très vite chronophage, c’est une motivation bienvenue pour poursuivre.

Avec des premiers mois très denses au niveau du rythme de publication et quelques 145 billets en un an, j’ai du drastiquement réduire le nombre de billets mensuels. Je ne suis plus l’étudiant ayant du temps à occuper (et non à perdre…). Donc le soir, les heures manquent du fait de l’activité professionnelle et de quelques complications quant à l’avenir.

Cahin-caha, je continuerais à publier au gré des idées et de la disponibilité. Ce blog m’apporte et m’a déjà trop apporté, pour que l’on ne poursuive pas l’aventure. Encore plus quant elle est couplée avec celle de « l’Alliance géostratégique ». Dans un an, j’espère pouvoir entamer le billet anniversaire des « deux ans » par cette phrase : « Ayant repris depuis plusieurs mois, un rythme bi ou même tri-hebdomadaire, le défi est relevé ! ».

lundi 29 juin 2009

Ahmadinejad fan inconditionnel de Mickael Jackson


« La révolution est comme une bicyclette : quand elle n’avance plus elle tombe ».

Célèbre phrase attribuée au « révolutionnaire romantique» Che Guevara, elle pourrait bien s’appliquer à la situation actuelle en Iran. Même si le terme de « révolution » est sans doute mal à propos : on pourra y préférer contestation populaire.

Après plusieurs manifestations d’ampleur, les rassemblements dénonçant de possibles fraudes dans le décompte des bulletins de vote se raréfient, se faisant plus informels ou étant aussitôt réprimés et disloqués. Répression violente et lassitude semblent, en partie, avoir eu de la motivation des partisans pro-Moussavi. N’oublions pas d’ailleurs que ce dernier a hérité, d’une patate chaude en étant désigné et reconnu par la rue comme le chef de file du mouvement de contestation : adoubement reçu plus que demandé. Car préalablement, s’il a reçu l’autorisation de se présenter aux élections, c’est bien qu’il a été jugé assez « homme du régime ».

À mon sens, les médias ont laissé espérer avant les élections que l’Iran était un régime ouvert et qu’un changement était possible. C’était faire, entre autres, l’impasse sur une population rurale vivant sous perfusion des subsides de la manne pétrolière (même si cela ne les empêche pas de vivre dans la pauvreté) et donc peu à même de voter pour le changement. Mais surtout que le gouvernement pouvait permettre la contestation. Il n’en est rien. Face à cet espoir d’évolution de l’Iran vendu par les médias, les violences qui ont caractérisé les contestations des résultats sont devenues encore plus insupportables.

Twitter, célèbre plate-forme de messagerie sur Internet, a été un important espace informatique de diffusion des lieux de rassemblement, d’organisation des manifestations et d’accès à l’information pour des médias traditionnels chassés de l’Iran. Ainsi, plus de 5% des messages échangés concernait la situation en Iran. Les articles (certains de grande qualité) se multipliaient sur l’impact grandissant de ces moyens d’information libre.

Les médias et les outils de communication par la couverture des événements ont été les petites roulettes placés de chaque côté du vélo de la « révolution iranienne ». Depuis une petite semaine, ces roulettes ont été enlevées et le vélo est tombé en partie à cause de cela. En effet, selon la même agence de veille sur Internet (dont je n’arrive pas à retrouver le nom), aujourd’hui 15% des messages échangés concernent la mort de Mickael Jackson.

Avec l’imagination qui les caractérise, les amateurs du complot pourraient voir dans la mort du roi de la pop la main des services spéciaux iraniens. Le tapage médiatique autour du décès de la star américaine détourne en effet l’attention de l’Iran et permet de réprimer sans que les protestations de la communauté internationale ne trouvent un trop large écho médiatique.

Plus qu’à l’origine, le régime de Téhéran profite du changement des gros titres des journaux par opportunisme. Déjà en voie d’essoufflement, la contestation en Iran se meurt. Au milieu des watts du passage en boucle des tubes de Mickael Jackson, les protestations des défenseurs de la cause réformatrice en Iran sont inaudibles. Néanmoins si le silence se fait dans la rue et les campus, les slogans et affrontements devraient laisser des traces indélébiles.

Moins préoccupé par la situation interne, l’Iran pourrait s’intéresser à nouveau à sa politique extérieure. Le président Obama ne sera d’ailleurs pas le dernier à en profiter à l’heure où en Irak et Afghanistan rien n’est réglé. Acteur régional, l’Iran détient une partie des solutions de la résolution de ces crises.

samedi 20 juin 2009

La mer pour des pays qui n'en ont pas


En 2007, quarante trois pays dans le monde étaient des « pays sans accès à la mer », c’est-à-dire sans littoral et n’ayant aucun contact avec un océan ou une mer. De plus, un seul de ces pays, le Liechtenstein, a la particularité d’être entouré uniquement par d’autres pays sans accès à la mer. Cette spécificité géographique n’empêche pas tous ces pays de développer une stratégie au plus haut niveau pour être présent sur les mers ou les océans. D’ailleurs, bien plus que pour des questions de puissance militaire, cette stratégie se fait généralement au nom de considérations économiques, de prestige diplomatique ou sportif, etc.

Ne pas avoir d’accès à la mer est historiquement considéré comme un désavantage pour le développement économique d’un pays. En effet, il ne bénéficie pas des ressources maritimes (pêche, gaz, pétrole, etc.) ni d’une entrée pour les voies commerciales maritimes. C’est pour cela que des états, principalement en voie de développement, se coordonnent pour faire respecter à l’ONU l’accès à la mer comme un droit universel. Selon la Banque mondiale, plus de la moitié des pays en voie de développement n’ayant pas en plus d’accès à la mer sont parmi les pays les moins avancés (pour reprendre une classification ONU). C’est pour éviter cet enclavement que certains pays défendent avec acharnement leurs quelques kilomètres de côtes : l’Irak (golfe Persique), la RDC (entre le Congo et l’Angola), la Jordanie (la mer Rouge), etc. Néanmoins, les cas de pays prospères comme la Suisse ou le Liechtenstein permettent de relativiser la relation entre non accès à la mer et retard dans le développement. L’essentiel étant d’être intégrés et connectés régionalement par les réseaux de communications.

Posséder une marine militaire

Si une dizaine de ces pays possèdent une marine militaire, elle a surtout vocation à surveiller les fleuves ou les lacs, servant parfois de limites frontalières, ainsi qu’à déplacer plus rapidement des moyens par les cours d’eau.

Depuis l’indépendance du Monténégro en 2006, la Serbie n’a plus de littoral et s’est résignée à vendre sa petite dizaine de frégates, ses quelques petits sous-marins et ses patrouilleurs. On se souvient du déploiement en Adriatique d’une importante Task Force (en partie avec des sous-marins) au début de l’année 1999 afin de dissuader la marine serbe de se lancer dans une attaque en pleine mer durant la campagne de bombardements aériens.

Si la Bolivie a perdu un accès à la mer depuis la guerre du Pacifique en 1879, elle continue à entretenir des forces navales. L’armée bolivienne possède une centaine de navires de patrouilles fluviales pour lutter contre les trafics de stupéfiants, l’immigration illégale, etc. Mais elle a aussi fait l’acquisition en 1986 d’un navire de haute mer, le Libertador Simón Bolívar, qui a pour port d’attache Rosario en Argentine.

Développer une marine marchande

Le cas suisse est intéressant comme exemple d’un pays sans accès à la mer réfléchissant et mettant en place une stratégie quasi globale au plus haut niveau institutionnel. Souvent méconnue et parfois moquée, la marine commerciale suisse n’en est pas moins une composante du rayonnement internationale du pays. Sa flotte compte 33 navires sous la direction de six armateurs suisses. Néanmoins, seulement six des 606 marins sont suisses.

Si les considérations économiques ne sont pas étrangères au maintien en bon état de cette flotte de transport maritime, c’est bien au nom du devoir d’approvisionnement que le Parlement vote d’importants crédits pour sans la maintenir en état. Ce devoir est inscrit dans la Constitution au nom de la défense de la neutralité et de l’autonomie stratégique de la Suisse. L’Office fédéral pour l’approvisionnement économique est en charge de coordonner les mesures permettant de garder les stocks de carburants et de vivres nécessaires en cas de crises, de guerres ou de catastrophes. C’est aussi pour cela que des crédits émanent des services de sécurité nationale. Comme d’autres nations, la Suisse a récemment pris en compte la menace des actes de piraterie pouvant visés leurs navires. Plus que les capacités techniques et de savoirs-faires, les problèmes juridiques sont les principaux freins à l’embarquement de soldats suisses sur les navires battant pavillon helvète.

Les deux victoires successives (2003 et 2007) du bateau suisse Alinghi lors de la Coupe de l’America (même si seulement 6 Suisses font partie d’un équipage international) viennent consacrer sportivement le tropisme maritime de ce pays de lacs et de montagnes. Comme quoi, l’automaticité du déterminisme géographique est plus que jamais à relativiser dans l’analyse de considérations géopolitiques.

Cet article est aussi publié sur l'Alliance géostratégique.

samedi 13 juin 2009

Raisons et conséquences d’une petite décision


Une centaine d’hommes, c’est sans doute peu au final, mais en amont ce n’est pas rien.

Lors de la récente réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, l’ambassadeur géorgien a confirmé l’imminent envoi d’un contingent géorgien en Afghanistan. Aujourd’hui, seulement quelques civils et médecins géorgiens participent à la reconstruction du pays. La Géorgie n’est pas étrangère à l’action civile et militaire dans un environnement sécuritaire dégradé puisque elle a maintenu (et maintient ?) un contingent de plusieurs centaines de soldats en Irak. De 400 à l’origine, le contingent monte à 2000 avant d’être brutalement réduit par le rapatriement en urgence de soldats lors du conflit de l’été 2008.

Cette offensive de charme vis-à-vis de l’OTAN intervient alors même que le général Craddock (SACEUR orientant l’action des forces de l’ISAF) s’emporte publiquement du manque de troupes pour le théâtre afghan. Pour donner des gages de bonne volonté afin d’obtenir un droit d’entrée au sein de l’OTAN, l’agenda respecté est parfait. Pour Tbilissi, il est aussi important de se remettre sur le devant de la scène alors même que les discussions entre leur ennemi, la Russie, et leur ami, les USA, sont fréquentes sans forcément être cordiales : désarmement nucléaire, situation régionale en Afghanistan, partenariat avec l’OTAN, etc. Cette compagnie envoyée en A-Stan suffira t’elle pour conserver l’œil bienveillant de Washington ? Pour le bouillant ambassadeur russe auprès de l’OTAN, Dimitri Rogozine, cette annonce lui aura au moins permis d’élever la voix sur le double jeu de Washington et la politique de la main tendue sans discernement.

Ce contingent géorgien sera « stationnée près de Kaboul et placée sous commandement français ». Plusieurs raisons peuvent expliquer ce choix. En 2008, la diplomatie française a multiplié les initiatives pour obtenir un accord signée avec la Russie pour qu’elle n’envahisse pas toute la Géorgie. S’il est difficile de dire si c’est au nom de la présidence française de l’UE ou par les rapports traditionnellement amicaux (envoi de formateurs sur la guerre en montagne et accueil de stagiaires dans les Alpes), la France a été sur le devant de la scène. Ce souvenir peut expliquer le choix de cette tutelle.

Bien plus que pour des raisons strictement d'urgence opérationnelle : les renforts de l'ISAF sont habituellement envoyés dans le Sud ou à l’Est de l’Afghanistan. Actuellement, la RC-C de Kaboul (Regional Command-Capital) est encore sous commandement français (et devrait le rester). Malgré une situation qui s’améliore et le transfert de la sécurité de plusieurs zones (à part la Surobi à l’Est) aux forces afghanes, le commandement de la RC-C doit pourtant voir un bon œil la future arrivée de renforts : seulement une compagnie en plus et c’est la possibilité d’augmenter le nombre d’opérations et d’éviter la surchauffe en bénéficiant d’un pion tactique en réserve. Encore faut-il que les règles d’engagement ne soient pas trop contraignantes. A la différence de certains contingents qui ne peuvent patrouiller en dehors de l’aéroport, qui ne peuvent porter secours à des unités prises à partie hors de leur zone, qui ne peuvent déclencher de tirs d’appui sans en référer à leur plus haute autorité sur le théâtre, etc. C’est tout cela que le général Craddock déplore en s’insurgeant contre l’existence et la disparité des restrictions d’engagement des différents contingents : elles « pèsent lourdement sur la flexibilité des commandants ».

Affaire à suivre donc, car cette décision est lourde de conséquences à différents échelons : des salons de réunion de l’OTAN au camp de Warehouse à Kaboul avec des ramifications passant par le quai d’Orsay, la rue saint Dominique et le Kremlin.

mardi 9 juin 2009

En l’air avec des étoilés


Je poursuis mes remarques incomplètes rendant compte d’interventions de personnalités du monde de la Défense. Il s’agit cette fois ci du chef d’état major des armées, le général Georgelin et de celui de l’armée de l’air, le général Abrial. Propos tenus lors d’un colloque organisé par le CESA et intitulé « retour sur une année stratégique pour l’armée de l’air ». Je n’ai pas assisté aux interventions du matin et ce compte rendu ne reprend pas entièrement les débats de l’après-midi.

1. La finalité d’une armée est bien son emploi en opérations. Comme pour l’armée de Terre, l’opération phare des aviateurs est l’Afghanistan. Jusqu'en 2008, le détachement Air a effectué 1 700 sorties et 300 show of force (passages à basse altitude pour intimider et disperser l’ennemi. Pas de chiffres évidemment, sur les missions d’appui-feu avec l’emploi d’armements. Ces 7 années d’expériences en A-Stan seront structurantes de la culture de l’AA française.

2. Si les enseignements tirés de ces opérations sont multiples, un a attiré mon attention. Plus qu’un rayon d’action important, les systèmes d’armes (avions avec ou sans pilotes embarqués) doivent posséder une longue endurance pour tourner dans le temps au-dessus d’une zone afin de surveiller ou d’être en mesure d’appuyer. Un drone peut décoller d’une FOB et graviter à seulement une dizaine de kilomètres de cette dernière.

3. Plus que des problèmes de compatibilité de procédures (déjà partagées), la réintégration dans l’OTAN pose des problèmes de ressources en compétences et en hommes (particulièrement en anglophones). Alors même, qu’un passage par les instances ottaniennes va devenir un préalable pour toute accession à un poste national de haute responsabilité. La nomination du CEMAA à ACT semble couler de source tant le terme de « Transformation » est employé fréquemment et couramment par les aviateurs français comme une nécessité pour leur armée.

4. Un dossier cristallise aujourd’hui certaines tensions. De qui va dépendre le (plus ou moins) nouveau milieu qui est l’espace ? La commission du LBDSN a tranché avec la création d’un commandement interarmées de l’espace rattaché à l’EMA. L’officialisation semble imminente, tout comme la désignation de son premier commandant qui sera un général de l’AA (selon le CEMA). Pourtant les aviateurs n’ont pas digéré la pilule alors même que pour eux la continuité air/espace les désignait comme les plus aptes à s’en occuper indépendamment. Le CEMA rappelle que toutes les composantes des armées ont besoin de l’espace (pour les transmissions, le renseignement, etc.), expliquant ce choix de l’interarmées.

5. Enfin, le suspens va sans doute toucher à sa fin. La LPM arrive un an après la publication des conclusions du LBDSN : trop longtemps sans y voir clair sur les futurs programmes. S’il ne faut pas s’attendre à de révolutions, le cyber-espace bénéficiera peut être de ressources financières, alors même qu’il est passé à la trappe lors de la rédaction du LBDSN.

6. Finalement, les deux généraux se sont efforcés à dédramatiser les réformes (induites par la RGPP et le LBDSN) et ont encouragé à les poursuivre. Les effets bénéfiques d’un remède sont souvent en décalage avec le moment de l’administration des soins. Une seule devise face aux récriminations : patience et persévérance pour répondre aux défis d’aujourd’hui et de demain ! Une inquiétude partagée par tous (y compris par les deux généraux): les réformes ne doivent pas engendrées une banalisation de l’état militaire.

Le minDéf qui « n’existe que pour que les armées fonctionnent » (sic !) pourra avec les chefs d’états-majors travailler à entretenir l’outil de défense employé lors de guerres au nouveau visage définit par les 4D: la durée, la dispersion, le durcissement et la diversification.

samedi 6 juin 2009

Faire du tri sélectif dans un discours langue de bois (+MAJ)


J’attendais beaucoup de l’intervention de Pierre Lellouche car personnellement je suis plutôt focalisé sur l’aspect militaire (cf. les billets sur ce blog). Il est commun de dire qu’il n’y a pas de solution militaire en stabilisation et que les militaires n’ont pas toutes les cartes en main pour trouver des clés au problème. Ainsi, entendre la vision d’un politique, qui lui a beaucoup plus de clés, pouvait être intéressant.

1. En contrepartie, l’auditoire ne pouvait éviter un discours langue de bois. Depuis le 10 mars 2009, j’ai décidé… ou le président et moi avons décidé… et suite à une de nos propositions, l’UE a décidé… Présenté comme cela, ce rapport de mandature laisse espérer une sortie honorable et rapide grâce à un Superman ! Au milieu de ces paroles hagiographiques, il est possible de tirer quelques conclusions instructives.

2. Pour Pierre Lellouche, la grande avancée aujourd’hui est le fait que la communauté internationale est d’accord sur le diagnostic et les soins. En Afghanistan, cela ne se passe pas bien, il faut donc faire des efforts selon trois axes : la sécurité, la gouvernance et le développement économique. Réjouissons-nous car depuis le sommet de Bucarest en avril 2008, huit années de retard viennent de prendre fin. C’est un micro succès: un profil bas sans fanfaronner aurait le mérite de ne pas se ridiculiser…

3. Au MAEE, une cellule Af-PAk regroupe une douzaine de permanents venant de différents ministères : Économie, Défense (un colonel), Agriculture, Intérieur, Gendarmerie, etc. Un pool de concertation qui a pris le problème à bras le corps en facilitant l’inter-ministériel, en dressant, pour le moment, des tableaux de la situation et en tirant des conclusions. L'application des solutions débutent.

4. Au sujet de la participation militaire de la France, des décisions seront sans doute prises après les élections afghanes. Hier, le volet aéromobilité a été renforcé significativement : de 6 hélicoptères (3 Gazelles et 3 Caracals) à 11 (avec en plus 3 Tigres et 2 Couguar). Les chiffres de la prochaine rotation pourraient réserver des surprises : envoi possible de Caesar (même s’il semble que ces derniers soient encore sous l’assurance de l’industriel qui rechigne à payer la note en cas de problèmes en OPEX), micro-détachements pour les drones, les blindés Aravis, etc.

5. Le dispositif français sera réarticulé avec une concentration des moyens à l’Est de Kaboul en Kapissa. Les OMLT situées aujourd’hui en Oruzgan, dans le Nord du Helmand, devraient gagner la Regional Command-East (RC-E sous commandement américain) et remplacer les actuels équivalents américains ou ETT. Le bataillon logistique (respect les petits gars du BatLog pour vos convois dans des camions sans blindage) n’aura plus à faire un grand écart pour répondre à l’étirement du dispositif au Nord et au Sud de Kaboul.

6. Le secteur français bénéficiera de toutes les aides dont « le surge civil » promis par Lellouche. Cette concentration géographique des moyens était prévisible avec la destination des équipes de la Gendarmerie qui encadreront la police afghane dans la zone de responsabilité française. Une école de police ouvrira à Kaboul et les Allemands par l’EUPOL se sentiront moins seuls pour la formation de policiers qui subissent quotidiennement de 6 à 8 morts.

7. Le député a demandé un audit interne pour connaître les acteurs gouvernementaux français qui participent à l’aide économique internationale. Le challenge est d’inverser une tendance : 20 centimes sur un euro promis arrivent concrètement en Afghanistan. Le reste s’évapore ou tombe dans les poches des intermédiaires.

8. Le budget français consacré à l’Afghanistan va être augmenté et équilibré entre le volet civil et militaire suite aux arbitrages du Premier Ministre. Des efforts seront faits avant l’hiver sur l’agriculture (vaches, poulets, semences, etc.), pour la rénovation d’un hôpital en Surobi, le développement des deux collèges et lycées français en Afghanistan, etc. Un dernier chiffre : pour six mois, un Groupement Tactique Interarmes (GTIA) dispose de 100 000 euros pour des actions civilo-militaires.

Pour l’Afghanistan, c’est un peu la même conclusion que celle du Livre Blanc sur la politique étrangère et européenne de la France : c’est le retour à plus de pragmatisme car nous n’avons pas des moyens (humains et financiers) illimités. Faire peu mais le faire bien dans une province pilote. Il faut alors cravacher pour rattraper le temps perdu et se demander comment a t'il été possible de se voiler la face aussi longtemps. Pourquoi l’ambassade française à Kaboul ne bénéficiait jusqu’à récemment ni d’attaché de presse pour la communication local intra-théâtre, ni de représentant de l’Aide Française au développement ? Et les interrogations pourraient se multiplier.

MAJ1: il semble que sa présentation reprenne les grandes lignes de son audition devant la Commission parlementaire de la Défense nationale et des forces armées présidée par Guy Tessier. SD en présente les principaux points sur Pour convaincre, la vérité ne peut suffire.

Droits: www.lepoint.fr

mercredi 3 juin 2009

Pendant ce temps là en Afghanistan


La journée d’étude de l’IHEDN sur « Contre-rébellion : stabilisation et nouvelles guerres » méritait une attention particulière à plusieurs égards. Il fallait juste de la patience pour trier le banal du nouveau au milieu des propos de vulgarisation à destination du public. Quelques remarques et notions qui méritent sans doute de plus amples réflexions :

1. Le « tropisme afghan » était partout. Sauf la traditionnelle intervention du Lcl Goya sur l’Irak. On pourra parler alors de « tropisme de COIN ». Gagner aujourd’hui et perdre demain ou perdre aujourd’hui pour gagner demain : un vrai dilemme ?

2. La raison d’être d’une ONG est le refus du monopole des états sur les affaires par l’appropriation de certains fonctions historiquement étatiques (mais non forcément régaliennes). Comment faire coopérer ONG et acteurs étatiques dans la même voie en ayant des motivations fondamentalement différentes ? Le but commun se fait souvent a minima et perd beaucoup de sa substance.

3. Je ne savais pas personnellement. La notion de « golden hour » (ou « heure dorée » qui suit la phase d’intervention militaire et où tout est possible) provient du milieu médical. Elle est définit dans les années 1960 par le Professeur américain Cowley. Elle consiste en trois points pour que la mortalité diminue :
- la réanimation d’un poly-traumatisé est optimale dans la première heure;
- les protocoles médicaux sont standardisés, les fonctions vitales sont temporairement stabilisées et les lésions sont localisées;
- il faut rendre « réflexe tout ce qui peut l’être ».
Pour le volet militaire, cela peut donner : remettre en marche les services fournissant les besoins vitaux de la population, dresser le tableau de la situation, ne pas perdre de temps en engageant la stabilisation, etc.

4. Si en Algérie et en Indochine, les insurgés étaient révolutionnaires en voulant renverser le monde ancien (celui des colonisateurs), aujourd’hui ce sont les interventions occidentales qui sont plutôt révolutionnaires au sein de sociétés conservatrices qui ne demandent pas à bouger.

5. Actuellement, l’OTAN est fixée stratégiquement en Afghanistan et ne bénéficie pas de réserves de forces pour un autre engagement. Pour détruire un adversaire : exercer une pression suffisante pour lui interdire tout mouvement (la définition de fixer) n’est ce pas une phase du déroulé tactique aborder - fixer - déborder - réduire (attribuée à Leclerc de mémoire) ? On voit mal qui voudrait détruire l’OTAN sans rentrer dans la théorie du complot, mais…

6. En parlant de « surge civil » qui connait quelques difficultés aux USA avec des recrutements de fonctionnaires sous la contrainte des affectations ou en faisant miroiter des soldes avenantes, on ne peut s’empêcher de penser à la phrase de Lyautey lorsqu’il rend compte à Gallieni dans une lettre de la situation à Madagascar : "Donnez-moi quatre médecins et je vous renvoie deux bataillons".

Je reviendrais particulièrement sur l’intervention du député Pierre Lellouche, représentant spécial de la France pour l’Afghanistan et le Pakistan. Du bon et du moins bon...

P.S : je vais dorénavant être plus régulier (3 à 5 parutions par semaine) mais donc avec des billets moins longs. On va essayer de tout faire coïncider : le travail, la détente, etc.

samedi 30 mai 2009

Pas d'inquiétude...

Malgré le fort ralentissement du rythme de publication, pour ne pas dire l'arrêt total durant 15 jours, je suis toujours bien vivant.

Des problèmes techniques (changement de câble de téléphone, ordinateur capricieux, etc.) et surtout des semaines intenses de travail m'ont contraint à faire le sage choix de ne pas publier de billets.

L'informatique remarche et le mémoire de M2 est en cours de finition. Les billets hebdomadaires devraient être de retour bientôt. Cette pause m'a permis d'emmagasiner pleins d'idées!

Absent ce long WE pour cause de "longue marche" dans la Beauce, le come back devrait avoir lieu mercredi.

A bientôt fidèles lecteurs!

Pour vous faire patienter et pour stimuler vos esprits, vous pouvez toujours suivre avec assiduité les publications des camarades de l'Alliance Géostratégique, billets qui arrivent à un rythme de mitrailleuse qui ne s'enraye jamais. Je pourrais bientôt me joindre de nouveau à ce feu roulant de réflexions.

samedi 16 mai 2009

La diplomatie à la française : l’exemple d’Abou Dabi



Le professeur Maurice Vaisse (IEP Paris), chercheur français en histoire militaire, diplomatique et de la diplomatie, vient de publier un nouveau pavé (au propre comme au figuré). Il poursuit son étude sortie en 1998 sur le politique étrangère du général De Gaulle : La Grandeur. (1958–1969). Ce nouvel ouvrage s’intitule : La Puissance ou l'Influence ? Dans le titre, le poids d’interrogation est utilisé pour bien montrer que la France, en particulier par le biais de ses organes officiels (ministères des Affaires étrangères et Européennes, de la Défense, de la Culture, etc.), oscille entre deux modes d’action quant à son action extérieure.

Derrière la volonté de mettre en œuvre des vecteurs pluriels pour contraindre et/ou convaincre l’Autre, il est facile d’y voir les deux distinctions de
hard power ou soft power (made in Joseph Nye). Aujourd’hui, le smart power devrait être la synthèse des deux dans un projet global au service d’une politique globale. Il serait d’ailleurs la marque de fabrique de la nouvelle diplomatie (au moins celle animée par le réseau des ambassades au secrétaire d’Etat) de la nouvelle administration Obama emmené par Hilary Clinton.

Mais la France n’en est pas en reste et met en œuvre aussi cette approche au plus haut niveau comme le montre
l’exemple des récentes relations et décisions avec les Emirats Arabes Unis. On parle alors de réponse française diplomatique « post WTC » pour œuvrer au « dialogue des civilisations » après les tensions « Occident vs. Monde musulman » nées des attentats du 11 septembre 2001. Ainsi pour désamorcer un possible « choc », les EAU et la France développent des nouveaux partenariats sur des bases déjà solides de relations binationales datant du début des années 1970.

En mars 2007, on apprend que le Musée national du Louvre va œuvrer pour une ouverture en 2013 du Musée universel d’Abou Dabi. Simple succursale du Louvre à l’origine, le projet va s’étoffer et finalement le package comprend un musée autonome vitrine française dans cette région du Monde, des prêts et ventes culturels d’œuvres d’art et de collections de la France aux EAU, des transferts techniques de compétences dans la conservation des pièces, des expositions organisées conjointement, etc.

Toujours dans le domaine des sciences et des savoirs, l’université Paris IV Sorbonne ouvre une antenne nommée université Sorbonne-Abu Dhabi. Les diplômes délivrés seront les mêmes qu’en France pour des matières principalement des Sciences Sociales, Juridiques et Administratives (Histoire, Géographie, Droit, Sociologie, Gestion, etc.). Le campus qui va s’ouvrir est prévu pour accueillir 2 000 étudiants venant des EAU et du Golfe. Jusqu’à deux années d’études de mise à niveau ou d’apprentissage du français sont possibles pour les étudiants néophytes et débutants.

L’action culturelle est pleinement une diplomatie d’influence pour modeler les opinions publiques internationales. La contrepartie de ces échanges sera bien souvent impalpable immédiatement. Sur le long terme, des décideurs et des élites seront fortement baigné de culture française : le retour sur investissement passe par là.

Dès 1972, les deux pays signent un contrat d’armement pour la formation des pilotes. Ils se multiplieront ensuite avec l’achat de Leclerc, de Mirage et peut être un jour de Rafale. Les exercices conjoints sont réguliers du fait même d’un accord de défense (avec la France qui se porte au secours du pays agressé selon certaines conditions) signé en 1995.

Mais c’est surtout l’annonce de la construction aux EAU de la troisième base dans l’Océan indien après celles de La Réunion et de Djibouti qui est marquant pour la projection de Puissance. Lors d’une tournée dans le Golfe Persique en janvier 2008, le président Sarkozy officialise l’ouverture pour le 29 mai 2009 d’une base militaire interarmées de 400 à 500 personnels. Cet accord vise alors la sécurisation des voies de transports énergétiques (le détroit d’Ormuz voit transiter 40% de l’or noir mondial) et à la préposition de forces (on la décrira comme « le deuxième porte-avion » de la France) face aux nouvelles menaces présentes dans cette zone. Les sceptiques pointeront le danger de se mettre au fond du Golfe si le détroit est bloqué, le proche voisinage de l’Iran acteur d’une montée aux extrêmes avec les Américains, etc.

Enfin, impactant moins les relations France/EAU, l’ESM de Saint Cyr ouvre une « filiale » en 2011 à Doha au Qatar. Les promotions d’une cinquantaine de cadets formés à la française pourront à terme accueillir des délégations de militaires émiratis.

Il est évidement pas simple de s’y retrouver dans ces accords pour savoir qui mène la danse entre des intérêts sécuritaires ou culturels : l’analyse globale a sans doute prévalu loin d’une approche binationale donnant-donnant. Aujourd’hui, l’Etat n’est plus le seul détenteur des affaires étrangères autant par externalisation que par perte de contrôle des acteurs. On parle ainsi de « diplomatie multiple » pour désigner des voies informelles en plus d’une diplomatie d’Etat traditionnelle : les entreprises françaises devraient donc largement en profiter.

mercredi 13 mai 2009

Dernières nouvelles du front


En Afghanistan, de récents articles anglo-saxons ont fréquemment mis en avant ce qui pourrait s’apparenter à une rupture ou juste à un effet de mode alarmiste. Depuis la fin du mois d’avril, les journalistes relèvent l’apparition de nouveaux moyens anti-aériens aux mains des insurgés. Les voilures tournantes de la Coalition, indispensables pour le transport tactique (hommes ou matériels), les EVASAN et l’appui, seraient visées.

Les hélicoptères de la Task Force Helmand, armée par les troupes de Sa gracieuse Majesté, seraient les plus menacés pour deux raisons. Tout d’abord, le Helmand est la région la plus pourrie d’Afghanistan actuellement. Les insurgés conservent la capacité de monter des opérations contre des Platoon-houses (la FOB britannique tenu par une grosse section renforcée) en mobilisant des colonnes convergentes de dizaines de combattants. De plus, le récent retrait d’Irak et la fréquence des pertes au combat offrent un contexte exploitable pour influencer le soutien de l’opinion publique britannique et la forcer à faire pression sur son gouvernement.

Les 8 500 Britanniques bénéficient de l’apport de huit hélicoptères Chinook. Le relief relativement plat de la zone d’opération permet à ces hélicoptères de voler sans difficulté et sans restriction de charge : une section complète avec armes et bagages à 40 personnels. Imposant par sa masse et au déplacement relativement lent, ce sont des cibles abordables pour des insurgés sans moyens sophistiqués. Pour les pilotes, il faudra comme avant s’adapter à la menace avec des plans de vol aléatoires, l’escorte d’hélicoptères d’attaque Apache, des altitudes et des vitesses d’évolution variées, les contre-mesures, etc. Ce n’est pas sans rappeler l’Irak (un ou deux années après l'offensive et juste avant la grande mode de la lutte anti-IED) où des cellules insurgés s’étaient spécialisés dans la destruction d’hélicoptères et avaient réussi à en abattre plusieurs en quelques jours.

Fin avril et début mai, les forces de la Coalition ont découvert une demi-douzaine de mitrailleuses lourdes montées sur des pick-up ou des tracteurs. Ce seraient des modèles soviétiques de calibre 14,5 mm monotubes (ZPU-1s) ou bitubes (ZPU-2s), déjà rencontrés durant la guerre du Vietnam. Un chasseur et un drone américains en ont détruit deux sur les hauteurs bordant la ville de Lashkar Gah où est installé le QG de la TF Helmand. La base est fréquemment visitée par des autorités: “The Taliban almost had a "spectacular" success when they hit a British Chinook which was carrying Gulab Mangal, the governor of Helmand, with AAA hidden in a wadi dry river bed. The pilot, Flt Lt Alex Duncan was awarded the Distinguished Flying Cross for landing the aircraft safely after a round punched a large hole in a rotor and damaged the hydraulics”.

Les services de renseignement tentent de remonter la piste de ces équipements récemment acquis par les Taliban, sans doute grâce au contrôle des juteux bénéfices du trafic d’opium. Plusieurs pistes sont étudiées : une filière chinoise via le Pakistan ou par les 70 km de frontières communes Afghanistan-Chine, l’achat auprès des trafiquants d’armes de la région frontalière iranienne, directement auprès de certains services de Téhéran ou même du Hezbollah.

Il faut noter que les journalistes abordent la question sans tomber dans le piège de la facile analogie avec les fameux missiles Stinger, « livrés en masse par la CIA à la résistance anti-soviétique » (sans oublier les SAM 7 par exemple). De récents témoignages d’acteurs ont contredit ce qui est avant tout une facilité historique pour expliquer le dénouement final des dix années de présence soviétique. Ex-militaire de la 40ème Armée soviétique et ancien chef de guerre afghan viennent confirmer d’un même cœur cette thèse : il y a eu ces missiles sol-air dans les dernières années du conflit (à partir de 1986 précisément et pour plus d'informations lire les pages 65-67) mais cela n’a pas été déterminent pour le retrait (déjà décidé avant) ou la défaite (selon les points de vue) des Soviétiques.

L’ISI pakistanais était responsable de l’acheminement de ces MANPADs via le Pakistan. Il semble qu’il s’en appropriait une bonne moitié et distribuait le reste aux factions (souvent les plus fondamentalistes) qu’ils soutenaient, principalement issues des immenses camps frontaliers de réfugiés. Certains ont donc bien été utilisé contre les hélicoptères Mi-8 ou Mi-24. Mais c’est durant ces années d’emploi que les Soviétiques obtiennent les meilleurs résultats de contrôle de l’Afghanistan (le long des grands axes de communications) avec un taux de pertes en chute constante. Et comme le dit le colonel Kulakov (interprète à l’époque, aujourd’hui professeur à l’académie militaire de Moscou et invité récemment par le CDEF), une fois la surprise passée, les pilotes se sont adaptés en surveillant autant les crêtes que les fonds de vallée, en ayant des plans de vol non routiniers et des progressions en binôme, etc.

Ainsi, on est bien loin du folklore distrayant mais peu réaliste du film : La Guerre selon Charlie Wilson.

dimanche 10 mai 2009

Le milieu, la technologie et la décision


Aux conférences traitant, de loin ou de prêt, de l’art de la guerre, il est redondant de voir s’opposer les représentants des trois armées, distingués par leur espace traditionnel de manœuvre (air, terre, ou mer). Chacun défendant la prééminence de son milieu pour la décision finale. Ce débat, pas simple en soit, se double d’une deuxième opposition entre des techno-sceptique et des technophiles. Pour faire simple, les « rustiques » terriens employant du low-tech (par volonté autant que par restriction budgétaire) s’opposent aux volants et aux navigants utilisateurs de moyens high-tech. Le récent concept de l’armée de l’Air ne dit-il pas : « d’une manière générale, l’usage de l’aviation militaire tend à remplacer le capital humain par du capital technologique ». Les débats dérivent et cela parle de quantité, qualité, apport technologique, place de l’homme et des systèmes, etc. Après un brin de causette, la conclusion qui s’impose, arrive : tout le monde est nécessaire mais attention à la « juste suffisance technologique ». Et chacun s’en va, s’insurgeant contre l’Autre qui a remis en cause sa culture de travail et ses équipements.

Alors, est-ce seulement une bataille parisienne d’amphithéâtres sans répercussions sur l'emploi et la finalité des armées ?
Car quotidiennement en manœuvre et en opérations, l’interarmées se fait : opérations amphibies ou héliportées, appui-feu aérien, etc. Pourtant ces questions d'un unique « milieu de décision » (le fait que chacun puisse parvenir à l’effet final recherché ou EFR) et de l’apport technologique ne sont pas si futiles en soit, même si des résultats concrets sont perceptibles. La technologie dans les armées est pérenne dès que des réponses ont été trouvées aux deux questions : pourquoi et comment ? Ce qui revient grosso modo à élaborer un concept et une doctrine.

Dans le
FT-01, il est écrit : « comme l’emploi de la force s’applique, essentiellement, dans le champ des sociétés humaines, c’est dans le milieu terrestre qu’il trouve, analogue en cela au passé, son domaine d’application principal, car c’est là que se nouent et se dénouent les crises ». Pour l’armée de l’Air : « Elle contribue de manière décisive à l’exercice du monopole de la violence légitime par un État dans son ciel et à l’utilisation à des fins opérationnelles des ressources offertes par la troisième dimension ». Donc tant que la guerre que l'on étudie sera celle entre des volontés humaines où l'on ciblera les hommes (corps et esprit) ou les éléments affiliés (sol, équipement, etc.) : le milieu terrestre semble devoir être prééminent.

Au cours de l’histoire, les stratégies basées sur le « tout aérien » ont montré leurs limites. Les dernières opérations d’intervention ont mis en avant la nécessité d’au minimum « menacer » l’adversaire d’une phase terrestre d’entrée sur le théâtre pour contrôler le terrain afin d’ensuite contraindre les volontés adverses. Ce fût le cas pour les opérations au-dessus du
Kosovo en 1991 où frapper les cinq cercles de l’ennemi ne suffit pas comme stratégie.

Jusqu’à récemment, le déroulement de la campagne était encore
phasé : une longue campagne aérienne précédait une offensive terrestre éclaire comme ce fût le cas durant la guerre du Golfe de 1991 ou même à Gaza lors de Plomb Durci : l’une était au service de l’autre ? que la première fût suffisante était un espoir? Mais de plus en plus, l’aérien et le terrestre se superpose dans la phase d’intervention simultanée : quelques goulets d’étranglement au niveau commandement ont sauté et la boucle observation-orientation-décision-action est assez réduite pour être gage de sûreté pour les troupes au sol. Lors de la première phase de l’Operation Iraqi Freedom, le 19 mars 2003, Bagdad est bombardé et les divisions de la Coalition pénètrent par le Sud. Que dire du Liban au 2006 quand finalement un dernier effort au sol fût décidé vers le fleuve Litani devant la stagnation de frappes aériennes sur Beyrouth et ailleurs.

Pour la stabilisation, il en est de même. Il est hypocrite de dire que les Israéliens ont pu se retirer avec succès de la bande de Gaza en 2005 car ils avaient la
maîtrise des airs par la surveillance des drones ou les « attentats ciblés » des hélicos et des chasseurs. La question du contrôle du milieu depuis les airs se pose toujours aujourd’hui au même endroit : la célèbre devise « qui tient les hauts tient les bas » s’appliquerait uniquement en tactique depuis le sol et non depuis les airs ?

Le travail (je devrais dire : l’excellent) de la Marine nationale au large de la Corne de l’
Afrique relève du mythe du « Tonneau des Danaïdes » : on arraisonne, on questionne, on transmet, et on recommence. De là dire que la solution (non forcément avec emploi de la force) se trouve à terre, il n’y a qu’un pas lorsque l’on souhaite impacter des faits (les captures des pirates) autant que des conditions économiques de pauvreté et des pratiques ancestrales culturelles de prédation. Durant la guerre Iran-Irak dans le Golfe persique (1980-88), le harcèlements des tankers et des plates-formes pétrolières ont certainement motivé les pressions diplomatiques et le déploiement de flottes occidentales mais le « presque million » de pertes à terre y est aussi pour beaucoup.

La Marine se conçoit de moins en moins comme uniquement une force opposable à une autre Marine. Ce tournant est résolument pris avec la commande d’un 3ème
BPC en France dont la vocation est bien de beacher ou déposer des forces à terre, les débats sur les opérations littorales depuis le large, les SEM décollant du Charles de Gaulle pour cercler au dessus de l’Afghanistan ou l’attrait pour les plates-formes lanceurs de missiles de croisière Tomahawk. Ainsi, si la guerre sur terre se « navalise » par certains aspects (immensité maritime et zone lacunaire, pion tactique du navire et FOB, etc.), la Marine est prise dans le tropisme des opérations vers les terres.

Alors finalement ce débat, est-ce seulement une posture pour s’agripper à son budget, une défense corporatiste de ses intérêts ou des caches sur les yeux pour empêcher de voir la réalité,
bien loin de la « vision synergistique » (de mémoire, une expression made in Joseph Henrotin) nécessaire ? Plus facile à dire qu'à faire...

P.S.: La technologie rapportée au milieu ou l'impact de l'homme et de la force sur le milieu sont des sujets complexes: donc ce ne sont que quelques pistes incomplètes qui sont émises au dessus.

Et pour aller beaucoup plus loin, lisez l'excellente analyse de Stent "Repenser la guerre au 21ème siècle: abandonner le milieu pour recombiner l'espace d'opérations".

dimanche 3 mai 2009

Saines lectures pour rèflechir


Ayant quelques « deadlines » professionnelles à respecter pour rendre des études, le billet de réflexion du WE attendra un peu. En flânant sur Internet, j’ai trouvé cependant quelques liens intéressants traitant de tactique (unité élémentaire) ou micro-tactique (homme) dont il faut à chaque fois dépasser les seuls faits présentant un « succès ami ».


Tout d’abord sur le site de la Maison du Combattant et du Citoyen de la ville de Combs-la-ville (que milles initiatives semblables fleurissent…). On lira (ou relira) avec intérêt le récit du lieutenant-colonel Goya sur son expérience au feu à la tête de sa compagnie de Marsouins harcelée par les snipers serbes à Sarajevo de juillet 1993 à janvier 1994.


Il est rare de pouvoir lire un récit autobiographique parlant de l’homme, seul face au danger avec ses peurs, la vue du sang, le risque permanent, les contraintes des règles d’engagement, etc. L’intérêt de l’auteur pour ces problématiques est palpable : cela se concrétisera ensuite par la rédaction d’études comme « Sous le feu. Réflexions sur le comportement de l’homme au combat » ou d’un premier ouvrage sur les combats de la Première guerre mondiale : La chair et l’acier : l’armée française et l’invention de la guerre moderne (1914-1918). Il s’appuie d’ailleurs sur ce conflit pour fournir des éléments de comparaison sur la bataille des derniers mètres, l’enfer des tranchées, l’accoutumance au feu, la mise en éveil des sens, etc.


Je ne n’ai pas toutes les compétences pour juger des innovations mises en place afin de fluidifier les modes d’action pour réduire in fine le temps de réaction de la riposte des Casques bleus. Mais, il est intéressant de lire ce témoignage par le prisme de la chaîne du RETEX (retour d’expérience ou lessons learned) : recueillir les faits, les analyser (points + et points -), en tirer des propositions de modifications (commandement, doctrine, entrainement, etc.), les valider (ici autant avec l’accord de la hiérarchie que par rapport à leur possible concrétisation sur le terrain), les diffuser à l’échelon compagnie après des essais pilotes, en suivre l’application et les corriger si l’ennemi contourne ses améliorations. L’adaptation venant du bas peut, à terme et par effet d’accumulation, engendrer des effets plus importants.


Dans le même ordre d’idée, on lira le compte-rendu du lieutenant Benoit de Guillebon qui raconte son premier accrochage en Afghanistan. Juste sorti de l’ESM de Saint Cyr et de son année en école d’application d’infanterie (EAI), il est parti en OPEX avec le 27ème bataillon de Chasseurs alpins en vallée d’Alasay. Il narre tout d’abord les faits (mission de la Task Force et du sous-GTIA, les forces en présence, le terrain, la reconnaissance, l’idée de manœuvre, le déroulement). Les insurgés réussissent à mobiliser des combattants en nombre et manœuvrent avec efficacité en s’insérant dans les dispositifs ou en préparant des embuscades chiadées : zéro commentaire sur le flou sur la dénomination de ces « événements »...

En Afghanistan, les batailles ont disparu : seule demeure la multitude des combats engendrant par accumulation des campagnes. Parfois lors de ces combats où le désengagement est une fin, les préceptes de Mao s’appliquent à tous : « Si on peut gagner on se bat, sinon on s'en va ». L’importance du drill (ou ensemble d’actes réflexes appris à l’entrainement) est prépondérant quand tout va très vite : vers un modèle d’automatismes réfléchies où l’homme rentre dans le moule du groupe de combat, de la section, de la compagnie. « Réfléchies » et non robotisées car la réactivité permet de faire face à la friction clausewitzienne.


Enfin pour tous ceux qui veulent développer simplement leur Anglais opérationnel (cf. ce blog pour le domaine « des volants »), le livre « The Bear Went Over the Moutain : Soviet Combat Tactics in Afghanistan » est trouvale librement : traduction anglaise d’un ouvrage russe de 1991. Divisé en 49 courtes études de cas, ce livre développe les leçons à tirer de l’expérience militaire soviétique de dix années de présence. La conduite comme le désengagement d’embuscades, le déplacement en convois, l’assaut aéromobile, la fouille de villages ou de montagnes et la sécurité des postes sont décortiqués sous tous les aspects.


En conclusion, un général chinois annonçait en 1949 que « la guerre révolutionnaire est faite de 20% d’action militaire et de 80% d’action politique ». Galula s’en est inspiré pour prescrire le même ratio en contre-insurrection pour coordonner les différentes lignes d’effort des actions cinétiques ou non. Dans 85% des cas (chiffre tiré d’une récente conférence), l’ennemi a l’initiative en Afghanistan. Au cours de ces engagements, les forces doivent déjà atteindre une « qualité totale » d’inspiration managériale mais en plus, ne peuvent s’en contenter.